Le PKK
basait principalement son unité sur la terreur et sur le culte de la
personnalité d’Abdullah Öcalan : son arrestation et son revirement vont
sérieusement l’ébranler. Désireux avant tout de sauver sa tête, le chef
incontesté du mouvement, qui obligeait les traîtres potentiels à une
« auto critique » et les faisait passer par des « camps de rééducation
intellectuelle », n’a pas fait preuve à son procès d’un courage
exemplaire. Son premier avocat, Ahmet Zeki Okçuoğlu,
bien que placé sur
la « liste noire » du parti a accepté de se
charger de la défense car il souhaitait faire du procès d’Apo le procès d’Ankara en
dénonçant les exactions de la Turquie, mais le leader kurde, risquant la
peine de mort, a voulu baser sa défense sur un reniement complet de son action et
de la cause pour laquelle il a envoyé à la mort plusieurs milliers de
jeunes Kurdes, filles et garçons. Dans
un monument de près de 700 pages,
Abdullah Öcalan rend pêle-mêle hommage à la démocratie turque et à son
glorieux fondateur Mustafa Kemal Atatürk, se dit près à collaborer avec
Ankara et reconnaît que le Kurdistan indépendant et socialiste était un
« rêve fou ». Le texte envoyé à la Cour européenne des droits de l’homme
constitue un autre exemple de ce revirement.Les
exactions commises par le PKK au cours de près de 15 ans de guerre civile
sont mises sur le compte de chefs militaires indisciplinés, lui-même étant
« incapable d’imposer ses propres idées et la stratégie officielle du
parti ». « Les initiatives locales étaient prépondérantes » affirme-t-il.
Il nie ainsi avoir jamais ordonné ou approuvé les attaques suicides.
Öcalan, condamné à mort le 26 juin par la DGM
demande à ses troupes de se retirer en Irak, à certaines unités sur le
territoire turque de se rendre symboliquement, ordonne un cessez le feu
pour le 1e septembre 1999. Michael Radu rapproche l’attitude du
chef kurde avec celle du leader du Sentier Lumineux, Abimaël Guzman qui a
lui-même renoncé à la lutte armée après son arrestation. Une possible
manipulation d’Öcalan par les services turcs est elle aussi évoquée par
ses opposants, et il peut être à ce titre intéressant de rappeler les
propos de Senkal Atasagün, chef du MIT
lors d’une conférence de presse exceptionnelle « Nous sommes également
opposés à l'exécution d'Öcalan. Nous le sommes pour l'intérêt de la
Turquie. Ce n'est pas que nous avons peur des conséquences de son
exécution, des affrontements ou du chaos. Simplement parce qu'Öcalan
est plus utile pour nous.
Tout le monde s'est servi d'Öcalan. Pourquoi ne le ferions-nous pas à notre
tour dans l'intérêt de la Turquie ? »
L’attitude d’Abdullah Öcalan vis-à-vis du nationalisme
kurde en général
depuis son arrestation a de quoi surprendre si on ne prend pas en compte
la dimension mégalomane du personnage : se considérant comme l’incarnation
du peuple kurde, il ne comprend pas que sa vision politique ne soit pas
unanimement partagée. Ainsi, ayant renoncé à son rêve initial de créer un
État kurde et à la lutte armée, il s’élève régulièrement contre
l’évolution du Kurdistan irakien. Massoud Barzani et Djelal Talabani sont
dénoncés comme des «chefs tribaux », ce en quoi il rejoint les discours
des dirigeants turcs, et il fustige leur archaïsme politique, leur « féodalisme »
et leur volonté de créer un État kurde, qu’il appelle un « second
Israël » et un « désastre ».
Les leaders kurdes irakiens sont également vus comme des
« nationalistes primitifs » et des « valets des américains ».
Dans un entretien avec ses avocats daté du 10 mars 2004
il expose sa « décision historique » passant par le respect des frontières
actuelles, le renoncement à la lutte armée et au nationalisme. Il déclare
de plus de manière assez énigmatique « je fais maintenant ce qu’Atatürk
a fait dans les années 20 ». Isolé sur son île prison, il se considère
toujours comme l’avenir des Turcs et des Kurdes, une figure capable de
fédérer les forces démocratiques et capables d’aboutir à la réconciliation
des deux peuples. C’est le discours diffusé par les principaux médias du
PKK, c’est le discours assimilé par les militants de base et repris par le
DEHAP comme nous le verrons.
