L'évolution de la question kurde en Turquie
 
depuis l'arrestation d'Abdullah Öcalan
Par Thomas Jézéquel - Juin 2004
Mémoire de fin d'étude Institut d'Études Politiques de Lille

Deuxième partie
Le mouvement kurde de Turquie depuis l'arrestation d'Abdullah Öcalan


 

Cette représentation qui départage le Bien et le Mal ainsi sécularisés, a pour conséquence de criminaliser les clivages linguistiques, confessionnels et politiques et de les assimiler à l'inimitié ou au hurudj («abandonner/trahir la communauté»). Les groupes refusant les termes identitaires qui leur sont imposés par cette nouvelle liturgie officielle se soustraient ainsi à la nation et acceptent dès lors de subir le sort réservé à l'«ennemi».[1] 

Le parti des travailleurs du Kurdistan : le PKK

Le PKK jusqu’en 1999

Origine

Constitué formellement les 27 et 28 novembre 1978 dans la région de Diyarbakir, le PKK est issu d’une structure « marxiste léniniste maoïste » fondée en 1974 à Ankara et dont le but est la libération par les armes du Kurdistan de Turquie. Fondé par de jeunes étudiants en science politique à l’Université d’Ankara, il recrute entre 1974 et 1978 chez les jeunes Kurdes attirés par l’action et chez les déshérités. Il attire notamment la plupart des militants kurdes de la nébuleuse d’extrême gauche, membres du TIKKO[2], du TKP[3], et autres.

A la suite du coup d’État militaire de septembre 1980, mené par le général Kenan Evren, toutes les associations et organisations kurdes sont interdites et sévèrement réprimées. Abdullah Öcalan, dit «Apo» (oncle) semble avoir «anticipé» le putsch, puisqu’il s’était réfugié au Sud Liban. L'état-major et les cadres du PKK fuient en majorité en Syrie, d'autres en Iran ; quelques uns en Irak. Des cadres militaires du PKK s'implantent alors au Liban, où des Palestiniens du Front démocratique (FDLP) de Nayef Hawatmeh les hébergent dans un de leurs camps de la vallée de la Bekaa. En 1981, le camp de Helwé est fondé au Liban sur un terrain fourni par le FDLP. Helwé se trouve situé à l'est d'Anjar, à quelques kilomètres de la frontière syrienne. En temps normal, 300 jeunes Kurdes y résident pour des stages de deux mois (combattant) ou de quatre mois à un an (officier ou spécialiste). Cette installation se fait avec la complicité active de la Syrie d’Hafez El Assad qui va jusqu’à forcer sa propre population kurde à servir dans les rangs du PKK.

Le premier congrès du PKK y est organisé en 1982. Abdullah Öcalan y présente, au cours d’un discours fleuve les étapes de la lutte conduisant à l’indépendance du Kurdistan : Défense stratégique, jusqu'en 1995, Équilibre des forces, 1995-2000, Offensive et insurrection populaire au sud-est de la Turquie, premières années du XXI siècle. Suite à ce congrès, des éléments du PKK commencent à réinfiltrer la Turquie. L’intensité de la politique répressive menée par le gouvernement militaire, puis pas les gouvernements élus à partir de 1983 permettent au PKK d’accroître son audience, et il est bientôt en mesure de commencer la lutte armée, débutée officiellement le 15 août 1984. Les premiers membres du PKK sont aussi bien Turcs que Kurdes, le discours marxisant attirant les membres des partis armés d’extrême gauche des années 70. Surprise par une insurrection survenant alors que les groupuscules armés ont été impitoyablement écrasés, la direction militaire pense à un acte isolé et proclame que les terroristes seront écrasés en 24 h.

Idéologie

«Since the beginning, the PKK has been Marxist-Leninist in its ideology, Stalinist in its leadership style, and Maoist in its strategy for the conquest of power»[4].

Le PKK est indissociable de son fondateur, idéologue et chef militaire, Abdullah Öcalan, qui a répondu à toutes les oppositions et scissions par l’assassinat de ses opposants. Son programme initial est radical, et vise la constitution par les armes d’un État kurde communiste, passant par l’anéantissement de la classe bourgeoise et l’alliance entre les travailleurs et les paysans, s’inspirant de la révolution chinoise de Mao. Se voulant laïc, le PKK n’en est pas moins profondément traditionnel et prône la soumission totale de la femme à l’homme.

