Constitué
formellement les 27 et 28 novembre 1978 dans la région de Diyarbakir, le
PKK est issu d’une structure « marxiste léniniste maoïste » fondée en 1974
à Ankara et dont le but est la libération par les armes du Kurdistan de
Turquie. Fondé par de jeunes étudiants en science politique à l’Université
d’Ankara, il recrute entre 1974 et 1978 chez les jeunes Kurdes attirés par
l’action et chez les déshérités. Il attire notamment la plupart
des militants
kurdes de la nébuleuse d’extrême gauche, membres du TIKKO,
du TKP,
et autres.
A la suite du coup d’État militaire de septembre
1980, mené par le général Kenan Evren, toutes les associations et
organisations kurdes sont interdites et sévèrement réprimées. Abdullah Öcalan, dit «Apo» (oncle) semble avoir «anticipé» le putsch, puisqu’il
s’était réfugié au Sud Liban. L'état-major et les cadres du PKK
fuient en majorité en Syrie, d'autres en Iran ; quelques uns en Irak. Des
cadres militaires du PKK s'implantent alors au Liban, où des Palestiniens
du Front démocratique (FDLP) de Nayef Hawatmeh les hébergent dans un de
leurs camps de la vallée de la Bekaa. En 1981, le camp de Helwé est fondé
au Liban sur un terrain fourni par le FDLP. Helwé se trouve situé à l'est
d'Anjar, à quelques kilomètres de la frontière syrienne. En temps normal,
300 jeunes Kurdes y résident pour des stages de deux mois (combattant) ou
de quatre mois à un an (officier ou spécialiste). Cette installation se
fait avec la complicité active de la Syrie d’Hafez El Assad qui va jusqu’à
forcer sa propre population kurde à servir dans les rangs du PKK.
Le premier congrès du PKK y est organisé en 1982. Abdullah Öcalan y
présente, au cours d’un discours fleuve les étapes de la lutte conduisant
à l’indépendance du Kurdistan : Défense stratégique, jusqu'en 1995,
Équilibre des forces, 1995-2000, Offensive et insurrection populaire au
sud-est de la Turquie, premières années du XXI siècle. Suite à ce congrès,
des éléments du PKK commencent à réinfiltrer la Turquie. L’intensité de la
politique répressive menée par le gouvernement militaire, puis pas les
gouvernements élus à partir de 1983 permettent au PKK d’accroître son
audience, et il est bientôt en mesure de commencer la lutte armée, débutée
officiellement le 15 août 1984. Les premiers membres du PKK sont aussi
bien Turcs que Kurdes, le discours marxisant attirant les membres des
partis armés d’extrême gauche des années 70. Surprise par une insurrection
survenant alors que les groupuscules armés ont été impitoyablement
écrasés, la direction militaire pense à un acte isolé et proclame que les
terroristes seront écrasés en 24 h.
«Since the beginning, the PKK has been
Marxist-Leninist in its ideology, Stalinist in its leadership style, and
Maoist in its strategy for the conquest of power».
Le PKK
est indissociable de son fondateur, idéologue et chef militaire, Abdullah
Öcalan, qui a répondu à toutes les oppositions et scissions par
l’assassinat de ses opposants. Son programme initial est radical, et vise
la constitution par les armes d’un État kurde communiste, passant par
l’anéantissement de la classe bourgeoise et l’alliance entre les
travailleurs et les paysans, s’inspirant de la révolution chinoise de Mao.
Se voulant laïc, le PKK n’en est pas moins profondément traditionnel et
prône la soumission totale de la femme à l’homme.
Le
décalage entre l’idéologie officielle du parti et la société turque est
frappante. La phraséologie Marxiste d’Öcalan apparaît en contradiction
totale avec une société kurde encore très traditionnelle malgré plusieurs
décennies d’assimilation et d’affaiblissement des structures tribales.
