L'évolution de la question kurde en Turquie
 
depuis l'arrestation d'Abdullah Öcalan
Par Thomas Jézéquel - Juin 2004
Mémoire de fin d'étude Institut d'Études Politiques de Lille

Deuxième partie
Le mouvement kurde de Turquie depuis l'arrestation d'Abdullah Öcalan


 

Le parti des travailleurs du Kurdistan : le PKK

Evolution

Le revirement

Le PKK basait principalement son unité sur la terreur et sur le culte de la personnalité d’Abdullah Öcalan : son arrestation et son revirement vont sérieusement l’ébranler. Désireux avant tout de sauver sa tête, le chef incontesté du mouvement, qui obligeait les traîtres potentiels à une « auto critique » et les faisait passer par des « camps de rééducation intellectuelle », n’a pas fait preuve à son procès d’un courage exemplaire. Son premier avocat, Ahmet Zeki Okçuoğlu, bien que placé sur la « liste noire » du parti a accepté de se charger de la défense car il souhaitait faire du procès d’Apo le procès d’Ankara en dénonçant les exactions de la Turquie, mais le leader kurde, risquant la peine de mort, a voulu baser sa défense sur un reniement complet de son action et de la cause pour laquelle il a envoyé à la mort plusieurs milliers de jeunes Kurdes, filles et garçons. Dans un monument de près de 700 pages, Abdullah Öcalan rend pêle-mêle hommage à la démocratie turque et à son glorieux fondateur Mustafa Kemal Atatürk, se dit près à collaborer avec Ankara et reconnaît que le Kurdistan indépendant et socialiste était un « rêve fou ». Le texte envoyé à la Cour européenne des droits de l’homme constitue un autre exemple de ce revirement.[1]Les exactions commises par le PKK au cours de près de 15 ans de guerre civile sont mises sur le compte de chefs militaires indisciplinés, lui-même étant « incapable d’imposer ses propres idées et la stratégie officielle du parti ». « Les initiatives locales étaient prépondérantes » affirme-t-il.[2] Il nie ainsi avoir jamais ordonné ou approuvé les attaques suicides. Öcalan, condamné à mort le 26 juin par la DGM[3] demande à ses troupes de se retirer en Irak, à certaines unités sur le territoire turque de se rendre symboliquement, ordonne un cessez le feu pour le 1e septembre 1999. Michael Radu rapproche l’attitude du chef kurde avec celle du leader du Sentier Lumineux, Abimaël Guzman qui a lui-même renoncé à la lutte armée après son arrestation. Une possible manipulation d’Öcalan par les services turcs est elle aussi évoquée par ses opposants, et il peut être à ce titre intéressant de rappeler les propos de Senkal Atasagün, chef du MIT[4] lors d’une conférence de presse exceptionnelle «  Nous sommes également opposés à l'exécution d'Öcalan. Nous le sommes pour l'intérêt de la Turquie. Ce n'est pas que nous avons peur des conséquences de son exécution, des affrontements ou du chaos. Simplement parce qu'Öcalan est plus utile pour nous.[5] Tout le monde s'est servi d'Öcalan. Pourquoi ne le ferions-nous pas à notre tour dans l'intérêt de la Turquie ? »

L’attitude d’Abdullah Öcalan vis-à-vis du nationalisme kurde en général depuis son arrestation a de quoi surprendre si on ne prend pas en compte la dimension mégalomane du personnage : se considérant comme l’incarnation du peuple kurde, il ne comprend pas que sa vision politique ne soit pas unanimement partagée. Ainsi, ayant renoncé à son rêve initial de créer un État kurde et à la lutte armée, il s’élève régulièrement contre l’évolution du Kurdistan irakien. Massoud Barzani et Djelal Talabani sont dénoncés comme des «chefs tribaux », ce en quoi il rejoint les discours des dirigeants turcs, et il fustige leur archaïsme politique, leur « féodalisme » et leur volonté de créer un État kurde, qu’il appelle un « second Israël » et un « désastre »[6].  Les leaders kurdes irakiens sont également vus comme des « nationalistes primitifs » et des « valets des américains ». Dans un entretien avec ses avocats daté du 10 mars 2004[7] il expose sa « décision historique » passant par le respect des frontières actuelles, le renoncement à la lutte armée et au nationalisme. Il déclare de plus de manière assez énigmatique « je fais maintenant ce qu’Atatürk a fait dans les années 20 ». Isolé sur son île prison, il se considère toujours comme l’avenir des Turcs et des Kurdes, une figure capable de fédérer les forces démocratiques et capables d’aboutir à la réconciliation des deux peuples. C’est le discours diffusé par les principaux médias du PKK, c’est le discours assimilé par les militants de base et repris par le DEHAP comme nous le verrons.