Le décalage entre l’idéologie officielle du parti et la société turque est frappante. La phraséologie Marxiste d’Öcalan apparaît en contradiction totale avec une société kurde encore très traditionnelle malgré plusieurs décennies d’assimilation et d’affaiblissement des structures tribales. L’idée nationale est chez les Kurdes encore globalement inconnue, ou du moins très secondaire. Les partis «nationalistes» sont surtout présents en Iran et en Irak, où les Kurdes ont bénéficié d’un pouvoir central moins fort, au moins jusqu’aux années 70. En Turquie, la répression ayant suivi les révoltes kurdes des années 20 et 30 (Révolte de Cheikh Saïd (Février-mai 1925), révolte d’Ararat (1930) révolte du Dersim (1936-1938) a fortement affaibli le potentiel insurrectionnel. Le 5 mai 1932, une loi «de déportation et de dispersion» des Kurdes a déplacé des villages entiers vers l’Anatolie Centrale. Le mouvement Kurde a donc été brisé et n’a pu se reconstituer avant la libéralisation des années 60. Les Kurdes de Turquie ont principalement, avant l’avènement du PKK, milité au sein des partis marxistes, dans desquels ils occupaient souvent des postes de cadre, Deniz Gezmiş (THKP-C), Mahir Cayan (THKO), Ibrahim Kaypakkaya (TKP-ML/TIKKO). On observe donc un certain clivage dans la société kurde, entre un noyau militant fortement politisé et rompu à l’idéologie marxiste, et une grande majorité de la population souvent illettrée, forcée de passer en quelques décennies d’une société traditionnelle à un modèle occidental imposé par l’État et donc dépourvue de repères. Cette population, qui ressent fortement le poids de l’assimilation turque et sa «citoyenneté de seconde zone», l’omniprésence de l’armée, constitue un terreau privilégié pour les propagandistes de toutes sortes.

Les moteurs traditionnels de mobilisation étaient la religion et la fidélité clanique, l’allégeance à un chef reconnu et incontestable. C’est le cas en Irak, ou Massoud Barzani reprend en 1976 le PDK fondé par son père en 1945 : si le but est la fondation d’un Kurdistan libre, le potentiel de mobilisation réside essentiellement dans la personnalité de Mustafa Barzani, issu d’une des plus grandes familles de l’aristocratie kurde et de la tribu des Barzani. C’est ainsi que malgré un inexplicable abandon de la lutte en 1975 qui laisse les Peshmerga livrés à eux-mêmes et rapidement découragés[5], son fils sera à même moins d’un an plus tard de refonder le parti, grâce au prestige de son nom. Rien de tel chez Öcalan qui est issu d’une famille pauvre de la région d’Urfa. Il ne peut compter à ses débuts sur le prestige de sa personne, et la dynamique du parti résidera donc dans un discours alliant Marxisme et Nationalisme et la nécessité «d’éduquer» les masses.

A partir de 1989, l’idéologie officielle s’éloigne de la laïcité proclamée en tentant d’exploiter le potentiel insurrectionnel de l’Islam : la propagande du PKK contient des sourates du Coran et des prières musulmanes ; l'islam y étant présentée comme une force révolutionnaire positive : la tonalité islamique des textes de propagande sera encore accentuée en mars 1994.

Politiquement, la revendication indépendantiste est officiellement abandonnée en 1991, à la suite d’un dangereux rapprochement de la Turquie et de la Syrie. Abdallah Öcalan déclare que le PKK ne recherche plus l'indépendance totale pour le Kurdistan de Turquie, mais une "expression politique libre" pour les populations locales.

