Les tortues volent aussi
de Bahman GHOBADI (réalisateur de Les chants du pays de ma mère)

Sortie nationale le 23 février 2005

Ce long-métrage est le premier film tourné en Irak depuis la chute de Saddam Hussein.

Dans un village du Kurdistan irakien, à la frontière de l'Iran et de la Turquie, la guerre s'approche de plus en plus. Les habitants du village cherchent une antenne pour capter des nouvelles par satellite.

Alors que tout le monde s'active dans cette tâche autour de Kak Satellite, jeune garçon très débrouillard, survient d'un autre village un garçon mutilé, accompagné de sa petite soeur et d'un tout jeune enfant. A peine arrivé, cet adolescent va prédire l'attaque américaine pour le lendemain...


 

Hier, projection de presse du film de Bahman Ghobadi, qui sortira en France le 23 février. Depuis son premier long métrage, Un Temps pour l'ivresse des chevaux, quel progrès a fait ce cinéaste ! En effet, si son premier film était loin d'être mauvais, il avait un côté légèrement mélo, mettant en scène des enfants éplorés si gentils, si parfaits, qu'ils manquaient peut-être de profondeur psychologique, de nuances, un peu comme dans Les Enfants du ciel de Majid Majidi. Mais avec Les Chants du pays de ma mère, Bahman Ghobadi se haussait d'emblée au rang d'un très très bon cinéaste kurde. Comme je l'avais écrit alors, si son premier film aurait pu montrer la vie de n'importe quels enfants d'Iran, nonobstant la spécificité de cette contrebande frontalière, son deuxième film, par ce mélange tragi-comique entre scènes d'une drôlerie et d'une finesse d'observation impayables sur la société rurale kurde, alternant avec des moments extrêmement dramatiques et surtout filmés avec l'objectivité brute, sans détour, d'un documentaire (les fosses communes, les ravages des armes chimiques), ce mélange de rire et de douleur, qui fait que contrairement à nos cinémas où l'on tourne soit un drame, soit une comédie, là on a tout d'emblée, toute la gamme d'émotion humaines, se succédant ou se superposant sans transition, me fait penser à ce que disait Céline à une question qu'on lui posait sur la supériorité du théâtre de Shakespeare par rapport aux classiques français : "- Vous pensez que Shakespeare est plus grand que nos classiques, Racine, par exemple ? - Oui, je crois, oui... Parce qu'il y a de la rigolade n'est-ce pas, que les autres n'ont pas... Il a le rire, ce qui est énorme... Et, quand vous avez à la fois le tragique et le rire, vous avez gagné, n'est-ce pas... Tandis que les autres, dame, heu... C'est un peu monotone... [...] Tandis qu'on passe de la clownerie au tragique avec vraiment de la vérité en même temps... C'est plus complet... Ça tient mieux... Ça tient mieux l' coup et l' temps... Y a de la rigolade."

Et bien ça, cette capacité à ne jamais être totalement triste ni totalement gai, en tous cas jamais de façon durable, est quelque chose de profondément kurde, et c'est ce qui rend si attachantes leurs histoires personnelles, vécues ou inventées.

Par ailleurs, on retrouve des personnages déjà vus dans Les Chants du pays de ma mère, joués par les mêmes acteurs, ce qui, comme dans les films de Pagnol, nous place d'emblée dans une familiarité affectueuse avec ces personnages qui ne font que passer rapidement, mais que nous connaissons et reconnaissons : l'instituteur, le docteur, et cette vision désopilante des vieux cheikhs du village, assis en rond, canne en main, attendant les news par satellite, mais à qui l'on ne doit surtout pas montrer les chaînes "interdites", en gros les programmes un peu olé olé venus d'Occident...

C'est que Bahman Ghobadi aime les personnages qu'il met en scène, et donc aime ses acteurs, qui sont pour la plupart des acteurs non professionnels, jouant leur propre rôle. Son regard sur le monde des Kurdes est plein d'affection, on rit plus de leurs travers qu'on ne s'en irrite. Désopilante une des premières scènes du film où sur la colline hérissée d'antennes de télévision, des centaines de villageois essaient de régler leur postes à distance, dans une cacophonie d'instructions données par le reste de la famille, qui s'époumone d'en bas.

Bahman Ghobadi a aussi un ton terrible pour filmer les enfants kurdes, tels qu'il sont, sans les idéaliser, mais en les magnifiant. La société de gosses chamailleurs rappelle les adultes turbulents des Chants du pays de ma mère. Il y a un côté Tigibus dans le petit Sêrko, s'évertuant à comprendre et retenir chaque mot anglais prononcé par son chef, Kek Satellite."

 

Mais si La Guerre des boutons était bien une guerre d'enfants, ici les armes sont réelles, et les mines que ramassent les gosses contre l'argent de l'ONU (dérision subtile quand il est expliqué que les mines les plus prisées sont, bien sûr, les mines américaines, participant elles aussi au prestige des USA dont on attend l'entrée en guerre avec impatience), ces mines là mutilent et le nombre d'enfants à qui ils manquent un ou deux membres est effarant. Qu'importe, privé de bras, Hingaw travaille avec sa bouche, les autres clopinent et galopent sur leurs béquilles, débordant de vitalité malgré leur infirmité... N'est-il pas dit que Les Tortues volent aussi ? "Tu ne m'envoies que des gosses sans mains" proteste un adulte venu demander quelques enfants démineurs à Kek Satellite. "Justement, ceux-là n'ont plus peur des mines !" réplique le garçon. Ainsi les blessures des corps sont exposées et filmées sans complaisance mais sans détour. Dans Un temps pour l'ivresse des chevaux, l'enfant malade, infirme, était le noeud de l'intrigue. Ici, cela fait simplement partie du décor, le véritable drame se joue ailleurs, dans les blessures invisibles, les plaintes muettes, et Ghobadi a l'air de vouloir nous indiquer que c'est surtout d'une âme mutilée que les enfants ne peuvent pas guérir.

Le drame qui se noue ainsi entre la jeune Agrine, violée par les soldats irakiens, et qui rejette l'enfant né de ce viol, que protège au contraire son frère Hingaw, est peu à peu exposé avec une très grande profondeur, une subtilité sobre. Aucun jugement, aucune position n'est privilégié par la caméra, qui nous fait voir ce drame vécu par trois enfants, avec leurs trois points de vue différents, sans en privilégier un seul, sachant ainsi se baisser jusqu'à la hauteur d'un enfant de deux ans, distillant en flash d'informations plus prenants et plus violents que ceux de la télé satellite, les images de la guerre passée et à venir.

A l'arrivée tant attendue des Américains, tout se disloque, le camp de réfugiés se disperse pour retourner en ville, se ruant vers un nouveau rêve, celui de la paix arrosée de dollars, "pere-pere" ou "money-money", comme le refrain des temps nouveaux. Ne restent que sur le bas-côté de la route, tournant le dos aux soldats et aux chars venus en libérateurs, que les plus abîmés, les plus mûris, les enfants qui ont trop grandi à vouloir protéger les plus faibles, et ceux qui ont décidé de ne plus grandir.

Sandrine Alexie - 03/02/2005

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