L’idée nationale est chez les Kurdes encore globalement inconnue, ou du
moins très secondaire. Les partis «nationalistes» sont surtout présents
en Iran et en Irak, où les Kurdes ont bénéficié d’un pouvoir central moins
fort, au moins jusqu’aux années 70. En Turquie, la répression ayant suivi
les révoltes kurdes des années 20 et 30 (Révolte de Cheikh Saïd (Février-mai
1925), révolte d’Ararat (1930) révolte du Dersim (1936-1938) a fortement
affaibli le potentiel insurrectionnel. Le 5 mai 1932, une loi «de
déportation et de dispersion» des Kurdes a déplacé des villages entiers
vers l’Anatolie Centrale. Le mouvement Kurde a donc été brisé et n’a pu se
reconstituer avant la libéralisation des années 60. Les Kurdes de Turquie
ont principalement, avant l’avènement du PKK, milité au sein des partis
marxistes, dans desquels ils occupaient souvent des postes de cadre,
Deniz Gezmiş (THKP-C), Mahir Cayan (THKO), Ibrahim Kaypakkaya
(TKP-ML/TIKKO). On observe donc un certain clivage dans la société kurde,
entre un noyau militant fortement politisé et rompu à l’idéologie
marxiste, et une grande majorité de la population souvent illettrée,
forcée de passer en quelques décennies d’une société traditionnelle à un
modèle occidental imposé par l’État et donc dépourvue de repères. Cette
population, qui ressent fortement le poids de l’assimilation turque et sa
«citoyenneté de seconde zone», l’omniprésence de l’armée, constitue un
terreau privilégié pour les propagandistes de toutes sortes.
Les
moteurs traditionnels de mobilisation étaient la religion et la fidélité
clanique, l’allégeance à un chef reconnu et incontestable. C’est le cas en
Irak, ou Massoud Barzani reprend en 1976 le PDK fondé par son père en
1945 : si le but est la fondation d’un Kurdistan libre, le potentiel de
mobilisation réside essentiellement dans la personnalité de Mustafa
Barzani, issu d’une des plus grandes familles de l’aristocratie
kurde et
de la tribu des Barzani. C’est ainsi que malgré un inexplicable abandon de
la lutte en 1975 qui laisse les Peshmerga livrés à eux-mêmes et rapidement
découragés,
son fils sera à même moins d’un an plus tard de refonder le parti, grâce
au prestige de son nom. Rien de tel chez Öcalan qui est issu d’une famille
pauvre de la région d’Urfa. Il ne peut compter à ses débuts sur le
prestige de sa personne, et la dynamique du parti résidera donc dans un
discours alliant Marxisme et Nationalisme et la nécessité «d’éduquer»
les masses.
A partir
de 1989, l’idéologie officielle s’éloigne de la laïcité proclamée en
tentant d’exploiter le potentiel insurrectionnel de l’Islam : la
propagande du PKK contient des sourates du Coran et des prières
musulmanes ; l'islam y étant présentée comme une force révolutionnaire
positive : la tonalité islamique des textes de propagande sera encore
accentuée en mars 1994.
Politiquement, la revendication indépendantiste est officiellement
abandonnée en 1991, à la suite d’un dangereux rapprochement de la Turquie
et de la Syrie. Abdallah Öcalan déclare que le PKK ne recherche plus
l'indépendance totale pour le Kurdistan de Turquie, mais une "expression
politique libre" pour les populations locales.
Cette
évolution s’explique par la volonté d’Abdullah Ocalan d’obtenir l’appui
des dirigeants européen. Dès 1993 il s’efforce de privilégier l’option
politique à la lutte, essentiellement en raison de la disproportion des
forces sur le terrain : si la guérilla kurde ne peut jamais être vraiment
vaincue en raison de sa forte mobilité et de sa connaissance d’un terrain
idéal pour ce genre d’opérations, il est bien sûr inenvisageable qu’elle
remporte une victoire militaire déterminante contre une armée suréquipée
portée par une opinion publique farouchement anti-kurde. Öcalan recherche
l'appui d'un certain nombre de dirigeants politiques occidentaux et publie
une déclaration d'intention pour s'engager à respecter les Conventions de
Genève et ses protocoles additionnels. En outre, sa position concernant
l'indépendance du Kurdistan s'assouplit en direction d'une autonomie au
sein d'un système fédéral, tandis que sa couleur marxiste-léniniste et
maoïste s'estompe progressivement pour celle d’un système
«social-démocrate».
Le 5e
congrès du PKK qui a lieu du 8 au 25 janvier 1995 officialise ce
changement de cap : le marteau et la faucille, présents sur l’ancien
drapeau du PKK sont supprimés, et le socialisme soviétique est condamné
comme «primitif», celui du PKK étant au contraire «scientifique et
créatif».
