Parti «marxiste léniniste maoïste», le PKK ne souffre aucune
contestation au sein de la société kurde et s’efforce de faire taire toute
voix discordante (par exemple le HADEP), et Abdullah Öcalan se montre
impitoyable pour les «traîtres» ou les «faibles» au sein même du
parti : l’histoire du PKK s’apparente à celle du PCUS stalinien, émaillée
de grande purges, d’auto critiques et d’exécutions. Nous pouvons nous
attarder un peu sur le parallèle entre Stalinisme et Apoïsme en nous en
tenant à sa description par Hannah Arendt dans les origines du
totalitarisme :
le mode opératoire de Staline pour asseoir puis consolider son pouvoir est
en effet sensiblement le même. Il est intéressant d’ailleurs de le
rapprocher du cas de Saddam Hussein, grand admirateur de Staline et autre
paranoïaque notoire : les cadres d’origine du PKK comme du parti Baas
n’ont pas survécu aux règlements de comptes et autres purges qui ont
émaillé l’historie de ce parti.
Bien sûr la comparaison est limitée, Staline ou Saddam appliquant sa
politique «officiellement», c'est-à-dire au niveau d’un État ou au moins
d’un parti «officiel», tandis qu’Öcalan bâtît un «totalitarisme de
clandestinité», un État dans l’État. Néanmoins on remarque des emprunts
frappants aux méthodes et à la phraséologie stalinienne : même haine des
«Koulaks» avec l’assassinat de grands propriétaires terriens jugés
«traîtres de classe», mêmes procès publics ou les «vipères lubriques»,
pour reprendre le mot de Vissinsky, procureur soviétique, doivent se
soumettre à des autocritiques interminables, purges régulières, méfiance
maladive du chef envers ses adjoints considérés comme autant de traîtres
potentiels. La principale différence avec le système Stalinien est que le PKK, clandestin ne peut agir ouvertement en Turquie, à part brièvement
dans certaines zones ayant échappé au contrôle de l’armée turque comme la
région de Cudi Dağı à la frontière irakienne. En Irak ou au Liban par
contre dans ses camps d’entraînement il peut donner la pleine
mesure de sa volonté d’organiser la société kurde. Aujourd’hui encore le PKK, devenu officiellement KONGRA GEL, devenu assez insignifiant
militairement en Turquie parvient à encadrer la société kurde par la
terreur et la propagande : la société kurde est prise en tenaille entre la
répression turque et celle du parti, qui monopolise également la parole en
Europe.
La sympathie affichée de l’association France Liberté de Danielle
Mitterrand, (laquelle est parallèlement présidente du CILDEKT)
pour la cause kurde en général et pour le leader
kurde
en particulier a beaucoup fait pour favoriser son implantation officielle
ou officieuse en France. Plus récemment c’est le leader de la confédération
paysanne José Bové qui a affirmé son intention de «rejoindre le Kongra-gel» pour protester contre sa mise à l’index par l’Union
Européenne. En Italie, en Allemagne et dans d’autres pays européens, il
s’est vu assuré du soutien de partis de gauche.
Le quasi monopole du PKK sur l’opinion kurde est favorisé par son contrôle
des médias kurdes comme MED TV, devenu Medya TV, Roj TV ou des
hebdomadaires comme Özgür Politika, la ligne du parti est souvent la seule
à laquelle ont accès les populations kurdes en Europe. Il est d’ailleurs
frappant de constater qu’elles ont le plus souvent du mal à suivre les
évolutions du «parti», à l’image de ce kurde rencontré en janvier 2004 à
Lille et qui ignorait tout de la transformation du KADEK en Kongra Gel,
alors qu’il se disait pourtant proche : la donnée constante est en fait un
attachement et une confiance aveugle en «Apo», ce qui est également
souvent le cas en Turquie ou les Kurdes sont souvent très peu éduqués. Med
TV puis Medya TV ont basé leur propagande sur la répétition inlassable
des mots d’ordre du conseil de présidence, Osman Öcalan s’exprimant
d’ailleurs souvent au nom de son frère, alimentant la confusion, suivi à
l’antenne par divers responsables politiques répétant presque mot pour mot
le même discours. La répétition est à la base de toute propagande
efficace, et les références historiques ne manquent pas, pour ne citer que
les méthodes révolutionnaires de propagande introduites par Goebbels. Le
«lavage de cerveau» auquel est soumis le peuple kurde est également
utilisé pour éduquer ou «rééduquer» les opposants dans les camps du PKK
en Irak. La diversité affichée politiquement (KNK, Kongra-Gel, DEHAP,
«Parlement en exil») conjuguée à l’unanimité de ces partis contribue à
rendre impossible le développement d’un esprit critique : tout le
mouvement kurde semblant parler d’une même voix, l’adhésion à la ligne
unique du PKK coule presque de source. Pris entre la propagande officielle
de l’État et celle du PKK, entre la répression étatique et la répression,
on voit mal comment le peuple kurde pourrait développer une réelle
alternative.