Traqué pendant plusieurs mois après avoir été obligé de quitter la Turquie, Öcalan aurait pu rester en Italie. C’est d’ailleurs ce que le pressait de faire Danielle Mitterrand, à défaut de le faire venir en France. Mais bénéficier de l’asile politique de l’Italie, démocratie européenne, aurait pour certains observateurs rendu plus difficile pour lui la direction de son parti, notamment les ordres d’exécution d’opposants, et il aurait en conséquence choisi de tenter sa chance en Russie où il n’aurait pas subi la même exposition médiatique.

Opposition et répression

Les opposants sont eux traqués, surveillés, parfois enlevés ou abattus par une véritable « police secrète » : il s’agit d’une opposition fragmentée, qui a une audience très faible : si des organisations comme le KNK ont pignon sur rue, les associations d’opposants sont handicapées par la nécessité de conserver l’anonymat, et elles n’ont en France étonnement pas d’accès à la presse.  En 2000, soit un an après l’arrestation du leader kurde, « l’opposition à Ocalan comprend notamment un certain nombre d’anciens membres du comité central du PKK. Si cinq ou six d’entre eux ont été éliminés physiquement (Mehmet Shener, Shahin Balic, etc), si trois se sont suicidés, il en reste au moins huit en vie: certains agissent dans une semi clandestinité, comme Selahattin Celik et Sukru Gulmus en Allemagne et Mahir Walat à Moscou; d’autres dans une clandestinité totale, comme Selim Cürrükkaya en Allemagne et Kesire Yildirim, l’ancienne femme d’Ocalan, probablement en Suède. » [8]

Il reste que cette opposition, trop menacée ne se manifeste pas au grand jour, elle se cantonne à des prises de position individuelle anonymes, constatées au fil des reportages de journalistes ou de rencontres personnelles, mais la prétention du Kongra Gel à être à lui seul le mouvement nationaliste kurde n’est pas sérieusement remise en cause.

Les dissensions sont apparues presque immédiatement en Turquie comme en Europe : se sentant abandonné par leur leader, de nombreux membres ont quitté le parti ou ses satellites comme le KNK en Europe. La confusion extrême qui régnait aux lendemains de l’arrestation du leader a de plus poussé de nombreux cadres à profiter de l’occasion pour quitter le parti. L’envoi en Europe de Mustafa Karayılan avec l’objectif avoué de reprendre en main le parti a remis de l’ordre au sein des membres du PKK Europe. Un groupuscule se présentant comme les « combattants de la ligne révolutionnaire du PKK » rejette les appels à la reddition. Les forces du PKK dans la région Zaza du Dersim, autour de la ville de Tunceli, à l’initiative du commandant régional Hamili Yildirim, membre du comité central, se sont jointes à celles de la « guérilla du Dersim ». Ce groupe a même lancé une offensive contre les forces de sécurité turques le 12 janvier 2000, jour où le gouvernement de coalition devait décider d’exécuter ou non Abdullah Öcalan.

Une spectaculaire manipulation lors du 8e congrès du PKK allait démontrer un changement de leadership à la tête du parti : les changement décidés par Abdullah Öcalan prévoyaient le démantèlement de la guérilla, un changement de nom du parti, des mesures plus « démocratiques », notamment au point de vue de la vie personnelle des militants, et avaient été annoncés dans le journal Özgür politika. Mais brusquement ce 8e congrès n’avait jamais eu lieu, et un « nouveau 8e congrès » était tenu en Irak à l’initiative d’Osman Öcalan. On considère en fait que s’il est conservé comme figure emblématique et fédératrice faisant toujours l’objet d’un culte de la personnalité, le leader emprisonné perd peu à peu son influence dans le fonctionnement du parti. Si ses « oukases » ordonnant l’assassinat d’opposants sont généralement suivies, on estime qu’il est de plus en plus mis à l’écart dans le processus décisionnel du parti, s’il est systématiquement réélu lors de régulières « consultations démocratiques » à la tête du parti, le pouvoir effectif semble jusqu’à une période récente avoir été confisqué par son cadet Osman, ou selon d’autres sources peu à peu récupéré par son équipe d’avocats qui travaillerait en étroite collaboration avec les services turcs. Exemple assez révélateur, la brusque reprise des entrevues d’Öcalan avec ses avocats (notamment Maîtres Hatice Korkut et Behiç Asçi) à l’approche des élections municipales, ce qui a permis d’élaborer l’inexplicable stratégie d’alliance électorale avec le SHP : ces entrevues avaient en effet été interdites pendant des mois pour des problèmes « météorologiques » ou « techniques » par les autorités turques.

