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L'évolution
de la question kurde en Turquie |
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La Russie de Staline n’a jamais songé à nier l’existence des Tchétchènes ou des Tcherkesses condamnés à l’exil au lendemain de la seconde guerre mondiale, ni les démocraties populaires d’Europe de l’est celle de l’importante minorité rom. Les Kurdes, pourtant reconnus par les puissances occidentales au sortir de la grand guerre par le traité de Sèvres de 1920, qui leur accordait un État dans le Sud-est de la Turquie, ont survécu à une politique partagée par leurs quatre états dominants, Turquie, Syrie, Irak et Iran, qui visait à les plonger dans l’oubli, niant jusqu’à l’absurde leur existence même. Paradoxalement on ne trouvera guère meilleure « preuve » de l’identité kurde que dans cette surréaliste négation. Les nationalismes arabes, turcs et persans ont en effet souffert d’un certain manque de concertation qui souligne leurs tentatives désespérées pour nier à une encombrante minorité le moindre droit spécifique : dans l’idéologie nationalisme turque, la plus élaborée, les Kurdes sont des « Turcs des montagnes » « qualifiés de kurdes parce qu’en marchant dans les montagnes leurs pieds froissant la neige produisait un bruit qui faisait « kart kurt »[1] ,une tribu turque ayant oublié sa langue, pervertie par un mélange d’arabe et de persan. Pour les Arabes, qu’ils soient Syriens ou Irakiens, ils font partie de manière incontestable de la « nation arabe » théorisée par les Baasistes, et ont également oublié leur langue. Pour les Iraniens, plus modérés, la langue Kurde n’est qu’un dialecte persan (elle appartient de fait à ce groupe linguistique) au même titre par exemple que le dialecte du Mazandaran et ne saurait conférer au kurdes des droits spécifiques. Ainsi revendiquée, ramenée à eux par des peuples appartenant à des familles bien différentes (Turco mongole, sémite, indo européenne), l’identité spécifique des Kurdes apparaît en négatif comme une évidence. C’est en Turquie que la politique de négation est la plus poussée, c’est là que le pouvoir a montré, et montre encore le plus d’ingéniosité à prouver par A plus B que sa nation est homogène, pure. Les Kurdes n’en sont pas la seule victime : Assyriens, Arméniens, Grecs, Lazes, Alevis[2] en ont subit les conséquences. Selon les statistiques officielles, 95% des Turcs sont musulmans sunnites. C’est faire peu de cas de la minorité alévie, victime de la haine séculaire des sunnites pour les kızılbaşı[3] et qui représente plusieurs millions de personnes. Cette mentalité n’apparaît pas avec la république. Sainte Sophie a vu à la conquête de Constantinople ses croix limées, ses mosaïques recouvertes à la chaux, le monastère de Sumela, au sud de Trabzon (ex Trébizonde) témoigne dans les faces mutilées de ses fresques de la volonté Ottomane d’effacer le passé, de s’approprier une terre conquise de haute lutte. Les Kurdes souffraient, par rapport aux autres minorités du désavantage de faire partie de la « nation » musulmane au sein de l’Empire : alors que les Grecs ou les Arméniens bénéficiaient d’une certaine tolérance et de droits spécifiques, les Kurdes étaient englobés dans l’Ouma et assimilés aux Turcs. De fait on ne pouvait pas parler au sein de l’Empire d’une identité turque spécifique : la langue turque était une langue de paysans, les sujets de souche turque le plus souvent exclus des postes à responsabilité. Ce n’est qu’à la fin du XIXème siècle que la nation turque sera théorisée et acquerra sa dimension exclusive. Aux premières heures de la république, son fondateur Mustafa Kemal Atatürk chargeait linguistes et historiens de théoriser le nationalisme turc. La langue turque, lors de la Dil devrimi[4] fut épurée de ses emprunts arabo-persans, remplacés par des néologismes dans une recherche de pureté originelle, le öz türkçe[5], abandonnant de plus l’alphabet arabe, peu adapté avec des trois voyelles à une langue qui en compte huit brèves et trois longues. La théorie de la « langue du soleil » faisait du turc originel la « langue mère » de toutes les langues de l’humanité, ce qui permettait sans perdre la face de remplacer les vieux mots d’origines persane ou arabe par des emprunts au vocabulaire occidental, principalement français. Citons şimindife, pötibör, ou encore tirbuşon.. Le