Mis sur la liste des partis terroristes, le PKK sous toutes ses
dénominations, n’en parvient pas moins à conserver pignon sur rue en Europe
grâce au trouble entretenu par la multiplicité de ses formes : à titre
d’exemple, nous pouvons décrire l’organisation du «débat» organisé par
le KNK pour «informer» les parlementaires européens le 16 février 2004,
et auquel nous avons pu assister en passant par le KNK Bruxelles.
La réunion a lieu dans les locaux de la maison des parlementaires belges
après les protestations concernant sa tenue initiale au Sénat. Sont
présents entre autres, outre Jean Cornil, sénateur belge et Pierre
Jonckheer député européen, une responsable du PKK Europe, «vice
présidente du Kongra-gel»
Mizgin Sen, décrite comme un «dinosaure» par des dissidents, Faruk Doru,
que nous avions déjà rencontré et qui représente le KNK avec d’autres
membres présents, des représentants de Medya TV, canal officieux du PKK,
Jenny Van Der Linden, représentante d’Amnesty International, Reyhan
Yalçındağ, vice présidente de l'IHD et divers réfugiés politiques kurdes.
Nous sommes d’abord intrigués par la présence de Reyhan Yalçindağ qui nous
avait été présentée quelques jours plus tôt dans les locaux du KNK comme
«notre responsable droits de l’homme», ce qui laisse songeur quant à
l’indépendance de cette association vis-à-vis du Kongra-gel. La
déclaration de Jenny Van der Linden qui laisse entendre que l’IHD est la
principale source d’information d’Amnesty en Turquie permet de mieux
comprendre pourquoi cette association, si elle dénonce avec raison les
manquements des autorités turques, s’abstient toujours de dénoncer les
exactions du PKK contre la population kurde. La représentante de Medya TV
tente de convaincre que sa chaîne est «indépendante» et «qu’il
n’y a pas de preuves qu’il y a des liens entre Medya TV et le Kongra Gel»,
des membres du DEHAP que leur parti n’a aucun lien avec le PKK. Ne sont en
fait présents comme «représentants du peuple kurde» que des
membres à divers degrés des émanations du PKK qui semblent de plus avoir
réussi à convaincre certains européens de leur bonne foi, à l’image de ce
sénateur belge honoraire qui s’insurge contre la détention d’Abdullah
Öcalan, «qu’il faut relâcher puisque les Kurdes suivent une voie
pacifique». Les opposants étant muselés, le PKK monopolise de fait en
Europe à travers ses propres organisations ou des organisations «amies»
(France Liberté notamment qui tente d’après des opposants de faire taire
les voix discordantes) tout le discours pro kurde en Europe. La cause
kurde est populaire dans les milieux de gauche, mais elle n’est souvent
exprimée qu’à travers le PKK en France, en Belgique, en Italie, et en
Allemagne où on a vu des militants d’extrême gauche rejoindre la guérilla
en Turquie dans les années 1990, par exemple Andrea Wolf, ancienne de la
«bande à Baader», tuée au combat, ou Eva Juhnke, capturée en 1998. Cela
expliquera par exemple la disproportion accordée à l’affaire Leyla Zana
par rapport à sa popularité au sein de la population kurde de Turquie.
Le manque
d’éducation, voire l’illettrisme d’une grande partie de la population
kurde en fait un terreau privilégié pour la propagande du PKK, tout comme
celui de la population turque la rend très perméable à l’idéologie
officielle de l’État. Les nombreux «réfugiés de l’intérieur», chassés de
leur village par l’armée turque et interdits de retour sans signer un
papier attribuant la destruction de leur village au PKK, s’entassent dans
les camps et les Gecekondu à la bordure de villes comme Diyarbakir, qui a
vu sa population passer d’environ 200 000 en 1991 à près d’un million et
demi aujourd’hui, Van qui a vu sa population estimée à 800 000 habitants
«doubler voire tripler en 15 ans».