Cette évolution s’explique par la volonté d’Abdullah Ocalan d’obtenir l’appui des dirigeants européen. Dès 1993 il s’efforce de privilégier l’option politique à la lutte, essentiellement en raison de la disproportion des forces sur le terrain : si la guérilla kurde ne peut jamais être vraiment vaincue en raison de sa forte mobilité et de sa connaissance d’un terrain idéal pour ce genre d’opérations, il est bien sûr inenvisageable qu’elle remporte une victoire militaire déterminante contre une armée suréquipée portée par une opinion publique farouchement anti-kurde. Öcalan recherche l'appui d'un certain nombre de dirigeants politiques occidentaux et publie une déclaration d'intention pour s'engager à respecter les Conventions de Genève et ses protocoles additionnels. En outre, sa position concernant l'indépendance du Kurdistan s'assouplit en direction d'une autonomie au sein d'un système fédéral, tandis que sa couleur marxiste-léniniste et maoïste s'estompe progressivement pour celle d’un système «social-démocrate».

Le 5e congrès du PKK qui a lieu du 8 au 25 janvier 1995 officialise ce changement de cap : le marteau et la faucille, présents sur l’ancien drapeau du PKK sont supprimés, et le socialisme soviétique est condamné comme «primitif», celui du PKK étant au contraire «scientifique et créatif»[6]. Le congrès décide que les voies politique et diplomatique seront poursuivies parallèlement à la voie militaire pour parvenir à une résolution du conflit : en effet le pouvoir turc ignore systématiquement les offres de règlement politique sur le principe «pas de négociation avec les terroristes», et continue de poursuivre les maquisards dans les montagnes turques et irakiennes, ce qui interdit un abandon total de la lutte. Le Kurdistan vit à cette époque une répression jamais égalée depuis celle de l’entre-deux guerres. Le discours du PKK s’oriente désormais vers le fédéralisme, présentant l’avenir du Moyen Orient comme un ensemble de fédérations en Turquie, Iran, Irak et Syrie. En réalité il développe un double discours, l’un, pacifiste adressé à la communauté internationale afin de changer son image, l’autre adressé à ses recrues, visant à les motiver par l’évocation d’un Kurdistan indépendant.

Ce changement de cap s’explique aussi par la conscience qu’une victoire militaire est impossible, et par l’ambition de devenir un interlocuteur du gouvernement turc afin de prendre part au jeu politique.

Personnalité d’Abdullah Öcalan

Comme il le dit lui-même, Abdullah Öcalan «est» le PKK. Ceux qui l’ont approché sont unanimes pour lui attribuer une personnalité hors du commun. Fils aîné d’un père Kurde et d’une mère d’origine Turkmène, Öcalan ne parle pas le Kurmandji dans son enfance, ce qui expliquera que le turc soit la langue de travail du PKK.  Après une enfance difficile et des études médiocres dans un lycée professionnel d’Ankara, il abandonne une carrière de petit fonctionnaire dans le cadastre pour reprendre les études à la faculté de Sciences Politiques d’Ankara. C’est là qu’il aura ses premiers contacts avec l’extrême gauche dans le contexte très particulier des années 70 turques. C’est également là qu’il s’intéressera à la question Kurde. Il milite au sein du THKP-C[7], parti gauchiste étudiant partisan de l’action violente et qui sera réprimé.

Il est difficile de caractériser en un mot la personnalité d’Öcalan : Mégalomane, mythomane, paranoïaque, mystique, messianique selon ses détracteurs et les journalistes qui ont pu l’approcher[8], le leader kurde ne trouverait son égal que dans la personne du dictateur Nord Coréen Kim Jong-il. Actuellement désigné comme «soleil du peuple Kurde», Abdullah Öcalan se sera comparé, au long de ses discours fleuves ou dans ses nombreux ouvrages de science politique ou de philosophie, à Jésus, Socrate, Saladin, Spartacus ou Mahomet. Sa phraséologie est touffue, confuse, extrêmement diluée dans un jargon marxisant ponctué de remarques messianiques et de louanges à sa clairvoyante sagesse. Elle est formulée dans un turc alambiqué, à des lieues de la langue populaire, difficilement compréhensible par la population et à fortiori par les militants. Confiant en son talent d’idéologue, il prétend incarner à travers le parti qu’il a fondé (outre le peuple kurde) le socialisme international. 6 ans après la chute du mur de Berlin, il porte un jugement dévastateur sur le communisme soviétique qui était «une sorte de déviation», «sauvage» et «primitif »[9]. Le socialisme du PKK étant par opposition, comme nous l’avons dit plus haut «scientifique et créatif». Lorsqu’il fait le récit de sa vie il se plaît à se décrire comme un être hors du commun dans tous les domaines, et ce dès l’enfance : meilleur élève, enfant le plus pieux au point que l’Imam lui aurait prédit qu’il deviendrait un saint, «modèle» au lycée aussi bien de ses camarades que de ses professeurs, l’hagiographie du leader est la même que celle d’un Sadam Hüssein ou d’un Kim Jong Il. Être parfait, suprême, omniscient et omnipotent. Ainsi peut avant son arrestation il était, dans la bouche de ses «courtisans» «celui qui symbolise la venue d’un kurde nouveau, la libération du Kurdistan, la défense d’un monde meilleur et, bien sûr, la préservation de la couche d’ozone et la survie du système solaire»[10].