passé anatolien était aussi revendiqué, les Turcs atteints de schizophrénie se voyant attribués pour ancêtre à la fois les tribus turco mongoles parties de Sibérie et la haute civilisation Hittite, qu’on a pourtant rattaché à la branche indo européenne. Si Mustafa Kemal en lutte contre l’occupant lors de la guerre indépendance magnifiait l’amitié turco kurde afin de se rallier les ağas[6] kurdes à son combat, la fondation de la république turque ne laissait guère d’illusions sur ses intentions. Dès le 3 mars 1924 la langue kurde était interdite dans les écoles, de même que toutes les associations et publications kurdes. Si tous les citoyens turcs se voyaient tenus de se choisir un nom de famille, les kurdes se virent attribués des noms comme Türk, Öztürk[7], Türkoğlu[8] visant à les rattacher à la nation turque. Les noms de villes et de villages furent turquifiés en 1961 par un des premiers décrets du « comité d’union nationale » porté au pouvoir par le coup d’état militaire. Le mot Kurde lui-même fut interdit tout comme le costume traditionnel ou la musique. Le mot Kurdistan fut bien entendu banni (article 312 du code pénal qui en fait l’équivalent d’une "propagande séparatiste terroriste"), remplacé par neutre Güney Doğu[9], toujours en usage. Dans le même esprit le Kurdistan Irakien, indépendant de fait aujourd’hui, gouverné par les Kurdes, sera désigné comme Küzey Irak[10] par la presse, le gouvernement ou les militaires. Cette politique a été parfaitement assimilée par une majorité de la population turque qui reprend immanquablement l’occidental distrait : Kürdistan yok ![11]. La réalisation d’un mémoire sur un problème propre à la Turquie supposait certes une certaine maîtrise de la langue turque, mais elle n’était pas pour autant fondamentalement nécessaire. La Turquie est en effet un pays foncièrement occidentalisé, et une forte immigration turque et kurde en Europe implique des sources diverses et abondantes sur le sujet que ce soit en français en anglais ou en allemand. Une maîtrise très approximative de cette langue nous a interdit une réelle exploitation des sources allemandes, ce qui constitue un regret important : la communauté kurde d’Allemagne est en effet estimée à près de 750 000 personnes et le PKK y est fortement implanté. Les sources francophones sont elles peu importantes : elles se composent essentiellement de dépêches d’agence, mais de peu d’articles de fond, à l’exception toujours du travail de Chris Kutschera. Il est intéressant de noter cela dit que ces articles et dépêches sont souvent très approximatifs et non exempts d’erreurs importantes qui supposent une connaissance limitée du sujet de la part des journalistes concernés : la confusion systématique entre HADEP et DEHAP en est symptomatique. L’image de la Turquie en France est de plus fortement biaisée : la une de libération au 4 novembre 2002 annonçant un « Choc Islamiste en Turquie » est révélatrice d’une mauvaise connaissance du pays et de sa complexité politique et culturelle. De plus malgré les réformes importantes engagées depuis 1999, la vision d’une Turquie dictatoriale refusant tout droit à sa minorité kurde reste largement diffusée : la fixation médiatique sur le cas de Leyla Zana, députée kurde condamnée en 1994 à 15 ans de prison est un autre aspect sur lequel nous reviendrons. Les sources anglophones sont elles très importantes : de nombreux journaux en ligne, turcs et kurdes diffusent en effet des informations précieuses en anglais, le plus souvent des traductions de dépêches d’agence ou d’articles de fond. La presse turque anglophone est presque par définition en moyenne plus progressiste que la presse turcophone, et traite ainsi plus la question des droits de l’homme en général et des Kurdes en particulier : proeuropéenne, cette presse déplore régulièrement les lenteurs de l’application des réformes démocratiques. L’exploitation de sources turcophones s’est finalement avérée nécessaire pour traiter de l’évolution du mouvement kurde : se cantonner à la littérature en français et en anglais aurait en effet été une erreur fondamentale. La plupart des opposants du PKK écrivent en Turc et ne disposent pas de la logistique imposante du parti pour traduire leurs écrits. Nous avons donc du nous attacher à la traduction pénible de documents grâce à une maîtrise correcte de la langue, mais aussi