Si les voix qui s’élèvent contre la politique hégémonique et dictatoriale du PKK et de ses successeurs sont minoritaires et étouffées, il semble très probable qu’elles traduisent des opinions relativement diffusées au sein de la population kurde, bridée par la terreur imposée par les réseaux d’Öcalan et la peur de la dénonciation. Au sein même du parti c’est la lassitude qui domine et les tentatives d’opposition sont soutenues, même faiblement. Cela permet par exemple d’expliquer les « fuites » au profit d’organisations d’opposants comme le site Nasname qui se procure régulièrement des documents internes du parti ou des informations confidentielles : ainsi un membre du PKK, que ce soit en Turquie ou en Europe pourra être opposé à la politique du parti sans pour autant se manifester du fait des menaces qui pèseraient sur lui et sur sa famille. Cette situation rend difficile toute évolution au sein du mouvement kurde de Turquie.  Ces voix se sont faites plus nombreuses après l’arrestation du leader Kurde, notamment du fait de son brusque revirement : les militants qui refusent d’abandonner le combat sont jugés coupables de trahison et exécutés ou emprisonnés sur ordre direct du chef kurde emprisonné, lequel cherche avant tout une politique de conciliation\collaboration avec Ankara. De timides initiatives se font jour, comme le 7 Juillet 2000 « l’initiative des démocrates kurdes en Europe », diffusée par l’OFK[9] : elle fait suite à l’arrestation ou à la faute de membres du PKK qui s’étaient opposés à la ligne du parti, notamment à l’attitude « dictatoriale d’Öcalan à Imrali ». Leur texte fait ressortir la contradiction entre le « droit à la vie » demandé pour lui-même par Öcalan et devenu une des principales « luttes » du PKK en Turquie[10], et celui qu’il nie à ses opposants soumis au « règlement militaire » codifié par ses soins. En mai 2003 c’est un « comité d’action contre les crimes du KADEK » (CACCK) qui dénonce l’application aveugle des ordres d’Öcalan par le KADEK et l’assassinat ou « l’exécution » des opposants : de fait les personnes inquiétées en juillet 2000 ont souvent, deux ans plus tard, été exécutées dans les camps du KADEK au nord de l’Irak.[11]

Éclatement ?

Le reste des forces du PKK/Kongra Gel en Irak est aujourd’hui situé au nord de la ville de Soulemaniye tenue par l’UPK, dans les montagnes du Kandil qui forment la frontière avec l’Iran. Isolé par la « réconciliation » des frères ennemis kurdes irakiens, il semble pourtant bénéficier d’une certaine tolérance de la part de Djelal Talabani tant qu’il ne menace pas ses intérêts. Le PKK n’a pourtant eu de cesse depuis quelques années du fait de son isolement de plaider pour la bonne entente démocratique entre les organisations kurdes, dénonçant « l’agressivité » à son égard de la part de l’UPK et du PDK[12] et affirmant être déterminé « à convaincre toutes les organisations kurdes que la résolution de la question kurde et la paix entre les kurdes doivent se faire par le dialogue ».[13]  Dans le même document les partis kurdes irakiens sont désignés comme des « collaborateurs ». Le frère cadet d’Abdullah Öcalan, Osman, dirige le mouvement malgré une impopularité croissante, jouant à la fois sur son nom et sur le fait qu’il « tiendrait les clefs du coffre »[14]. Il disposerait de 4000 hommes « lourdement armés »[15] tenant une douzaine de camps retranchés ou s’entraînent de plus des jeunes kurdes iraniens et syriens. Théoriquement placé sur la liste des organisations terroristes au titre de successeur direct du PKK par le gouvernement des États-unis, le Kongra Gel entretiendrait pourtant des « contacts officieux »[16] sur place avec l’armée américaine.