Ayant de lui-même une si haute opinion, Abdullah Öcalan ne pouvait qu’exercer un contrôle total sur le parti qu’il a contribué à créer : les témoignages de transfuges sont sur ce domaine éclairants. Öcalan ne discute ainsi jamais de politique avec les cadres ou les membres, qui ne servent qu’à relayer ses décisions ou à subir des discours fleuves lourds de menaces. Les «décisions du conseil de présidence», jusqu’à son arrestation ne sont qu’un euphémisme, le conseil ne servant dans les faits qu’à attribuer à d’autres ses propres erreurs stratégiques. La mégalomanie du leader a été décrite par des dissidents dont les propos nous ont été rapportés : ils présentent Öcalan comme capable d’imposer plus de quatre heures de discours télévisés sur le thème de sa petite enfance, ou encore se faisant acclamer par une cour extasiée pendant qu’il joue avec un ballon de football. Hamit Bozarslan[11] parle lui de «Kémalisme inversé», le culte d’Öcalan comme père des Kurdes répondant à celui de Mustafa Kemal comme père des Turcs. Citons enfin Öcalan lui-même, s’exprimant en 1998 dans sa revue Serxwebun[12], publiée en Allemagne "Moi, j'ai une technique que peu de gens auraient pu imaginer : devenir à moi seul une armée, une force de mobilisation extraordinaire, un évènement en soi. Je suis actuellement une technique d'organisation. Ma pensée est totalement intégrée à cette technique. Je vaux tout seul tout autant que tout le PKK et je vais de l'avant contre vents et marées. Si un peuple manque d'argent et d'armes, s'il n'a pas d'appuis solides derrière lui, son leader peut s'élever à un niveau où il compensera ses manques (…) Ce que les philosophes pourraient dire pendant toute une vie, je peux le dire en une minute."  "Je suis dans cette grande lutte comme un prophète contemporain. Mais comme l'humanité s'est entachée de mensonges, elle a du mal à me comprendre. Ce sont surtout les enfants qui me comprennent. Et ceux qui sont totalement illettrés. Chacun trouve en moi la personne enfouie au fond de lui même, la personne qu'il ne peut pas atteindre (...) Le XXIème siècle promet d'être le siècle de l'apoïsme[13]. C'est Lénine qui a analysé les contradictions du XXème siècle et qui a montré la solution avec la grande révolution d'Octobre. Comme le XXème siècle est appelé le siècle du léninisme, le PKK et sa direction marqueront le XXIème siècle en résolvant les questions actuelles de l'humanité et en montrant la voie avec la révolution du Kurdistan. C'est par ailleurs par peur de voir le PKK répandre une nouvelle vague révolutionnaire dans le monde entier que l'impérialisme multiplie ses attaques sans gêne contre lui et contre le président Apo..."[14]. Ces digressions pourraient prêter à sourire si elles n’émanaient pas de la principale figure fédératrice du peuple kurde à partir de la fin des années 1980 et si elles ne parvenaient pas à réellement pénétrer les esprits, comme nous avons pu le constater en Turquie comme en Europe.