Le congrès décide que les voies politique et diplomatique seront
poursuivies parallèlement à la voie militaire pour parvenir à une
résolution du conflit : en effet le pouvoir turc ignore systématiquement
les offres de règlement politique sur le principe «pas de négociation
avec les terroristes», et continue de poursuivre les maquisards dans les
montagnes turques et irakiennes, ce qui interdit un abandon total de la
lutte. Le Kurdistan vit à cette époque une répression jamais égalée depuis
celle de l’entre-deux guerres. Le discours du PKK s’oriente désormais
vers le fédéralisme, présentant l’avenir du Moyen
Orient comme un ensemble
de fédérations en Turquie, Iran, Irak et Syrie. En réalité il développe un
double discours, l’un, pacifiste adressé à la communauté internationale
afin de changer son image, l’autre adressé à ses recrues, visant à les
motiver par l’évocation d’un Kurdistan indépendant.
Ce
changement de cap s’explique aussi par la conscience qu’une victoire
militaire est impossible, et par l’ambition de devenir un interlocuteur du
gouvernement turc afin de prendre part au jeu politique.
Comme il
le dit lui-même, Abdullah Öcalan «est» le PKK. Ceux qui l’ont approché
sont unanimes pour lui attribuer une personnalité hors du commun. Fils
aîné d’un père Kurde et d’une mère d’origine Turkmène, Öcalan ne parle pas
le Kurmandji dans son enfance, ce qui expliquera que le turc soit la langue
de travail du PKK. Après une enfance difficile et des études médiocres
dans un lycée professionnel d’Ankara, il abandonne une carrière de petit
fonctionnaire dans le cadastre pour reprendre les études à la faculté de
Sciences Politiques d’Ankara. C’est là qu’il aura ses premiers contacts
avec l’extrême gauche dans le contexte très particulier des années 70
turques. C’est également là qu’il s’intéressera à la question Kurde. Il
milite au sein du THKP-C,
parti gauchiste étudiant partisan de l’action violente et qui sera
réprimé.
Il est
difficile de caractériser en un mot la personnalité d’Öcalan : Mégalomane,
mythomane, paranoïaque, mystique, messianique selon ses détracteurs et les
journalistes qui ont pu l’approcher,
le leader kurde ne trouverait son égal que dans la personne du dictateur
Nord Coréen Kim Jong-il. Actuellement désigné comme «soleil du peuple
Kurde», Abdullah Öcalan se sera comparé, au long de ses discours fleuves
ou dans ses nombreux ouvrages de science politique ou de philosophie, à
Jésus, Socrate, Saladin, Spartacus ou Mahomet. Sa phraséologie est
touffue, confuse, extrêmement diluée dans un jargon marxisant ponctué de
remarques messianiques et de louanges à sa clairvoyante sagesse. Elle est
formulée dans un turc alambiqué, à des lieues de la langue populaire,
difficilement compréhensible par la population et à fortiori par les
militants. Confiant en son talent d’idéologue, il prétend incarner à
travers le parti qu’il a fondé (outre le peuple kurde) le socialisme
international. 6 ans après la chute du mur de Berlin, il porte un jugement
dévastateur sur le communisme soviétique qui était «une sorte de
déviation», «sauvage» et «primitif ».
Le socialisme du PKK étant par opposition, comme nous l’avons dit plus
haut «scientifique et créatif». Lorsqu’il fait le récit de sa vie il se
plaît à se décrire comme un être hors du commun dans tous les domaines, et
ce dès l’enfance : meilleur élève, enfant le plus pieux au point que
l’Imam lui aurait prédit qu’il deviendrait un saint, «modèle» au lycée
aussi bien de ses camarades que de ses professeurs, l’hagiographie du
leader est la même que celle d’un Sadam Hüssein ou d’un Kim Jong Il. Être
parfait, suprême, omniscient et omnipotent. Ainsi peut avant son
arrestation il était, dans la bouche de ses «courtisans» «celui qui symbolise la venue d’un kurde nouveau,
la libération du Kurdistan, la défense d’un monde meilleur et, bien sûr,
la préservation de la couche d’ozone et la survie du système solaire».