en « sous-traiter » une partie à des connaissances. Ces sources ont été précieuses et ont permis une meilleure appréhension de la question, mais aussi d’améliorer notre compréhension écrite du turc. La question de l’objectivité des sources s’est évidemment posé avec acuité : nous pouvons dire sans crainte qu’il est impossible d’accorder la moindre foi aux informations émanant de la mouvance du PKK, pourtant très abondantes : « langue de bois » et désinformation sont en effet frappantes et ont été constatées sans surprise aux cours de différents entretiens. Inexploitables, ces sources ne le sont pourtant pas : elles sont révélatrices de l’idéologie du parti et des ses contradictions internes. Le contact avec les opposants du PKK a lui été très instructif : le plus souvent anciens membres du parti, ces personnes jettent un regard sans illusion sur ses activités et en maîtrisent bien les rouages internes. Les sites gouvernementaux turcs étaient eux difficilement exploitables au sujet du PKK (Terör örgütün)[12]. Mais ont permis par défaut de mieux comprendre la mentalité et les mécanismes de propagande. Longtemps inféodée au pouvoir et marquée par l’autocensure, la presse turque s’est elle peu à peu émancipée : les quotidiens progressistes comme Radikal, ou à un moindre degré le quotidien islamiste modéré Yeni Şafak sont ceux dont les prises de position en faveur des Kurdes sont les plus marquées. La presse kurde, notamment Özgür Politika et Yedinci Gündem est le plus souvent pro-PKK et totalement biaisée : certaines données « non polémiques » sont pourtant exploitables. Les entretiens formels ont peu apporté au point de vue strictement informatif : la plupart ont en effet été effectués avec des représentants à divers degrés du PKK. Ils ont pourtant été particulièrement enrichissants du point de vue de la connaissance de ce parti : constater que le discours tenu par un « cadre » est strictement le même que celui d’un militant de base ne peut que faire réfléchir. Les conversations informelles, les rencontres en France, en Belgique ou en Turquie, l’observation sur place ont été particulièrement riches en enseignement. Le personnage de « Roxane »[13] a été très influent dans la réalisation de ce mémoire : sa connaissance pointue du sujet et ses nombreux contacts nous ont donné un accès privilégié à une information « souterraine ». Le fait d’avoir pu nous rendre au Kurdistan a permis de constater de visu la situation sur place. Avoir vécu un an en Turquie a été également déterminant, nous offrant un rôle privilégié d’observateur : les petits détails quotidien, comme le fait d’entendre de la musique kurde dans les magasins d’Istanbul, participent de l’évolution du « tabou kurde » dans la société turque. Nous avons pu sur place constater une certaine désillusion des Kurdes vis-à-vis du combat nationaliste, mais aussi l’importance du culte de la personnalité d’Öcalan, nous avons pu également nous rendre compte de l’importance du nationalisme turc dans l’éducation et dans la presse, parfois à nos dépens lors de conversations particulièrement tendues avec de jeunes Turcs. Le constat d’un nationalisme turc borné et niant la réalité kurde même chez des jeunes issus de familles cultivées et européanisées a d’ailleurs été une des raisons qui ont poussé à la réalisation de ce mémoire. Le fait de nous être intéressé très tôt à la question kurde, à partir de la fin de l’année 2002 a permis à ce travail de mûrir et d’évoluer en fonction des découvertes et des évènements. Notre première approche du sujet, naïve, était en effet éminemment subjective, et plutôt manichéenne, opposant bourreau turc et victime kurde. Très rapidement la complexité de la situation et une découverte des dessous du PKK a conduit à une approche nettement plus nuancée : l’évolution rapide de la situation à partir de 2002 interdit de plus de voir l’État turc dans un strict rôle d’oppresseur et le PKK dans un rôle de défenseur des opprimés. Ce mémoire a donc été l’objet d’un cheminement intellectuel et politique aboutissant à une position médiane nous mettant d’ailleurs en butte à la fois à l’hostilité des nationalistes kurdes et turcs, même si il paraîtra évident au lecteur que notre sympathie va plus à la défense de l’identité kurde qu’à celle des « valeurs du kémalisme » et de « l’intégrité de la république et de la nation turque ». Le choix de l’arrestation d’Abdullah Öcalan comme point de départ de ce mémoire obéit à une double logique. Tout d’abord la rareté de la littérature sur ce sujet postérieure à cette date : la plupart des ouvrages de référence sur les Kurdes ont été écrits avant 1999, le principal la question kurde d’Hamit Bozarslan date de 1997[14]. Si la question kurde a été mise à la une de la presse internationale lors de la cavale puis de l’arrestation de l’ennemi n°1 de la Turquie, elle en a disparu après son procès et ne réparait qu’épisodiquement. Quelques journalistes, dont Chris Kutschera[15] ont certes écrit des articles de fond sur le sujet, essentiellement en 2000, mais l’actualité du Kurdistan Irakien a ensuite globalement monopolisé l’attention. Un article de Gille Dorronsoro[16] publié en janvier 2000 et un autre de Michael Radu publié en 2001 sont les principaux travaux effectués sur le nationalisme kurde de Turquie depuis 1999, paradoxalement dans une période très riche qui voit les tentatives du PKK de survivre à la perte de son leader et de se recomposer. La plupart des articles et ouvrages écrits sur ce sujet datent en effet des premières années de la guérilla (1984-1990) ou du paroxysme de la lutte armée (1993-1996) : citons Michael Gunter[17], encore une fois Chris Kutschera qui a rencontré les combattants du PKK à Zalé en Irak, ou Michel Ignatieff qui consacre dans son ouvrage Blood and Belonging[18] un chapitre à la description d’un camp du PKK en Irak en 1993, mettant déjà bien en évidence le culte de la personnalité d’Abdullah Öcalan et le conditionnement idéologique des militants. La société kurde en elle-même a été traitée par Martin Van Bruinessen, universitaire néerlandais dans Aghas, Sheikhs and States[19], œuvre de référence sur l’identité kurde, le système féodal et les ressorts de la société kurde. Si le nationalisme kurde a bien sur sa spécificité, sa logique et son histoire propre, il s’insère dans les grilles d’analyse théorique du nationalisme élaborées par Anthony Smith ou Ernest Gellner. Ce dernier analyse notamment le processus de formation d’une « haute culture » à partir d’une culture populaire « qui à force de ténacité et de propagande soutenue et normalisée peuvent se transformer en nouvelle haute culture rivale »[20] . L’analyse d’Eric Hobsbawm[21] qui fait de tout nationalisme une création et qui parle « d’invention des traditions » peut également sembler pertinente dans le cas du nationalisme kurde : on peut citer à ce propos les tentatives des théoriciens du PKK de faire remonter les Kurdes à la « haute culture » médique, calque parfait du nationalisme turc qui se rattache lui aux Hittites. Il serait par contre vain de nier les assises culturelles, ethniques et linguistiques solides du nationalisme kurde, ce qui conduit à se ranger à l’idée de Gellner selon laquelle le nationalisme est en effet « création » mais pas « invention ». Le rôle des élites et des intellectuels, dans la fondation du nationalisme kurde est déterminant et rejoint en cela l’analyse d’Anthony Smith[22]. Les nationalistes kurdes ont en effet été le plus souvent formés à l’école occidentale ou sont du moins familiers de la pensée occidentale, que ce soient la philosophie des lumières ou le marxisme (théorie « diffusionniste » qui décrit la propagation de la nation de l’Occident au reste du monde), voient la nécessité de transformer leur culture sauvage en Haute culture, par l’unification des dialectes (tentative d’imposer le Kurmandji[23] comme « haute langue » au détriment d’autres dialectes), l’élaboration ou l’exhumation de mythes nationaux, de grandes figures capables de mobiliser le peuple. L’analyse de ce « revivalisme » (Smith) a pour but de faciliter le passage du groupe à la modernité. C’est le processus décrit par Gellner dans son célèbre chapitre sur l’Empire de Mégalomanie et la minorité Ruritanienne : de la prise de conscience identitaire à une éventuelle indépendance finale. Enfin nous pouvons adapter au nationalisme marxiste léniniste du PKK la théorie de Jean François Bayart[24] pour qui « On ne peut concevoir d’emprunt culturel sans que survienne une dérivation créative » : en d’autre terme si le PKK introduit dans la société kurde marxisme et nationalisme il les « adapte », les « kurdise » et acquiert sa spécificité. Le nationalisme turc lui s’appuie sur un « haute