Action jusqu’en 1999

Ses premières actions sont presque exclusivement dirigées contre les «collaborateurs» kurdes[15], «ennemis de classe», à l’image de l’ETA qui s’est signalée en assassinant des Basques opposés à sa politique, ce qui lui aliène une bonne partie de la population et des mouvements kurdes de Turquie (constitution en 1987 d’un front commun Tegver[16] indépendantiste mais opposé au terrorisme), mais lui vaut aussi la perte de son allié irakien le PDK de Massoud Barzani, qui lui reproche ses actions contre les civils et se sent lui-même menacé.[17] Pour Hamit Bozarslan, c’est la coercition de l’Etat qui a fait du PKK un interprète des populations kurdes en empêchant l’émergence d’un parti légal et non violent.[18] Enfin la police turque et le MIT réussissent à infiltrer l’infrastructure du PKK et à arrêter certains responsables régionaux. Le but de la «défense stratégique» était de prouver aux Kurdes qu’une riposte était possible, mais aussi d’accroître la répression de l’armée pour jeter la population dans ses bras. Or la réponse de l’armée turque consistera à mettre en place un service de «Köy Koyrucusu»[19] armés, souvent recrutés de force. L’armée turque parviendra également à s’attacher les services de tribus kurdes opposées au PKK, lequel procèdera de même jouant une tribu contre une autre.

L’organisation va subir des revers importants, notamment du fait de sa faiblesse numérique. Le congrès de 1986 marque un tournant. D’abord parce qu’Öcalan y assoit son autorité en faisant exécuter entre 50 et 60 personnes selon le premier commandant de la branche armée du PKK, l’ARGK[20], Selahattin Celik[21]. Il force les commandants militaires à une autocritique leur attribuant la responsabilité des échecs. Les actions vont maintenant se concentrer sur les représentants de l’État, militaires, polices, protecteurs de villages, fonctionnaires, et «collaborateurs». En août 1986 a lieu l’opération la plus meurtrière depuis 1984 avec la mort de douze gendarmes du district d’Hakkari.

En 1987, les services de sécurité turcs estiment que l'effectif militant du PKK est de 3500 hommes, dont 300 infiltrés au sud-est de l'Anatolie. Une trentaine de ces militants vivent au Kurdistan d'Iran, sous l'autorité d'Osman Ocalan, frère d'Abdullah, dans de petits camps. Le PKK dispose également de camps dans le Kurdistan irakien, où il trouve une nouvelle alliance avec l’UPK de Djalal Talabani en  mai 1989. En 1988, les forces du PKK sur le territoire turc sont estimées à plus de 1000 hommes par les services turcs, sa force militante globale à 5000 hommes.

A partir de 1990 le PKK peut revendiquer un réel soutien populaire et ses mots d’ordres sont suivis dans les villes kurdes soumises depuis 1987 à l’État d’Urgence. La semaine du 21 mars (date du nouvel an kurde, le Newroz) au 28 mars est déclarée «semaine de la lutte populaire contre la colonisation» : pour la première fois, des jeunes jettent des pierres aux forces de l'ordre turques, érigent des barrages et brûlent des pneus, façon Intifada principalement dans les provinces de Mardin, Siirt et Elazig. La presse turque compare ces manifestations à l'Intifada en Palestine. Dans la ville de Cizre des incidents violents ont lieu : le couvre-feu est décrété et 300 personnes mises en garde à vue. Dans la ville de Nusaybin, manifestation interdite, un mort, cinq blessés, à l'occasion des obsèques d'un combattant du PKK tué lors d'un accrochage.

En août 1992 le PKK déclare «la guerre totale» à la Turquie, puis un cessez le feu unilatéral début 1993, se disant près au renoncement à la lutte armée : ce cessez le feu, ignoré par l’armée turque est vite rompu et la guérilla s’intensifie. Le 24 juin à 10 h. du matin, des commandos du PKK s'attaquent de façon coordonnée à des cibles turques (ambassades, consulats, banques, agences de voyage, compagnie aérienne...), et organisent des manifestations violentes, dans 31 métropoles européennes : incendies, destructions, occupations de locaux, etc. Dans la seule Allemagne, 80 cibles turques sont touchées.

Mars 1995 voit «l’opération d’acier» lancée par les troupes turques en Irak sur une profondeur de 45 kilomètres au-delà de la frontière, offensive qui fait près de 500 morts chez les maquisards du PKK : Ocalan menace alors dans le journal londonien Al Hayat les Etats-Unis et l’Europe d’un «Djihad au nom de l’humanité et de l’Islam» s’ils appuient l’offensive turque.

