|
Hier, projection
de presse du film de Bahman Ghobadi, qui sortira en France le 23 février.
Depuis son premier long métrage, Un Temps pour l'ivresse des chevaux,
quel progrès a fait ce cinéaste ! En effet, si son premier film était loin
d'être mauvais, il avait un côté légèrement mélo, mettant en scène des
enfants éplorés si gentils, si parfaits, qu'ils manquaient peut-être de
profondeur psychologique, de nuances, un peu comme dans Les Enfants du
ciel de Majid Majidi. Mais avec
Les Chants du pays de ma mère, Bahman Ghobadi se haussait d'emblée au
rang d'un très très bon cinéaste kurde. Comme je l'avais écrit alors, si
son premier film aurait pu montrer la vie de n'importe quels enfants
d'Iran, nonobstant la spécificité de cette contrebande frontalière, son
deuxième film, par ce mélange tragi-comique entre scènes d'une drôlerie et
d'une finesse d'observation impayables sur la société rurale kurde,
alternant avec des moments extrêmement dramatiques et surtout filmés avec
l'objectivité brute, sans détour, d'un documentaire (les fosses communes,
les ravages des armes chimiques), ce mélange de rire et de douleur, qui
fait que contrairement à nos cinémas où l'on tourne soit un drame, soit
une comédie, là on a tout d'emblée, toute la gamme d'émotion humaines, se
succédant ou se superposant sans transition, me fait penser à ce que
disait Céline à une question qu'on lui posait sur la supériorité du
théâtre de Shakespeare par rapport aux classiques français : "- Vous
pensez que Shakespeare est plus grand que nos classiques, Racine, par
exemple ? - Oui, je crois, oui... Parce qu'il y a de la rigolade n'est-ce
pas, que les autres n'ont pas... Il a le rire, ce qui est énorme... Et,
quand vous avez à la fois le tragique et le rire, vous avez gagné,
n'est-ce pas... Tandis que les autres, dame, heu... C'est un peu
monotone... [...] Tandis qu'on passe de la clownerie au tragique avec
vraiment de la vérité en même temps... C'est plus complet... Ça tient
mieux... Ça tient mieux l' coup et l' temps... Y a de la rigolade."
Et bien ça, cette capacité à ne jamais être totalement
triste ni totalement gai, en tous cas jamais de façon durable, est quelque
chose de profondément kurde, et c'est ce qui rend si attachantes leurs
histoires personnelles, vécues ou inventées.
Par ailleurs, on retrouve des personnages déjà vus dans
Les Chants du pays de ma mère, joués par les mêmes acteurs, ce
qui, comme dans les films de Pagnol, nous place d'emblée dans une
familiarité affectueuse avec ces personnages qui ne font que passer
rapidement, mais que nous connaissons et reconnaissons : l'instituteur, le
docteur, et cette vision désopilante des vieux cheikhs du village, assis
en rond, canne en main, attendant les news par satellite, mais à qui l'on
ne doit surtout pas montrer les chaînes "interdites", en gros les
programmes un peu olé olé venus d'Occident...
C'est que Bahman Ghobadi aime les personnages qu'il met
en scène, et donc aime ses acteurs, qui sont pour la plupart des acteurs
non professionnels, jouant leur propre rôle. Son regard sur le monde des
Kurdes est plein d'affection, on rit plus de leurs travers qu'on ne s'en
irrite. Désopilante une des premières scènes du film où sur la colline
hérissée d'antennes de télévision, des centaines de villageois essaient de
régler leur postes à distance, dans une cacophonie d'instructions données
par le reste de la famille, qui s'époumone d'en bas.
Bahman Ghobadi a aussi un ton terrible pour filmer les
enfants kurdes, tels qu'il sont, sans les idéaliser, mais en les
magnifiant. La société de gosses chamailleurs rappelle les adultes
turbulents des Chants du pays de ma mère. Il y a un côté Tigibus
dans le petit Sêrko, s'évertuant à comprendre et retenir chaque mot
anglais prononcé par son chef, Kek Satellite."
Mais si La Guerre des boutons était bien une
guerre d'enfants, ici les armes sont réelles, et les mines que ramassent
les gosses contre l'argent de l'ONU (dérision subtile quand il est
expliqué que les mines les plus prisées sont, bien sûr, les mines
américaines, participant elles aussi au prestige des USA dont on attend
l'entrée en guerre avec impatience), ces mines là mutilent et le nombre
d'enfants à qui ils manquent un ou deux membres est effarant. Qu'importe,
privé de bras, Hingaw travaille avec sa bouche, les autres clopinent et
galopent sur leurs béquilles, débordant de vitalité malgré leur
infirmité... N'est-il pas dit que Les Tortues volent aussi ? "Tu
ne m'envoies que des gosses sans mains" proteste un adulte venu demander
quelques enfants démineurs à Kek Satellite. "Justement, ceux-là n'ont plus
peur des mines !" réplique le garçon. Ainsi les blessures des corps sont
exposées et filmées sans complaisance mais sans détour. Dans Un temps
pour l'ivresse des chevaux, l'enfant malade, infirme, était le noeud
de l'intrigue. Ici, cela fait simplement partie du décor, le véritable
drame se joue ailleurs, dans les blessures invisibles, les plaintes
muettes, et Ghobadi a l'air de vouloir nous indiquer que c'est surtout
d'une âme mutilée que les enfants ne peuvent pas guérir.
Le drame qui se noue ainsi entre la jeune Agrine,
violée par les soldats irakiens, et qui rejette l'enfant né de ce viol,
que protège au contraire son frère Hingaw, est peu à peu exposé avec une
très grande profondeur, une subtilité sobre. Aucun jugement, aucune
position n'est privilégié par la caméra, qui nous fait voir ce drame vécu
par trois enfants, avec leurs trois points de vue différents, sans en
privilégier un seul, sachant ainsi se baisser jusqu'à la hauteur d'un
enfant de deux ans, distillant en flash d'informations plus prenants et
plus violents que ceux de la télé satellite, les images de la guerre
passée et à venir.
A l'arrivée tant attendue des Américains, tout se
disloque, le camp de réfugiés se disperse pour retourner en ville, se
ruant vers un nouveau rêve, celui de la paix arrosée de dollars, "pere-pere"
ou "money-money", comme le refrain des temps nouveaux. Ne restent que sur
le bas-côté de la route, tournant le dos aux soldats et aux chars venus en
libérateurs, que les plus abîmés, les plus mûris, les enfants qui ont trop
grandi à vouloir protéger les plus faibles, et ceux qui ont décidé de ne
plus grandir.
Sandrine
Alexie - 03/02/2005
Sommaire
|