Traqué
pendant plusieurs mois après avoir été obligé de quitter la Turquie,
Öcalan aurait pu rester en Italie. C’est d’ailleurs ce que le pressait de
faire Danielle Mitterrand, à défaut de le faire venir en France. Mais
bénéficier de l’asile politique de l’Italie, démocratie européenne, aurait
pour certains observateurs rendu plus difficile pour lui la direction de
son parti, notamment les ordres d’exécution d’opposants, et
il aurait en
conséquence choisi de tenter sa chance en Russie où il n’aurait pas subi
la même exposition médiatique.
Les
opposants sont eux traqués, surveillés, parfois enlevés ou abattus par une
véritable « police secrète » : il s’agit d’une opposition fragmentée, qui
a une audience très faible : si des organisations comme le KNK ont pignon
sur rue, les associations d’opposants sont handicapées par la nécessité de
conserver l’anonymat, et elles n’ont en France étonnement pas d’accès à la
presse. En 2000, soit un an après l’arrestation du leader kurde,
« l’opposition à Ocalan comprend notamment un certain nombre d’anciens
membres du comité central du PKK. Si cinq ou six d’entre eux ont été
éliminés physiquement (Mehmet Shener, Shahin Balic, etc), si trois se sont
suicidés, il en reste au moins huit en vie: certains agissent dans une
semi clandestinité, comme Selahattin Celik et Sukru Gulmus en Allemagne et
Mahir Walat à Moscou; d’autres dans une clandestinité totale, comme Selim
Cürrükkaya en Allemagne et Kesire Yildirim, l’ancienne femme d’Ocalan,
probablement en Suède. »
Il reste
que cette opposition, trop menacée ne se manifeste pas au grand jour, elle
se cantonne à des prises de position individuelle anonymes, constatées au
fil des reportages de journalistes ou de rencontres personnelles, mais la
prétention du Kongra Gel à être à lui seul le mouvement nationaliste kurde
n’est pas sérieusement remise en cause.
Les
dissensions sont apparues presque immédiatement en Turquie comme en
Europe : se sentant abandonné par leur leader, de nombreux membres ont
quitté le parti ou ses satellites comme le KNK en Europe. La confusion
extrême qui régnait aux lendemains de l’arrestation du leader a de plus
poussé de nombreux cadres à profiter de l’occasion pour quitter le parti. L’envoi en Europe de Mustafa Karayılan avec l’objectif
avoué de reprendre en main le parti a remis de l’ordre au sein des membres
du PKK Europe. Un groupuscule se présentant comme les « combattants de
la ligne révolutionnaire du PKK » rejette les appels à la reddition.
Les forces du PKK dans la région Zaza du Dersim, autour de la ville de
Tunceli, à l’initiative du commandant régional Hamili Yildirim, membre du
comité central, se sont jointes à celles de la « guérilla du Dersim ». Ce
groupe a même lancé une offensive contre les forces de sécurité turques le
12 janvier 2000, jour où le gouvernement de coalition devait décider
d’exécuter ou non Abdullah Öcalan.