Malgré des pertes importantes, le PKK parvient à profiter de la guerre civile kurde qui a débuté en août 1994 entre le PDK de Massoud Barzani et l’UPK de Djelal Talabani avec la prise d’Erbil, siège du Parlement kurde, par les forces de Talabani. Le 26 août 1995, le PKK lance une offensive sur les forces du PDK dans la région frontalière Turco Irakienne, le Badinan, fief traditionnel du PDK : près de 2000 maquisards, dont certains recrutés sur place parmi les Kurdes irakiens, écoeurés par le «combat suicidaire»[22], la «guerre Kho-Koji»[23] des chefs irakiens. Abdullah Öcalan souhaitait ainsi torpiller un accord de Drogheda en Irlande (auquel il n’était pas convié), dénoncé comme un «complot américano turc», et montrer sa résolution à jouer un rôle dans l’avenir du Kurdistan irakien.

Mais en mai 1997 une offensive conjointe de l’armée turque et des peshmergas kurdes de Massoud Barzani (PDK) porte à nouveau un coup sévère aux forces du PKK. Le commandant en second du PKK, Sadim Sakik est même capturé en mars 1998 par des commandos turcs en Irak. C’est à partir de 1997 qu’Öcalan prônera le recours aux attentats suicide, dont plusieurs auront lieu dans le centre d’Istanbul : ils seront essentiellement le fait de femmes. L’emploi d’un terrorisme aveugle dans l’ouest de la Turquie finit de diaboliser le PKK dans l’opinion turque.

Le 20 octobre 1998, un accord de coopération entre la Syrie et la Turquie précise et complète les accords précédents, en définissant le PKK comme un mouvement terroriste et en interdisant l'usage du territoire syrien pour toute activité, qu'elle soit logistique, opérationnelle ou de simple passage. Cet accord conduit à l'expulsion d'Abdullah Öcalan, qui commence un périple afin d'obtenir l'asile politique, qui conduira à sa capture, le 15 février 1999 à Nairobi. Tout a été dit sur cette arrestation et sur le périple d’Abdullah Öcalan, largement traité par la presse internationale, nous ne nous attarderons donc pas sur les péripéties de cette affaire.[24] Jugé par une cours spéciale sur l’île prison d’Imrali, il est condamné à mort le 26 juin 1999 malgré les protestations de l’Union Européenne, bénéficiant tout de même du fait que la peine de mort est sujette à un moratoire en Turquie depuis 1984.

Le bilan de 15 ans de guerre

Le bilan des quinze années de lutte armée du PKK peut être vu sous deux angles différents : le premier pousse à conclure à l’échec du mouvement nationaliste kurde : le Kurdistan turc sort en effet exsangue de la guerre civile, soumis à l’état d’urgence, à la répression du pouvoir turc et de groupes para militaires d’extrême droite. De très nombreux villages ont été détruits, soit par la guérilla soit par les forces armées turques et plusieurs centaines de milliers de personnes ont dû émigrer vers les villes. Diyarbakir compte ainsi entre 500 000 et 1 500 000 réfugiés qui sont depuis peu progressivement autorisés à retourner dans leurs villages. Les premières victimes du conflit sont donc les Kurdes, mais aussi le nationalisme kurde : le PKK s’est ainsi battu successivement avec les partis kurdes irakiens PDK et UPK en Irak, allant jusqu’à collaborer contre eux avec le raïs irakien Saddam Hussein. Il a également refusé de soutenir les Kurdes syriens contre Damas, souhaitant conserver l’appui d’Hafez El Hassad contre la Turquie : se voulant la voix du peuple kurde, le PKK a en fait plus contribué à le diviser qu’à l’unir. Sa volonté hégémonique a interdit dans les années 90 toute coopération avec les autres mouvements nationalistes kurdes, ce qui se retourne aujourd’hui contre lui. En 15 ans de lutte armée, le PKK n’a obtenu de l’Etat turc ni concession, ni même un statut d’interlocuteur.