« L’amnistie » (« loi de réintégration sociale) proclamée sur l’impulsion des États-unis par le parlement au début du mois d’août 2003 à l’égard des maquisards qui se rendraient et accepteraient de « collaborer » s’est avérée être un « échec complet »[17] : plusieurs milliers de « repentants » étaient attendus, seuls 140 s’étaient rendus lors de la levée de l’amnistie en février 2004. Cet échec s’explique par deux facteurs : le peu de confiance inspiré par les promesses du gouvernement turc, et la certitude pour les candidats au retour d’être traités comme des déserteurs par la direction du Kongra Gel, dont les leaders sont exclus de l’amnistie. L’échec de cette amnistie côté turc ne semble pas empêcher les camps du PKK de se vider peu à peu de leurs troupes. Si les guérilléros candidats au retour à la vie civile risquent beaucoup en revenant en Turquie (à la fois côté kurde et côté turc), ils se laissent de plus en plus séduire par les perspectives offertes par le Kurdistan irakien depuis 1991 en général et depuis l’intervention américaine de 2003 en particulier. Nombreux seraient donc les militants du PKK à rejoindre la zone du PDK, est parlé comme majoritairement en Turquie le Kurmandji, ou celle de l’UPK ou est situé le Q.G du Kongra-Gel en Irak. Les chiffres donnés invariablement par le PKK depuis 1999 (5000 hommes en armes, parfois 10000) ne semblent plus très crédibles.

La situation actuelle du PKK/Kongra Gel est d’une grande complexité et marquée par un affrontement de différentes tendances au sein du parti, le tout « supervisé » par un Abdullah Öcalan qui tente de se faire entendre par le biais de ses avocats. Longtemps numéro un du parti, Osman Öcalan est, le 21 janvier 2004 dénoncé par son propre frère lors d’une rencontre avec ses avocats à Imrali. Abdullah Öcalan critiquait notamment la dérive « droitière » et « nationaliste » de son cadet, suspecté de vouloir s’allier aux partis kurdes irakiens. Accompagné de plusieurs membres du conseil présidentiel du Kongra Gel dont Nizamettin Tas et Kani Yilmaz, il a quitté le quartier général irakien pour se rendre, d’après le site d’opposants Nasname.com, aux forces américaines. Cette situation résulte en partie de l’opposition grandissante entre Osman Öcalan et les chefs effectifs du PKK en Europe et en Irak, Riza Altun et Cemil Bayık considérés comme la tendance « dure » du parti et qui lui reprochent son manque « d’enthousiasme », sa volonté de dissoudre la guérilla et ses tentatives pour se rapprocher des forces américaines.            

Comme nous l’avons vu, le principal ciment de l’unité du PKK était la personne d’Abdullah Öcalan : son arrestation a désorganisé le parti, qui a vu un grand nombre de ses membres en Europe et en Turquie profiter de la confusion et du traumatisme pour le quitter. La reprise en main par Osman Öcalan, détesté mais bénéficiant de l’aura de son nom et du fait qu’il « tient les clef du coffre » a été efficace dans un premier temps, mais son manque de popularité et la personnalité de ses principaux opposants semblait condamner à long terme sa survie à la tête du parti. Autre point de discorde, l’attitude d’Abdullah Öcalan à son procès et son revirement : si le sujet à été dans un premier temps tabou[18], il est par la suite devenu difficile d’ignorer les imprécations du leader contre les « nationalistes primitifs » irakiens ou les révélations sur le totalitarisme interne du parti. En Europe notamment[19], où les militants peuvent bénéficier d’un bon accès à l’information, les sites d’opposants se sont multipliés : nous avons déjà mentionné le site www.nasname.com, qui diffuse en turc et en kurde (Kurmanji) une information régulière et des articles de fond sur les Kurdes et sur le PKK/Kongra Gel en particulier. Notons également les « versets d’Apo »[20] publiés en Allemagne par un ancien membre du conseil présidentiel et opposant de longue date, Selim Cürükkaya, lequel semble appuyer la ligne Cemil Bayık contre le « concept d’Imralı », entendre les frères Öcalan.[21]