culture qui a réussi » et vise l’objectif décrit par Gellner « Cujus Regio, ejus lingua ». C’est un nationalisme laïc, assimilateur et très proche du jacobinisme français dans une forme très coercitive. Etienne Copeaux[25], dont nous avons eu la chance de suivre les cours en 2003 à l’université de Galatasaray à Istanbul s’est beaucoup attaché à l’étude des symboles du nationalisme turc et appréhende particulièrement bien sa mentalité et sa « réécriture de l’histoire ». Notre propos n’est de toutes façons pas de disserter sur les ressorts du nationalisme kurde en général : notre travail est une réflexion sur les faits et non l’idéologie, même si nous ne la négligeons pas. Comme nous allons le démontrer, l’arrestation du leader du PKK est une date clé dans l’histoire des Kurdes de Turquie : la fin des combats et le revirement d’« Apo » ont bouleversé la donne dans un Kurdistan soudain « pacifié » après 15 ans d’une guerre sanglante. C’est également en 1999 qu’à la suite du sommet européen d’Helsinki la Turquie s’engage dans un processus de démocratisation en conformité avec les critères de Copenhague. Cette démocratisation se divise en deux phases chronologiques distinctes : le gouvernement de Bülent Ecevit et celui de Recep Tayip Erdoğan : le premier, nationaliste et conservateur n’a manifesté aucune intention réelle de donner un statut à la minorité kurde. Le second « islamiste modéré » a plus ou moins rompu avec la politique de négation pour accélérer et approfondir les réformes démocratiques. La date du 3 Novembre 2002, qui marque l’accession de l’AKP au pouvoir peut donc être considérée comme une seconde date clé dans l’évolution de la question kurde. La principale originalité de ce travail est donc tout simplement son « actualité », puisque nous avons tenté de traiter l’évolution de la question kurde en Turquie jusqu’à la mi-mai 2004, et plus largement l’évolution politique importante qu’a vu ce pays en quelques années après 20 ans de régime fortement militarisé : l’évolution de la question kurde s’inscrit dans une perspective plus large de démocratisation qui est indissociable de notre sujet. Évolution du statut légal des Kurdes, mais également évolution du mouvement nationaliste, deuxième phase de notre réflexion : l’arrestation d’Abdullah Öcalan marque un tournant logique pour le PKK, parti des travailleurs du Kurdistan, mais aussi pour le mouvement légal kurde, symbolisé entre 1999 et 2004 par deux partis : le HADEP et le DEHAP. Nous avons choisi, contrairement aux travaux préexistants de refuser de traiter partis politiques légaux et PKK comme deux entités indépendantes évoluant dans deux sphères différentes, lutte armée et lutte politique. Les travaux d’Hamit Bozarlsan[26] et de Gilles Dorronsoro, s’ils sont particulièrement précieux pour l’analyse du vote kurde dans le sud-est ne s’attardent pas sur les relations entre ces deux sphères : notre travail tente de se situer sur ce terrain en analysant la main mise du PKK sur l’expression kurde en général et sur son expression politique légale en particulier. Cette main mise s’avère en effet particulièrement criante à partir de 1999-2000, et avérée à partir de 2002 et la transition entre HADEP et DEHAP. Certaines de nos sources, notamment nos contacts directs ou indirects avec des dissidents du PKK nous offrent de plus des informations privilégiées et encore jamais exploitées sur ce sujet, permettant une bonne compréhension des mécanismes, marchandages, pressions et stratégies du PKK dans un contexte particulièrement confus. Nous avons en effet choisi de ne pas tenir à une analyse « en surface » de ce parti, et certaines rencontres et conversations nous ont offert la possibilité d’une vision « interne » de l’organisation du PKK. Les travaux universitaires sont le plus souvent restés en surface, faute de contacts suffisants au sein du PKK. Hamit Bozarslan en 1997 a dressé un portrait conséquent, mais daté de l’organisation. Michael Radu, spécialiste du terrorisme à l’institut de recherche en politique étrangère de Philadelphie a lui très bien appréhendé l’aspect totalitaire du parti en exploitant les sources de la dissidence, mais son dernier article de fond date comme nous l’avons dit de 2001. Le journaliste indépendant français Chris Kutschera constitue une exception et il a tenté de retrouver les opposants d’Öcalan réfugiés