Une
spectaculaire manipulation lors du 8e congrès du PKK allait
démontrer un changement de leadership à la tête du parti : les changement
décidés par Abdullah Öcalan prévoyaient le démantèlement de la guérilla,
un changement de nom du parti, des mesures plus « démocratiques »,
notamment au point de vue de la vie personnelle des militants, et avaient
été annoncés dans le journal Özgür politika. Mais brusquement ce 8e
congrès n’avait jamais eu lieu, et un « nouveau 8e congrès »
était tenu en Irak à l’initiative d’Osman Öcalan. On considère en fait que
s’il est conservé comme figure emblématique et fédératrice faisant
toujours l’objet d’un culte de la personnalité, le leader emprisonné perd
peu à peu son influence dans le fonctionnement du parti. Si ses
« oukases » ordonnant l’assassinat d’opposants sont généralement suivies,
on estime qu’il est de plus en plus mis à l’écart dans le processus
décisionnel du parti, s’il est systématiquement réélu lors de régulières
« consultations démocratiques » à la tête du parti, le pouvoir effectif
semble jusqu’à une période récente avoir été confisqué par son cadet
Osman, ou selon d’autres sources peu à peu récupéré par son équipe
d’avocats qui travaillerait en étroite collaboration avec les services
turcs. Exemple assez révélateur, la brusque reprise des entrevues d’Öcalan
avec ses avocats (notamment Maîtres Hatice Korkut et Behiç Asçi) à
l’approche des élections municipales, ce qui a permis d’élaborer
l’inexplicable stratégie d’alliance électorale avec le SHP : ces entrevues
avaient en effet été interdites pendant des mois pour des problèmes
« météorologiques » ou « techniques » par les autorités turques.
Si les voix qui s’élèvent contre la politique hégémonique et dictatoriale
du PKK et de ses successeurs sont minoritaires et étouffées, il semble
très probable qu’elles traduisent des opinions relativement diffusées au
sein de la population kurde, bridée par la terreur imposée par les réseaux
d’Öcalan et la peur de la dénonciation. Au sein même du parti c’est la
lassitude qui domine et les tentatives d’opposition sont soutenues, même
faiblement. Cela permet par exemple d’expliquer les « fuites » au profit
d’organisations d’opposants comme le site Nasname qui se procure
régulièrement des documents internes du parti ou des informations
confidentielles : ainsi un membre du PKK, que ce soit en Turquie ou en
Europe pourra être opposé à la politique du parti sans pour autant se
manifester du fait des menaces qui pèseraient sur lui et sur sa famille.
Cette situation rend difficile toute évolution au sein du mouvement kurde
de Turquie. Ces voix se sont faites plus nombreuses après l’arrestation
du leader Kurde, notamment du fait de son brusque revirement : les
militants qui refusent d’abandonner le combat sont jugés coupables de
trahison et exécutés ou emprisonnés sur ordre direct du chef kurde
emprisonné, lequel cherche avant tout une politique de
conciliation\collaboration avec Ankara. De timides initiatives se font
jour, comme le 7 Juillet 2000 « l’initiative des démocrates kurdes en
Europe », diffusée par l’OFK :
elle fait suite à l’arrestation ou à la faute de membres du PKK qui
s’étaient opposés à la ligne du parti, notamment à l’attitude « dictatoriale d’Öcalan
à Imrali ». Leur texte fait ressortir la contradiction entre le
« droit à la vie » demandé pour lui-même par Öcalan et devenu une des
principales « luttes » du PKK en Turquie,
et celui qu’il nie à ses opposants soumis au « règlement militaire »
codifié par ses soins. En mai 2003 c’est un « comité d’action contre les
crimes du KADEK » (CACCK) qui dénonce l’application aveugle des ordres d’Öcalan
par le KADEK et l’assassinat ou « l’exécution » des opposants : de fait
les personnes inquiétées en juillet 2000 ont souvent, deux ans plus tard,
été exécutées dans les camps du KADEK au nord de l’Irak.
Éclatement ?
Le reste des forces du PKK/Kongra Gel en Irak est
aujourd’hui situé au nord de la ville de Soulemaniye tenue par l’UPK, dans
les montagnes du Kandil qui forment la frontière avec l’Iran. Isolé par la
« réconciliation » des frères ennemis kurdes irakiens, il semble pourtant
bénéficier d’une certaine tolérance de la part de Djelal Talabani tant
qu’il ne menace pas ses intérêts. Le PKK n’a pourtant eu de cesse depuis
quelques années du fait de son isolement de plaider pour la bonne entente
démocratique entre les organisations kurdes, dénonçant « l’agressivité » à
son égard de la part de l’UPK et du PDK[12]
et affirmant être déterminé « à convaincre toutes les organisations kurdes
que la résolution de la question kurde et la paix entre les kurdes doivent
se faire par le dialogue ».[13]
Dans le même document les partis kurdes
irakiens sont désignés comme des
« collaborateurs ». Le frère cadet d’Abdullah Öcalan, Osman, dirige le
mouvement malgré une impopularité croissante, jouant à la fois sur son nom
et sur le fait qu’il « tiendrait les clefs du coffre »[14].