Désaffection en Europe parmi les militants informés, tensions croissantes en Irak au quartier général du PKK/Kongra Gel sur la ligne à choisir : obéir aux appels d’Abdullah Öcalan à rendre les armes, renoncer au nationalisme kurde et à la création d’un État Kurde, ou considérer que le chef historique a fait son temps et n’est plus qu’une marionnette manipulée par les Turcs afin de finir de détruire le PKK ? Il est difficile de discerner clairement les allégeances au sein du conseil de présidence : un événement permet d’appréhender la confusion qui règne à la tête du parti, la fuite de Cemil Bayık, chef de guerre très populaire parmi les guérillero, passé en Iran avec une importante somme d’argent le 21 mars 2002. Cette défection avait un précédent : Cemil Bayık avait déjà, selon la presse turque, quitté le PKK en Mars 1998 pour se réfugier chez Mustafa Barzani, en accusant d’incompétence Abdullah Öcalan lui-même après une série de revers militaire. Cette fois, la fuite suivait le 8e congrès avorté du PKK où les réformes démocratiques demandées par Öcalan avaient été enterrées. Après son arrestation par les autorités iraniennes et sa mise en garde à vue à Ouroumieh à la frontière Irano-turque en compagnie d’un autre membre historique du parti, Halil Ataç, son extradition était demandée par Ankara. Sans que l’on sache réellement pourquoi ni comment, il était relâché par Téhéran avant de finalement réintégrer sa place au conseil de présidence du PKK sans plus de heurts. Ce revirement prouve au moins une chose, le peu d’autorité dont disposait déjà à cette date Osman Öcalan, incapable de s’opposer au retour d’un « traître ». Quand on connaît la sévérité habituelle de la répression interne au parti, on peut être surpris de l’impunité apparente dont a bénéficié Cemil Bayik. Mais il faut compter, comme nous l’avions dit, sur sa popularité en tant que dirigeant historique de la guérilla. Sa volonté de poursuivre la lutte contraste avec les tentatives de rapprochement d’Osman Öcalan avec les Américains, ses appels à la démocratisation interne (notamment concernant la vie privée des militants) en font aux yeux des troupes un prétendant à la direction du parti bien plus convaincant que le frère cadet du leader, globalement méprisé.

Dans ces conditions, il était douteux que le PKK parvienne à maintenir une unité même de façade : la scission se concrétise en janvier 2004 avec la fuite d’Osman Öcalan et de plusieurs membres du conseil présidentiel. On pense à ce moment à une possible scission en deux « clans », se réclamant tous deux de la ligne « légitime » du parti, comprendre fidèle à Abdullah Öcalan. De fait le PKK fonctionne, aux mois de janvier et février comme un organe bicéphale : quand Osman Öcalan et son frère « soutiennent » l’investiture de Feridun Celik pour les élections municipales, le « clan Bayık » lui, disposant visiblement du plus de légitimité impose le retrait de Celik et l’investiture d’Osman Baydemir comme candidat officiel de la coalition à laquelle le DEHAP appartient. Le 25 mars tombait une dépêche de source inconnue et qui sera sans lendemain : le PKK aurait décidé de déposer les armes en Irak. Le lendemain on apprenait un « accrochage »[22] entre le groupe Bayık (nom de guerre : Cuma) et le groupe Öcalan (nom de guerre : Ferhat) dans les monts Kandil. A la même période filtraient des rumeurs annonçant une reprise des opérations armées en Turquie et des tentatives de s’implanter en Iran. Osman Öcalan, qu’on avait dit chercher un asile en Europe semblait avoir rejoint le camp principal du PKK puisqu’il répondait à une interview sur la radio NPR le 21 avril. Ces informations doivent, on l’aura compris être prises avec circonspection, mais révèlent bien, dans leur extrême confusion et leurs contradictions l’état chaotique dans lequel se trouve le parti mené d’une main de maître par Abdullah Öcalan de 1978 à 1999. Sa personnalité n’est plus utilisée aujourd’hui que comme légitimation, référence obligée pour qui entend gouverner « en son nom ». Les factions rivales, dont on ne sait combien de temps elles vont durer se disent toutes deux « apocu »[23]et entendent en fait incarner une ligne légitimiste : Osman Öcalan en suivant les ordres supposés de son frère, Cemil Bayık en refusant de prêter foi aux déclarations du leader emprisonné et à ses yeux manipulé. Il incarne à la fois la ligne « dure » du parti, qui souhaite continuer la lutte armée, et une volonté affichée de renouveau démocratique, dont on verra si elle résiste à l’exercice du pouvoir. L’explosion du parti en factions ennemies vouées à s’entredéchirer et à s’anéantir entre elles symboliserait l’échec final de ce parti. Les derniers événements semblent marquer le succès de la « ligne Bayık » : les combats on en effet repris avec une certaine intensité depuis le mois d’Avril 2004 avec plusieurs victimes du côté de l’armée turque, des gardiens de villages et des guérilléros du PKK.