dans la clandestinité en Europe afin de recueillir leurs témoignages. Notre choix s’est avérée particulièrement enrichissant et a permis de constituer une « grille de lecture », déterminante par exemple pour l’analyse des élections législatives de 2002 et municipales de 2004 : de fait nos « pronostics » très « pessimistes » pour 2004, appuyés sur l’actualité récente du PKK et du DEHAP se sont avérés être globalement exacts, voire sous-estimer l’ampleur de la défaite. Quand à l’originalité de notre travail concernant le PKK, c’est encore une fois essentiellement son actualité : commençant à suivre l’actualité interne du parti à partir de l’automne 2003, après avoir étudié en détail son évolution depuis 1999, nous avons tenté à partir d’entretiens, de conversations, et d’exploitation de sources comme des sites d’opposants ou des quotidiens kurdes anglophones ou turcophones, mais aussi kurdophones grâce à des traductions, de suivre au jour le jour les développements, les crises et les changements de politique. La scission apparente à partir de janvier 2004, sur laquelle nous nous attardons a été particulièrement suivie au jour le jour, essentiellement au moyen de sources turcophones. Notre travail s’attache de plus à briser une image encore importante en Europe, qui voit le PKK comme un parti ayant certes parfois « dérapé » mais qui a essentiellement mené un combat nationaliste et visant à défendre les populations kurdes : cette image, comme nous allons le montrer favorise l’hégémonie du PKK dans l’expression de la cause kurde en Europe. Notre réflexion sur l’aspect totalitaire du PKK s’appuie en partie sur le travail classique d’Hannah Arendt[27] sur le système totalitaire et tente de faire ressortir les similitudes entre l’organisation du PKK et le système stalinien, tout en étant conscient du fait qu’un parti clandestin et un parti de pouvoir ne sont que partiellement comparables. La vision des Kurdes comme peuple victime, qui du fait de leur histoire unique est bien sûr logique, empêche souvent de voir la face « noire » de leur mouvement nationaliste. De plus, l’Etat turc s’étant globalement discrédité par une propagande outrancière sur des sujets comme le « prétendu génocide arménien »[28] ou par le fait de dénoncer les « crimes du PKK » en niant ceux de ses forces armées, il n’a aucune crédibilité en Europe lorsqu’il entend faire condamner un parti comme le DEHAP ou des députés kurdes pour « liens avec une organisation séparatiste », ce qui est pourtant, et nous allons le démontrer, parfaitement exact. Par prudence et manque de preuves concrètes ou exploitables, nous avons évité de faire part de « soupçons » quant aux relations ambiguës nouées entre le PKK et certaines organisations ou associations européennes, selon Michael Radu au nom d’une « sympathie romantique » pour la cause Kurde. Par contre, prenant en cela largement à rebours l’opinion communément admise en Europe, nous nous intéresserons au cas de la « pasionaria des Kurdes », Leyla Zana en tentant dans une perspective quelque peu iconoclaste de rétablir ce que nous pensons être la vérité à son sujet. Ce travail nous a donc conduit à faire des choix comme nous l’avons dit plus haut : si la première partie et le traitement de l’évolution légale et réelle du statut des kurdes est assez peu polémique, la deuxième partie l’est volontairement puisque elle s’appuie beaucoup sur les informations, bien sur recoupées, fournies par des personnes très critiques vis-à-vis du PKK et qui bénéficient, du fait de leur rôle passé au sein de l’organisation de connaissances précises et encore une fois peu diffusées. Nous avons donc choisi de traiter ce sujet en deux parties distinctes qui sont globalement indépendantes, et ont donc chacune leur propre logique. La première partie décrit et analyse l’évolution du droit des Kurde depuis 1999, distinguant deux périodes : celle du gouvernement nationaliste d’Ecevit, qui a vu très peu de progrès, et celle du gouvernement islamiste modéré de l’AKP, qui voit une libéralisation accélérée. La nature particulière de l’exercice du pouvoir en Turquie implique de distinguer l’évolution législative et pénale de l’évolution réelle, ce que nous faisons pour chaque période. Dans cette première partie s’intercale de plus une réflexion sur la Turquie et la crise Irakienne, sujet que nous avons choisi de traiter