Il disposerait de 4000 hommes « lourdement armés »[15]
tenant une douzaine de camps retranchés ou s’entraînent de plus des jeunes
kurdes iraniens et syriens. Théoriquement placé sur la liste des
organisations terroristes au titre de successeur direct du PKK par le
gouvernement des États-unis, le Kongra Gel entretiendrait pourtant des
« contacts officieux »[16]
sur place avec l’armée américaine.
« L’amnistie » (« loi de réintégration sociale) proclamée sur l’impulsion
des États-unis par le parlement au début du mois d’août 2003 à l’égard des
maquisards qui se rendraient et accepteraient de « collaborer » s’est
avérée être un « échec complet »[17] :
plusieurs milliers de « repentants » étaient attendus, seuls 140 s’étaient
rendus lors de la levée de l’amnistie en février 2004. Cet échec
s’explique par deux facteurs : le peu de confiance inspiré par les
promesses du gouvernement turc, et la certitude pour les candidats au
retour d’être traités comme des déserteurs par la direction du Kongra Gel,
dont les leaders sont exclus de l’amnistie. L’échec de cette amnistie côté
turc ne semble pas empêcher les camps du PKK de se vider peu à peu de
leurs troupes. Si les guérilléros candidats au retour à la vie civile
risquent beaucoup en revenant en Turquie (à la fois côté kurde et côté
turc), ils se laissent de plus en plus séduire par les perspectives
offertes par le Kurdistan irakien depuis 1991 en général et depuis
l’intervention américaine de 2003 en particulier. Nombreux seraient donc
les militants du PKK à rejoindre la zone du PDK, où est parlé comme
majoritairement en Turquie le Kurmandji, ou celle de l’UPK ou est situé le
Q.G du Kongra-Gel en Irak. Les chiffres donnés invariablement par le PKK
depuis 1999 (5000 hommes en armes, parfois 10000) ne semblent plus très
crédibles.
La
situation actuelle du PKK/Kongra Gel est d’une grande complexité et
marquée par un affrontement de différentes tendances au sein du parti, le
tout « supervisé » par un Abdullah Öcalan qui tente de se faire entendre
par le biais de ses avocats. Longtemps numéro un du parti, Osman Öcalan
est, le 21 janvier 2004 dénoncé par son propre frère lors d’une rencontre
avec ses avocats à Imrali. Abdullah Öcalan critiquait notamment la dérive
« droitière » et « nationaliste » de son cadet, suspecté de vouloir
s’allier aux partis kurdes irakiens. Accompagné de plusieurs membres du
conseil présidentiel du Kongra Gel dont Nizamettin Tas et Kani Yilmaz, il
a quitté le quartier général irakien pour se rendre, d’après le site
d’opposants Nasname.com, aux forces américaines. Cette situation résulte
en partie de l’opposition grandissante entre Osman Öcalan et les chefs
effectifs du PKK en Europe et en Irak, Riza Altun et Cemil Bayık
considérés comme la tendance « dure » du parti et qui lui reprochent son
manque « d’enthousiasme », sa volonté de dissoudre la guérilla et ses
tentatives pour se rapprocher des forces américaines.
Comme
nous l’avons vu, le principal ciment de l’unité du PKK était la personne
d’Abdullah Öcalan : son arrestation a désorganisé le parti, qui a vu un
grand nombre de ses membres en Europe et en Turquie profiter de la
confusion et du traumatisme pour le quitter. La reprise en main par
Osman Öcalan, détesté mais bénéficiant de l’aura de son nom et du fait
qu’il « tient les clef du coffre » a été efficace dans un premier temps,
mais son manque de popularité et la personnalité de ses principaux
opposants semblait condamner à long terme sa survie à la tête du parti.