Ayant de lui-même une si
haute opinion, Abdullah Öcalan ne pouvait qu’exercer un contrôle total sur
le parti qu’il a contribué à créer : les témoignages de transfuges sont
sur ce domaine éclairants. Öcalan ne discute ainsi jamais de politique
avec les cadres ou les membres, qui ne servent qu’à relayer ses décisions
ou à subir des discours fleuves lourds de menaces. Les «décisions du
conseil de présidence», jusqu’à son arrestation ne sont qu’un euphémisme,
le conseil ne servant dans les faits qu’à attribuer à d’autres ses propres
erreurs stratégiques. La mégalomanie du leader a été décrite par des
dissidents dont les propos nous ont été rapportés : ils présentent Öcalan
comme capable d’imposer plus de quatre heures de discours télévisés sur le
thème de sa petite enfance, ou encore se faisant acclamer par une cour
extasiée pendant qu’il joue avec un ballon de football. Hamit Bozarslan
parle lui de «Kémalisme inversé», le culte d’Öcalan comme père des
Kurdes répondant à celui de Mustafa Kemal comme père des Turcs. Citons
enfin Öcalan lui-même, s’exprimant en 1998 dans sa revue Serxwebun,
publiée en Allemagne "Moi, j'ai une technique que peu de gens auraient
pu imaginer : devenir à moi seul une armée, une force de mobilisation
extraordinaire, un évènement en soi. Je suis actuellement une technique
d'organisation. Ma pensée est totalement intégrée à cette technique. Je
vaux tout seul tout autant que tout le PKK et je vais de l'avant contre
vents et marées. Si un peuple manque d'argent et d'armes, s'il n'a pas
d'appuis solides derrière lui, son leader peut s'élever à un niveau où il
compensera ses manques (…) Ce que les philosophes pourraient dire pendant
toute une vie, je peux le dire en une minute." "Je suis dans cette
grande lutte comme un prophète contemporain. Mais comme l'humanité s'est
entachée de mensonges, elle a du mal à me comprendre. Ce sont surtout les
enfants qui me comprennent. Et ceux qui sont totalement illettrés. Chacun
trouve en moi la personne enfouie au fond de lui même, la personne qu'il
ne peut pas atteindre (...) Le XXIème siècle promet d'être
le siècle de l'apoïsme.
C'est Lénine qui a analysé les contradictions du XXème siècle
et qui a montré la solution avec la grande révolution d'Octobre. Comme le
XXème siècle est appelé le siècle du léninisme, le PKK et sa
direction marqueront le XXIème siècle en résolvant les
questions actuelles de l'humanité et en montrant la voie avec la
révolution du Kurdistan. C'est par ailleurs par peur de voir le PKK
répandre une nouvelle vague révolutionnaire dans le monde entier que
l'impérialisme multiplie ses attaques sans gêne contre lui et contre le
président Apo...".
Ces digressions pourraient prêter à sourire si elles n’émanaient pas de la
principale figure fédératrice du peuple kurde à partir de la fin des
années 1980 et si elles ne parvenaient pas à réellement pénétrer les
esprits, comme nous avons pu le constater en Turquie comme en Europe.
Ses premières actions sont presque exclusivement dirigées contre les
«collaborateurs» kurdes,
«ennemis de classe», à l’image de l’ETA qui s’est signalée en
assassinant des Basques opposés à sa politique, ce qui lui aliène une
bonne partie de la population et des mouvements kurdes de Turquie
(constitution en 1987 d’un front commun Tegver
indépendantiste mais opposé au terrorisme), mais lui vaut aussi la perte
de son allié irakien le PDK de Massoud Barzani, qui lui reproche ses
actions contre les civils et se sent lui-même menacé.
Pour Hamit Bozarslan, c’est la coercition de l’Etat qui a fait du PKK un
interprète des populations kurdes en empêchant l’émergence d’un parti
légal et non violent.
Enfin la police turque et le MIT réussissent à infiltrer l’infrastructure
du PKK et à arrêter certains responsables régionaux. Le but de la
«défense stratégique» était de prouver aux Kurdes qu’une riposte était
possible, mais aussi d’accroître la répression de l’armée pour jeter la
population dans ses bras. Or la réponse de l’armée turque consistera à
mettre en place un service de «Köy Koyrucusu»
armés, souvent recrutés de force. L’armée turque parviendra également à
s’attacher les services de tribus kurdes opposées au PKK, lequel procèdera
de même jouant une tribu contre une autre.