Dans une perspective plus large le cas du PKK apparaît donc comme paradoxal : ce mouvement de guérilla indépendantiste s’est caractérisé pendant près de vingt ans par sa figure tutélaire Abdullah Öcalan : nous avons vu qu’il se considérait lui-même comme la personnification, l’incarnation du peuple kurde et de son « aile marchante », le PKK. Or, cinq ans après l’arrestation du leader, son parti, quoique affaibli a survécu, conserve son importance et semble être parvenu à se « reconvertir ».  Nous pouvons ici emprunter les mots de Christian Chocquet qui a travaillé sur les organisations criminelles en extrême orient : « Lorsque l'un de ses dirigeants est arrêté ou tué, l'organisation ne disparaît pas. Elle se transforme et évolue pour s'adapter aux agressions dont elle fait l'objet et aux opportunités qui s'offrent à elle. Elle traverse des phases de contraction, voire d'hibernation, dans les périodes difficiles et d'expansion quand la conjoncture lui est favorable, mais elle demeure. ».[24] En Espagne, l’ETA est régulièrement annoncée comme exsangue et sur le déclin après les arrestations de ses leaders, mais cette organisation a une vie propre, ne dépendant pas de sa direction et semble toujours parvenir à se renouveler. Si les combats ont été officiellement interrompus le 1er septembre 1999 et qu’Abdullah Öcalan a demandé à plusieurs reprises le démantèlement de la guérilla, ses consignes n’ont pas toujours été suivies et des groupes refusant la politique de reddition ont tenté de continuer la lutte, notamment dans le Dersim, ou Hassan Yilidirm, commandant régional a d’abord refusé en 1999 de suivre les ordres de reddition d’Öcalan. Cette insoumission de groupes déterminés à un cessez le feu décidé par la tête du parti renvoie à celle constatée au sein de groupes comme l’IRA (notamment le groupe « IRA véritable », l’ETA, ou à un moindre degré les groupuscules nationalistes corses. Un système totalitaire comme le nazisme ne pouvait survivre à Hitler : l’URSS, elle, a survécu à Staline en 1953, malgré une période de désarroi consécutive à la mort du « père des peuples ». L’organisation très développée du PKK, basée d’ailleurs sur un modèle de centralisme démocratique a permis à ce parti de surmonter la « disparition » partielle de son leader, prouvant qu’il était malgré les discours d’Apo doté d’une vie propre.


 

[1] ÖCALAN Abdullah, from sumerian clerical state to democratic civilisation, EHCR Defence submission, 2002, Mespopotamia publications, p 9-17 notamment

[2] « Final Statement of Defendant Abdullah Öcalan », cité dans RADU Michael, the rise and fall of the PKK, Orbis, winter 2001, vol 45, p 47, 17 p.

[3] Devlet Güvenlik Mahkemesi, cour de sûreté de l’Etat.

[4] Services secrets turcs

[5] Nous soulignons

[6] Entretien avec ses avocats, 25 juin 2003

[7] http://www.kurdishmedia.com/reports.asp?id=1908

[8] KUTSCHERA Chris, Révélations sur le système Öcalan, l’Express, 10 février 2000

[9] http://www.ofkparis.org/articles/democrates-kurdes.htm

[10] L’état de santé du leader et ses conditions de détention semblent en effet devenues les principales cause kurde à défendre, ce qui est relayé à l’étranger par exemple par des députés européens, au détriment des milliers d’autres prisonniers politiques kurdes en Turquie.

[11] http://www.ofkparis.org/articles/pkk-crimes.htm

[12] Déclaration du conseil présidentiel du PKK, 17 juillet 2000.

[13] Traduit de l’anglais.

[14] Entretien avec Roxane.

[15] Le monde, 18/11/2003, les combattants de l’ex PKK offrent leur aide.

[16] Idem

[17] Dogan Özgüden, conférence de Bruxelles.

[18] KUTSCHERA CHRIS, « révélations sur le système Öcalan », op. cit.

[19] Pour une étude sur la présence du PKK dans l’immigration kurde, cf. GROJEAN Olivier, « l’engagement politique à distance », colloque SEI « solidarités transnationales, 21/22 octobre 2003

[20] Apo’nun Ayletleri, www.newroz.net

[21] REZANI Azad,   « The divisions within the PKK and the latest statements of Abdullah Öcalan », www.kurdishmedia.com

[22] Catışma

[23] Partisan d’Apo (turc)

[24] CHOCQUET Christian, « le terrorisme est il une menace de défense ? », revue Conflits, n°44


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