Le chômage, le désoeuvrement, la haine engendrée par la répression,
s’ajoutent à l’absence de système scolaire, provoquée autant par les
forces armées turques que par le PKK, pour assurer un facile
endoctrinement. Selon le journal Hürriyet, près de 654 établissements
scolaires ont fermé leur porte en raison de la guerre, mais cela semble
grandement sous estimé. Selon une enquête menée par le Turkish Daily News
et datée du 26 juin 2000, 61,4 % des jeunes filles de 7 à 13 ans à
Diyarbakir ne seraient pas scolarisées. Le taux de scolarisation en
primaire serait de 70,9 %, contre 89
% dans toute la Turquie, environ 30 %
contre 53 % pour le collège, 18,7
% contre 38,7 % pour le lycée. Pour les
études supérieures, le taux atteint 3,8 % dans le sud est, contre 22,8
%
pour toute la Turquie. Notons que ces chiffres sont très certainement sous
estimés, de nombreux villages et écoles ayant été détruits. Le PKK serait
également responsable, selon des sources turques, de l’assassinat
d’enseignants. «Tu prends un gosse de 14, 15 ans qui a toujours vécu
sous état d’urgence, qui n’est pas éduqué qui n’a pas d’espoir d’avenir,
n’importe qui peut le manipuler facilement ».
|
Taux de
scolarisation |
Turquie |
Sud-est kurde |
|
Primaire |
89
% |
70,9
% |
|
Collège |
53
% |
28,2
% |
|
Lycée |
38,7
% |
18,7
% |
|
Supérieur |
22,8
% |
3,8 % |
Tableau 1 : Taux de
scolarisation des Kurdes en 2000
Les communautés kurdes sont soumises à «l’impôt révolutionnaire»
et aux collectes de fonds. Abdullah Öcalan, par un efficace culte de la
personnalité est souvent idolâtré par ces communautés, qui voient en lui,
à tort ou à raison, leur unique défenseur. Feinte ou réelle, cette
adulation est criante pour qui parle à l’abri des oreilles indiscrètes
dans le Sud-Est. Cihan, issu d’une famille militante (âgé de 21 ans il a
déjà été arrêté et torturé, un de ses frères aîné est mort dans la
guérilla, son père est membre du DEHAP à Diyarbakir) dément tout
«terrorisme» du PKK. Pour lui «Apo» est un des plus grands penseurs
politiques de l’histoire «Marx var, Lenin var, şimdi Apo var»,
et il s’empresse de nous expliquer les mots d’ordre du KADEK qui font de
la résolution du problème kurde un gage de paix pour tout le
Moyen Orient,
puis le monde,
et d’Abdullah Öcalan un «Nelson Mandela» kurde qui sortira de
prison pour diriger une nouvelle Turquie démocratique ou Kurdes et Turcs
vivront en concorde. «Ne inkar, ne ayrılık, demokratik Cumhuriyet»
Lors du rassemblement du Newroz 2003, toujours à Diyarbakir, nous pouvons
voir la foule répéter sans lassitude à la fin de chaque chanson, ponctuant
chaque discours, le mot d’ordre «Biji Serok Apo»
en faisant le V de la victoire. Selon Roxane, « des mères kurdes
apprennent à leur enfants à dire Biji Serok Apo avant de dire maman, à
faire le V de la victoire avant de savoir marcher.» Le rôle des
femmes dans le culte de la personnalité, mais aussi dans le contrôle de la
population en général est déterminant. Les «crimes d’honneur» relayés
par la presse occidentale et par l’IHD, s’ils restent une réalité, sont
aussi souvent le fait du PKK. La presse ne s’interroge pas en effet sur le
fait que certains de ces crimes soient perpétrés à la Kalachnikov. Selon
Roxane, «crimes d’honneurs» et «conseils de famille» tiendraient lieu
de couverture aux décisions du PKK. Si de nombreuses femmes sont ainsi
exécutées, il est peu souvent fait mention des hommes qui subissent le
même sort, une punition consécutive à un refus de rejoindre la guérilla ou
une volonté de la quitter, pour les femmes de céder aux avances de
«gradés» ou de rentrer dans le moule. La «culpabilité par
association» décrite par Hannah Arendt
est une réalité chez les militants qui n’hésitent pas à dénoncer leurs
proches. «Puisque le mérite se juge au nombre de dénonciations de
proches camarades, il est bien évident que la plus élémentaire prudence
exige que l’on évite tout contact personnel» :
la «société atomisée» décrite par Harendt prend tout son sens ici. Des
dissidents font état du «harem» d’Abdullah Öcalan à Damas, composé d’un
mélange hétérogène de soumises et de contraintes, sclérosé par les
jalousies et les assassinats. Les habituelles pouvaient ainsi présenter
les récalcitrantes (venues de leurs villages pour défendre
la cause de leur peuple et non pour jouer les prostituées et qui
renvoyaient dons au "harem" l'image de sa déchéance) comme un danger pour la vie du chef, s’assurant ainsi
de leur élimination, Öcalan étant notoirement paranoïaque et d’un courage
limité. L’adoration des femmes pour le leader est d’autant plus frappante
que celui-ci n’a jamais fait preuve d’un grand féminisme, comme le montre
son ouvrage « Comment vivre » rédigé en 1996 et édité en décembre 2000. « Le
corps de la plupart des femmes kurdes est mort, malodorant, froid et
pataud. Elles ont l'âme terne, et aucune capacité intellectuelle".