L’organisation va subir des revers importants, notamment du fait de sa
faiblesse numérique. Le congrès de 1986 marque un tournant. D’abord parce
qu’Öcalan y assoit son autorité en faisant exécuter entre 50 et 60
personnes selon le premier commandant de la branche armée du PKK, l’ARGK,
Selahattin Celik.
Il force les commandants militaires à une autocritique leur attribuant la
responsabilité des échecs. Les actions vont maintenant se concentrer sur
les représentants de l’État, militaires, polices, protecteurs de villages,
fonctionnaires, et «collaborateurs». En août 1986 a lieu l’opération la
plus meurtrière depuis 1984 avec la mort de douze gendarmes du district d’Hakkari.
En 1987, les services de sécurité turcs estiment que l'effectif militant
du PKK est de 3500 hommes, dont 300 infiltrés au sud-est de l'Anatolie.
Une trentaine de ces militants vivent au Kurdistan d'Iran, sous l'autorité
d'Osman Ocalan, frère d'Abdullah, dans de petits camps.
Le PKK dispose également de camps dans le Kurdistan irakien, où il trouve
une nouvelle alliance avec l’UPK de Djalal Talabani en mai 1989. En 1988,
les forces du PKK sur le territoire turc sont estimées à plus de 1000
hommes par les services turcs, sa force militante globale à 5000 hommes.
A partir de 1990 le PKK peut revendiquer un réel soutien populaire et ses
mots d’ordres sont suivis dans les villes kurdes soumises depuis 1987 à l’État
d’Urgence. La semaine du 21 mars (date du nouvel an kurde, le Newroz) au
28 mars est déclarée «semaine de la lutte populaire contre la
colonisation» : pour la première fois, des jeunes jettent des pierres aux
forces de l'ordre turques, érigent des barrages et brûlent des pneus,
façon Intifada principalement dans les provinces de Mardin, Siirt et
Elazig. La presse turque compare ces manifestations à l'Intifada en
Palestine. Dans la ville de Cizre des incidents violents ont lieu : le
couvre-feu est décrété et 300 personnes mises en garde à vue. Dans la
ville de Nusaybin, manifestation interdite, un mort, cinq blessés, à
l'occasion des obsèques d'un combattant du PKK tué lors d'un accrochage.
En août 1992 le PKK déclare «la guerre totale» à la Turquie, puis un
cessez le feu unilatéral début 1993, se disant près au renoncement à la
lutte armée : ce cessez le feu, ignoré par l’armée turque est vite rompu
et la guérilla s’intensifie. Le 24 juin à 10 h. du matin, des commandos du PKK s'attaquent de façon coordonnée à des cibles turques (ambassades,
consulats, banques, agences de voyage, compagnie aérienne...), et
organisent des manifestations violentes, dans 31 métropoles européennes :
incendies, destructions, occupations de locaux, etc. Dans la seule
Allemagne, 80 cibles turques sont touchées.
Mars 1995 voit «l’opération d’acier» lancée par les troupes turques en
Irak sur une profondeur de 45 kilomètres au-delà de la frontière,
offensive qui fait près de 500 morts chez les maquisards du PKK : Ocalan
menace alors dans le journal londonien Al Hayat les Etats-Unis et l’Europe
d’un «Djihad au nom de l’humanité et de l’Islam» s’ils appuient
l’offensive turque.
Malgré des pertes importantes, le PKK parvient à profiter de la guerre
civile kurde qui a débuté en août 1994 entre le PDK de Massoud Barzani et
l’UPK de Djelal Talabani avec la prise d’Erbil, siège du Parlement
kurde,
par les forces de Talabani. Le 26 août 1995, le PKK lance une offensive
sur les forces du PDK dans la région frontalière Turco Irakienne, le
Badinan, fief traditionnel du PDK : près de 2000 maquisards, dont certains
recrutés sur place parmi les Kurdes irakiens, écoeurés par le «combat
suicidaire»,
la «guerre Kho-Koji»
des chefs irakiens. Abdullah Öcalan souhaitait ainsi torpiller un accord
de Drogheda en Irlande (auquel il n’était pas convié), dénoncé comme un
«complot américano turc», et montrer sa résolution à jouer un rôle dans
l’avenir du Kurdistan irakien.