dans le but de montrer l’importance du « tabou kurde » au plus haut de l’appareil d’État. L’hypothèse qui sous-tend la première partie comme nous l’avons dit est la différence fondamentale entre une période 1999-2002 et une période 2002-2004 : nous tentons de montrer le rôle joué par l’AKP et par l’Union Européenne dans l’accélération de la libéralisation de la Turquie vis-à-vis des Kurdes. Nous avons essayé de ne pas « déborder » sur le cadre plus large du respect des droits de l’homme, et donc de nous concentrer strictement sur l’évolution des droits politiques et culturels de la minorité kurde de Turquie, même si torture, liberté de la presse ou des syndicats concernent les citoyens turcs dans leur globalité. La seconde partie est consacrée à l’évolution du mouvement kurde, décrivant l’évolution du PKK depuis l’arrestation de son chef, la situation des partis politiques kurdes légaux et leur degré d’indépendance vis-à-vis du PKK. L’hypothèse principale, appuyée par une histoire du parti, une analyse de son organisation et de son financement, est la « volonté de monopole », à la fois d’Öcalan sur le parti et du parti sur le peuple Kurde : comme nous le montrerons, Öcalan se considère comme l’incarnation du peuple Kurde, son parti n’étant que l’intermédiaire dans cette relation fusionnelle. Après avoir décrit l’évolution du parti lui-même, nous nous intéresserons aux péripéties du mouvement légal kurde entre 1999 et 2004 et l’influence grandissante du PKK sur celui-ci. Distinguer en deux sous parties le PKK lui-même de sa « branche légale » est impératif : connaître d’abord le fonctionnement et l’évolution interne de ce parti permet une appréhension plus facile de sa stratégie vis-à-vis du HADEP et du DEHAP, ce qui nous conduira à analyser les résultats électoraux de ces partis aux élections de 2002 et 2004. [1] INSEL Ahmet, Radikal, 27 janvier 2002. [2] L’Alevisme est une religion, décrite comme une hérésie du Chiisme mais en réalité bien plus complexe : on considère le « peuple Alevi » comme une rencontre de Turcs, Kurdes et Arméniens, leurs traditions mêlant de fait Islam, Chamanisme et Christianisme. Une grande partie des Alevis, qui habitent la région du Dersim, parlent la langue Zaza, considérée comme Kurde par les nationalistes mais nettement distincte du Kurmandji. [3] Tête rouge (turc) [4] Révolution linguistique (turc) [5] Turc purifié (turc) [6] Chefs de tribu. [7] Que l’on pourrait approximativement traduire par « pur turc » [8] « Fils de turc » [9] Sud est (turc) [10] Nord Irak [11] Il n’y a pas de kurdistan [12] L’organisation de terreur (turc) [13] Pseudonyme [14] BOZARSLAN Hamit, la question kurde, Etats et minorités au Moyen orient, Paris, 1997, Presses de Science-po [15] KUTSCHERA Chris, « le temps du désespoir », inédit, 2000, « Révélations sur le système Öcalan » l’Express, 10 février 2000, « la dernière interview d’Abdullah Öcalan », middle east magazine, avril 1999, «Abdullah Öcalan, la fin d’un mythe », le monde, 10 novembre 1999, [16] DORRONSORO Gille, les Kurdes de Turquie, revendication identitaires, espace national et globalisation, études du Ceri, N°62, Janvier 2000 [17] GUNTER Michael M. Kurdish militancy in Turkey : the case of PKK. Crossroads 29, 1989 : p. 43-59 [18] IGNATIEFF Michel, Blood and belonging, journeys into new nationalism, London, Vintage, 1994, p 135-161 [19] Van BRUINESSEN Martin : Aghas, Sheikhs and States, Londres, 1992. [20] GELLNER Ernest, nations and nationalism, Cornell University press, 1983. [21] HOBSBAWM Eric, Nations et nationalisme depuis 1780, Paris, Gallimard, 1992 [22] SMITH, Anthony D. The Ethnic Origin of Nations . Oxford, Blackwell, 1986? National Identity, Hormondsworth - Middlesex, Penguin, 1991, p. 14 [23] Ce dialecte est parlé par 60% des Kurdes, en Turquie, dans le nord ouest de l’Irak et de l’Iran et en Syrie. [24] BAYART Jean-François, L’illusion identitaire, Fayard, espace du politique, 1996 [25] COPEAUX Etienne, Espace et temps de la nation turque, Paris, CNRS, 1997, "L’invention de l’Histoire", in Stéphane Yerasimos (dir.), Les Turcs. Orient et Occident, islam et laïcité, Paris, Autrement, 1994 [26] BOZARSLAN HAMIT, la question kurde, op. cit. [27] ARENDT Hannah, le système totalitaire, Paris, Seuil 1972 [28] Nous reprenons l’expression en usage en Turquie.
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