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Au
Kurdistan, les montagnes ont le visage des dieux et des rois qui les peuplèrent
comme en témoignent les colosses sculptés du Nemrud Dagh, ou l'élégance
de la citadelle d'Hasan Keyf. On ne sait plus ici ce qui est montagne ou
sculpture, œuvre des dieux ou des princes. Les pierres en pleine nature,
souvent en pleine solitude, sont comme ces tombes de toutes époques érigées
tout le long du lac de Van, monuments ronds ou coniques où reposent Arméniens,
Kurdes et Turcmènes.
Sur
les mosquées et les citadelles abonde un bestiaire fantastique : lions et
dragons, chimères, sphinges, au milieu des vases jaillissant du plus
lointain passé mésopotamien et des arbres de vie rappelant à nos
souvenirs que le paradis terrestre fut créé ici, entre le Tigre et
l'Euphrate, et qu'Abraham naquit non loin d'Urfa, dans ce qui est encore
visité comme le plus vieux village du monde.
Légendes
chrétiennes, musulmanes ? Tout se chevauche et se contredit parfois.
Ainsi, le mont Ararat abriterait l'Arche de Noé, mais également le mont
Djoudi. Derrière la religion des gens du Livre (chrétiens, juifs,
musulmans), transparaissent des cultes plus antiques comme ceux des Sabéens
de Haute-Mésopotamie qui utilisent encore le calendrier de Babylone, ou
ceux des Kurdes yézidis, descendants des Mazdéens.
Les
palais de Bitlis et de Dogubeyazit, le château de Hoshab témoignent
encore des fastes déployés par les princes kurdes, de la puissance
qu'ils exercèrent jusqu'au 19° siècle et que chantaient les
troubadours, ou stranbêj. Et puis, à la fois plus glorieuses et plus
humbles, les mausolées de deux grands poètes kurdes qui chantèrent tous
deux l'amour et le vin, l'extase mystique et la beauté des belles : Ahmedê
Khanî près du palais d'Ishak Pacha et Malayê Djazrirî dans la ville de
Cizre qui abrite aussi le tombeau de Noé.
Sandrine Alexie - Commissaire de l'exposition
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