Autre point de discorde, l’attitude d’Abdullah Öcalan à son procès et son
revirement : si le sujet à été dans un premier temps tabou,
il est par la suite devenu difficile d’ignorer les imprécations du leader
contre les « nationalistes primitifs » irakiens ou les révélations sur le
totalitarisme interne du parti. En Europe notamment,
où les militants peuvent bénéficier d’un bon accès à l’information, les
sites d’opposants se sont multipliés : nous avons déjà mentionné le site
www.nasname.com, qui diffuse en turc et en
kurde (Kurmanji) une
information régulière et des articles de fond sur les Kurdes et sur le PKK/Kongra
Gel en particulier. Notons également les « versets d’Apo »
publiés en Allemagne par un ancien membre du conseil présidentiel et
opposant de longue date, Selim Cürükkaya, lequel semble appuyer la ligne
Cemil Bayık contre le « concept d’Imralı », entendre les frères Öcalan.
Désaffection en Europe parmi les militants informés, tensions croissantes
en Irak au quartier général du PKK/Kongra Gel sur la ligne à choisir :
obéir aux appels d’Abdullah Öcalan à rendre les armes, renoncer au
nationalisme kurde et à la création d’un État Kurde, ou considérer que le
chef historique a fait son temps et n’est plus qu’une marionnette
manipulée par les Turcs afin de finir de détruire le PKK ? Il est
difficile de discerner clairement les allégeances au sein du conseil de
présidence : un événement permet d’appréhender la confusion qui règne à la
tête du parti, la fuite de Cemil Bayık, chef de guerre très populaire
parmi les guérillero, passé en Iran avec une importante somme d’argent le
21 mars 2002. Cette défection avait un précédent : Cemil Bayık avait déjà,
selon la presse turque, quitté le PKK en Mars 1998 pour se réfugier chez
Mustafa Barzani, en accusant d’incompétence Abdullah Öcalan lui-même après
une série de revers militaire. Cette fois, la fuite suivait le 8e
congrès avorté du PKK où les réformes démocratiques demandées par
Öcalan avaient été enterrées. Après son arrestation par les autorités
iraniennes et sa mise en garde à vue à Ouroumieh à la frontière
Irano-turque en compagnie d’un autre membre historique du parti, Halil
Ataç, son extradition était demandée par Ankara. Sans que l’on sache
réellement pourquoi ni comment, il était relâché par Téhéran avant de
finalement réintégrer sa place au conseil de présidence du PKK sans
plus de heurts. Ce revirement prouve au moins une chose, le peu d’autorité
dont disposait déjà à cette date Osman Öcalan, incapable de s’opposer au
retour d’un « traître ». Quand on connaît la sévérité habituelle de la
répression interne au parti, on peut être surpris de l’impunité apparente
dont a bénéficié Cemil Bayik. Mais il faut compter, comme nous l’avions dit, sur sa
popularité en tant que dirigeant historique de la guérilla. Sa volonté de
poursuivre la lutte contraste avec les tentatives de rapprochement d’Osman
Öcalan avec les Américains, ses appels à la démocratisation interne
(notamment concernant la vie privée des militants) en font aux yeux des
troupes un prétendant à la direction du parti bien plus convaincant que le
frère cadet du leader, globalement méprisé.