Mais en mai 1997 une offensive conjointe de l’armée turque et des
peshmergas kurdes de Massoud Barzani (PDK) porte à nouveau un coup sévère
aux forces du PKK. Le commandant en second du PKK, Sadim Sakik est même
capturé en mars 1998 par des commandos turcs en Irak. C’est à partir de
1997 qu’Öcalan prônera le recours aux attentats suicide, dont plusieurs
auront lieu dans le centre d’Istanbul : ils seront essentiellement le fait
de femmes. L’emploi d’un terrorisme aveugle dans l’ouest de la Turquie
finit de diaboliser le PKK dans l’opinion turque.
Le 20 octobre 1998, un accord de coopération entre la Syrie et la Turquie
précise et complète les accords précédents, en définissant le PKK comme un
mouvement terroriste et en interdisant l'usage du territoire syrien pour
toute activité, qu'elle soit logistique, opérationnelle ou de simple
passage. Cet accord conduit à l'expulsion d'Abdullah Öcalan, qui commence
un périple afin d'obtenir l'asile politique, qui conduira à sa capture, le
15 février 1999 à Nairobi. Tout a été dit sur cette arrestation et sur le
périple d’Abdullah Öcalan, largement traité par la presse internationale,
nous ne nous attarderons donc pas sur les péripéties de cette affaire.
Jugé par une cours spéciale sur l’île prison d’Imrali, il est condamné à
mort le 26 juin 1999 malgré les protestations de l’Union Européenne,
bénéficiant tout de même du fait que la peine de mort est
sujette à un
moratoire en Turquie depuis 1984.
Le bilan des quinze années de lutte armée du PKK peut être vu sous deux
angles différents : le premier pousse à conclure à l’échec du mouvement
nationaliste kurde : le Kurdistan turc sort en effet exsangue de la guerre
civile, soumis à l’état d’urgence, à la répression du pouvoir turc et de
groupes para militaires d’extrême droite. De très nombreux villages ont
été détruits, soit par la guérilla soit par les forces armées turques et
plusieurs centaines de milliers de personnes ont dû émigrer vers les
villes. Diyarbakir compte ainsi entre 500 000 et 1 500 000 réfugiés qui
sont depuis peu progressivement autorisés à retourner dans leurs villages.
Les premières victimes du conflit sont donc les Kurdes, mais aussi le
nationalisme kurde : le PKK s’est ainsi battu successivement avec les
partis kurdes irakiens PDK et UPK en Irak, allant jusqu’à collaborer
contre eux avec le raïs irakien Saddam Hussein. Il a également refusé de
soutenir les Kurdes syriens contre Damas, souhaitant conserver l’appui
d’Hafez El Hassad contre la Turquie : se voulant la voix du peuple kurde,
le PKK a en fait plus contribué à le diviser qu’à l’unir. Sa volonté
hégémonique a interdit dans les années 90 toute coopération avec les
autres mouvements nationalistes kurdes, ce qui se retourne aujourd’hui
contre lui. En 15 ans de lutte armée, le PKK n’a obtenu de l’Etat turc ni
concession, ni même un statut d’interlocuteur.
Vue sous un autre angle, et c’est le discours tenu par de nombreux Kurdes,
favorables ou non à ce parti, l’action du PKK aurait eu pour conséquence
de réveiller l’identité kurde turque, de la faire passer d’une
«identité négative»
perçue comme un handicap et un frein dans l’accession à la
«civilisation» à une identité positive, source de fierté et de
mobilisation : une «kurdicité» magnifiée par l’intermédiaire de signaux
identitaires comme la langue ou les fêtes traditionnelles comme le Newroz,
et non plus vue comme une «tare». Cela peut pourtant être vu comme
paradoxal si l’on observe le PKK, dont «la langue de travail» est le
turc, et dont l’idéologie officielle fait du peuple kurde un peuple
«indigne d’amour»
par opposition au «Soleil de l’humanité». Cette fierté d’être
kurde est pourtant frappante dans le sud-est comme dans les grandes villes
de Turquie, ou l’individu aura toujours soin d’indiquer à l’Étranger qu’il
est Kurde et non Turc, ce qui aurait été impensable dans les années 60, où
l’étudiant ou le travailleurs, en but aux moqueries et aux discriminations,
préféraient nier leur identité.