Vue sous un autre angle, et c’est le discours tenu par de nombreux Kurdes, favorables ou non à ce parti, l’action du PKK aurait eu pour conséquence de réveiller l’identité kurde turque, de la faire passer d’une «identité négative»[25] perçue comme un handicap et un frein dans l’accession à la «civilisation» à une identité positive, source de fierté et de mobilisation : une «kurdicité» magnifiée par l’intermédiaire de signaux identitaires comme la langue ou les fêtes traditionnelles comme le Newroz, et non plus vue comme une «tare». Cela peut pourtant être vu comme paradoxal si l’on observe le PKK, dont «la langue de travail» est le turc, et dont l’idéologie officielle fait du peuple kurde un peuple «indigne d’amour»[26] par opposition au «Soleil de l’humanité». Cette fierté d’être kurde est pourtant frappante dans le sud-est comme dans les grandes villes de Turquie, ou l’individu aura toujours soin d’indiquer à l’Étranger qu’il est Kurde et non Turc, ce qui aurait été impensable dans les années 60, où l’étudiant ou le travailleurs, en but aux moqueries et aux discriminations[27], préféraient nier leur identité.


 

[1] BOZARSLAN Hamit, « la question kurde, grille de lecture, niveaux d’action » confluences méditerranéennes, N°34, Eté 2000

[2] Armée ouvrière paysanne communiste turque.

[3] TKP : türk komunist partısı, Parti communiste turc.

[4] RADU Michael, “the rise and fall of the PKK”, in Orbis, Winter2001, Vol. 45, p47

[5] BAMARNI Ahmed, Au printemps kurde, Paris, Ramsay, 1997, p 52-64

[6] Programme du 5e congrès.

[7] THKP-C :Türkiye Halk Kurtuluş Partisi-Cephesi, parti front de la libération du peuple

[8] Notamment Chris Kutschera

[9] RADU Michael, “the rise and fall of the PKK”, op cit

[10] BOULANGER Philippe, Le destin des Kurdes, Paris, 1998, L’Harmattan, p 54

[11] BOZARSLAN Hamit, la question kurde, Etats et minorités au Moyen orient, Paris, 1997, Presses de Science-po

[12] Indépendance (kurde). Source : Courrier International, n° 421, 26 novembre-2 décembre 1998

[13] Nous soulignons

[14] La plupart des déboires du PKK sont expliqués par la thèse du complot international, procédé comparable à celui des nationalistes turcs et classique dans toutes le formes de dictatures : les famines en URSS, les défaites militaires de l’Allemagne Nazie étaient justifiées immanquablement par un «complot», judéo maçonique, droitier, judéo impérialiste…

[15] ce qui inclut aussi bien les kurdes qui collaborent avec le pouvoir turc que les opposants au PKK au sein du mouvement nationaliste Kurde, comme le montre les affrontements entre les forces du PKK et du KUK à la fin des années 1970

[16] Le mouvement (kurde).

[17] CHALLIAND Gérard, le malheur Kurde, Paris, 1992, Seuil, p 97-100.

[18] BOZARSLAN Hamit, la question kurde, paris, 1997, presses de Science Po, p 183-184

[19] Protecteurs de village

[20] Artesa Rizgariya Gele Kurdistan, armée populaire de libération du Kurdistan (kurmandji)

[21] Cité dans KUTSCHERA Chris, « Abdullah Öcalan, la fin d’un mythe », Le Monde, 10 novembre 1999

[22] KUTSCHERA Chris, le défi kurde ou le rêve fou de l’indépendance, Bayard, Paris, 1997, p 136

[23] BAMARNI Ahmed, Au printemps Kurde, op. cit.  p285

[24] Pour un résumé synthétique de la « cavale » d’Öcalan, cf. CHICLET Christophe “la capture d’Abdullah Öcalan”, confluences méditerranéennes, n° 34, Eté 2000

[25] Concept emprunté au sociologue breton Ronan Le Coadic, qui l’applique aux Bretons en France dans LE COADIC, Ronan, l’identité bretonne, presses universitaires de Rennes, 1998

[26] BOZARSLAN Hamit, op. cit. p 219

[27] On relève ici un paradoxe classique : les Kurdes n’existent officiellement pas mais ils sont pourtant stigmatisés comme tels. Sans vouloir rentrer dans des considérations pouvant être jugées racistes, il est très souvent possible de distinguer un Kurde d’un Turc sur des critères physiques. A défaut, l’indication du lieu de naissance sur la carte d’identité suffit.


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