Dans ces
conditions, il était douteux que le PKK parvienne à maintenir une unité
même de façade : la scission se concrétise en janvier 2004 avec la fuite
d’Osman Öcalan et de plusieurs membres du conseil présidentiel. On pense à
ce moment à une possible scission en deux « clans », se réclamant tous
deux de la ligne « légitime » du parti, comprendre fidèle à Abdullah
Öcalan. De fait le PKK fonctionne, aux mois de janvier et
février comme un
organe bicéphale : quand Osman Öcalan et son frère « soutiennent »
l’investiture de Feridun Celik pour les élections municipales, le « clan
Bayık » lui, disposant visiblement du plus de légitimité impose le retrait
de Celik et l’investiture d’Osman Baydemir comme candidat officiel de la
coalition à laquelle le DEHAP appartient. Le 25 mars tombait une dépêche
de source inconnue et qui sera sans lendemain : le PKK aurait décidé de
déposer les armes en Irak. Le lendemain on apprenait un « accrochage »
entre le groupe Bayık (nom de guerre : Cuma) et le groupe Öcalan (nom de
guerre : Ferhat) dans les monts Kandil. A la même période filtraient des
rumeurs annonçant une reprise des opérations armées en Turquie et des
tentatives de s’implanter en Iran. Osman Öcalan, qu’on avait dit chercher
un asile en Europe semblait avoir rejoint le camp principal du PKK
puisqu’il répondait à une interview sur la radio NPR le 21 avril. Ces
informations doivent, on l’aura compris être prises avec circonspection,
mais révèlent bien, dans leur extrême confusion et leurs contradictions
l’état chaotique dans lequel se trouve le parti mené d’une main de maître
par Abdullah Öcalan de 1978 à 1999. Sa personnalité n’est plus utilisée
aujourd’hui que comme légitimation, référence obligée pour qui entend
gouverner « en son nom ». Les factions rivales, dont on ne sait combien de
temps elles vont durer se disent toutes deux « apocu »et
entendent en fait incarner une ligne légitimiste : Osman Öcalan en suivant
les ordres supposés de son frère, Cemil Bayık en refusant de prêter foi
aux déclarations du leader emprisonné et à ses yeux manipulé. Il incarne à
la fois la ligne « dure » du parti, qui souhaite continuer la lutte armée,
et une volonté affichée de renouveau démocratique, dont on verra si elle
résiste à l’exercice du pouvoir. L’explosion du parti en factions
ennemies vouées à s’entredéchirer et à s’anéantir entre elles
symboliserait l’échec final de ce parti. Les derniers événements semblent
marquer le succès de la « ligne Bayık » : les combats on en effet repris
avec une certaine intensité depuis le mois d’Avril 2004 avec plusieurs
victimes du côté de l’armée turque, des gardiens de villages et des
guérilléros du PKK.
Dans une
perspective plus large le cas du PKK apparaît donc comme paradoxal : ce
mouvement de guérilla indépendantiste s’est caractérisé pendant près de
vingt ans par sa figure tutélaire Abdullah Öcalan : nous avons vu qu’il se
considérait lui-même comme la personnification, l’incarnation du peuple
kurde et de son « aile marchante », le PKK. Or, cinq ans après
l’arrestation du leader, son parti, quoique affaibli a survécu,
conserve son importance et semble être parvenu à se « reconvertir ». Nous
pouvons ici emprunter les mots de Christian Chocquet qui a travaillé sur
les organisations criminelles en extrême orient : « Lorsque l'un de ses
dirigeants est arrêté ou tué, l'organisation ne disparaît pas. Elle se
transforme et évolue pour s'adapter aux agressions dont elle fait l'objet
et aux opportunités qui s'offrent à elle. Elle traverse des phases de
contraction, voire d'hibernation, dans les périodes difficiles et
d'expansion quand la conjoncture lui est favorable, mais elle demeure. ».
En Espagne, l’ETA est régulièrement annoncée comme exsangue et sur le
déclin après les arrestations de ses leaders, mais cette organisation a
une vie propre, ne dépendant pas de sa direction et semble toujours
parvenir à se renouveler. Si les combats ont été officiellement
interrompus le 1er septembre 1999 et qu’Abdullah Öcalan a
demandé à plusieurs reprises le démantèlement de la guérilla, ses
consignes n’ont pas toujours été suivies et des groupes refusant la
politique de reddition ont tenté de continuer la lutte, notamment dans le
Dersim, ou Hassan Yilidirm, commandant régional a d’abord refusé en 1999
de suivre les ordres de reddition d’Öcalan. Cette insoumission de groupes
déterminés à un cessez le feu décidé par la tête du parti renvoie à celle
constatée au sein de groupes comme l’IRA (notamment le groupe « IRA
véritable », l’ETA, ou à un moindre degré les groupuscules nationalistes
corses. Un système totalitaire comme le nazisme ne pouvait survivre à
Hitler : l’URSS, elle, a survécu à Staline en 1953, malgré une période de
désarroi consécutive à la mort du « père des peuples ». L’organisation
très développée du PKK, basée d’ailleurs sur un modèle de centralisme
démocratique a permis à ce parti de surmonter la « disparition » partielle
de son leader, prouvant qu’il était malgré les discours d’Apo doté d’une
vie propre.