"Donnez la liberté à une femme et elle voudra être esclave (...) Chez
nous, une femme ne peut s'éloigner de l'ombre de l'homme. Comment partager
la liberté avec une personne si dépendante ?"
Mais ces propos sont farouchement démentis par la plupart des
femmes interrogées en Turquie ou en Europe, suivant la politique de
l’autruche qui n’est pas le monopole du pouvoir turc. Comment en effet
accepter de remettre en cause tout ce pour quoi on s’est battu ? A l’image
de staliniens convaincus niant jusqu’à la chute du mur les crimes du
communisme, la remise en cause d’Öcalan comme «père aimant», «soleil»
du peuple kurde est douloureuse et souvent inacceptable, même après le
revirement d’Abdullah Öcalan lors de son procès. «Il ne faut pas
désespérer Billancourt» disait Jean-Paul Sartre après les «révélations»
de Kroutchev en 1956 : enfermé dans un système de pensée qui ne conçoit
qu’une parole, qu’une vérité, l’individu préfère s’enfermer fans le
mensonge plutôt que d’accepter l’effondrement de cette vérité.
Le
financement du PKK est varié, mais se rapproche principalement de celui de
groupes armés traditionnels : racket, «impôt révolutionnaire», trafic de
drogue, trafic d’armes, auxquels s’ajoutent les subsides de pays ennemis
de la Turquie, notamment celui de la Grèce, du moins jusqu’au début des
années 90, à hauteur de 10 millions de Dollars par an.
Sa position, aux marges de la Turquie, de l’Iran et de l’Irak favorise de
plus son contrôle sur le trafic transfrontalier et lui permet soit
d’organiser lui-même des réseaux de passeurs (immigration clandestine), de
contrebande, de trafiquants de drogue (on estime que le PKK contrôlait le
tiers de l’héroïne transitant par la Turquie)
soit de prélever une «dîme» sur les autres réseaux. L’organisation
disposait de plus, avant l’arrestation d’Abdullah Öcalan de laboratoires
dans les territoires sous contrôle en Irak.
A titre d’exemple, nous pouvons nous intéresser au réseaux du PKK en
Roumanie (ou vivent environ 60000 kurdes) en 1997 :
C’est ici l’ERNK qui gère le trafic, son chef local étant également
directeur de «l’association des hommes d’affaires d’Orient». Le délégué
de la propagande est le responsable de la collecte de fonds. Selon la
police roumaine, les Kurdes sont impliqués dans toutes les saisies
effectuées sur des compagnies de transport turques. L’ERNK se défend de
tout implication avec les trafiquants, alléguant même d’une collaboration
avec les services de police contre eux. Vérification faite par l’OGD
auprès des services anti-drogues roumains, quatre saisies on été
effectuées à cette date depuis 1990 sur information de l’ERNK, aucune
n’impliquant des Kurdes. La «collaboration» semble surtout avoir pour
but d’éliminer la concurrence.
C’est en Azerbaïdjan, dans l’enclave du Nakhitchevan, que se
situait la plaque tournant du trafic de drogue du PKK, en réalité celle de
la plupart des réseaux de trafic de drogue issus de pays d’Asie Centrale
producteurs d’opiacés (Afghanistan Tadjikistan) et transitant par la
Turquie (Mafia des «loups gris», mafia arménienne du Dachkat)
bénéficiant de la «protection» des autorités azéries depuis le coup d’État
de 1995 portant au pouvoir l’homme fort du "clan du Nakhitchevan", Gueïdar
Aliev.
Outre le revenu direct du narco trafic, le PKK procède classiquement au
blanchiment d’argent. La Drug Enforcement Administration, dépendant du
département de la justice américain, affirmait en 1995 qu’«il est
prouvé que le PKK est désormais parfaitement organisé pour produire,
convoyer, et trafiquer les opiacés et le cannabis dans toute l’Europe. Qui
plus est preuves matérielles et sources de renseignements démontrent que
le PKK se livre également au blanchiment de l’argent provenant du
narcotrafic... les fonds ainsi récupérés sont ensuite rétrocédés à cette
organisation terroriste»
L’ «Örgüt »
a de plus, ou a eu la main mise sur une partie des mafias kurdes des grandes
villes de l’Ouest de la Turquie, bénéficiant ainsi des bénéfices issus de
la prostitution, de la drogue, du trafic d’enfants, des surveillants de
Parking, chiffonniers, ateliers clandestins etc. Parmi les « familles » et
les « baba »
impliquées, on cite les clans Aksoy, Aydin-Metin, Baybasin, Cantürk, Demir,
Guven, Kaya, Kitay, Konuklu-Ay, Koylan, Ozdemir, Polat, Sakik, Senar, Ugur,
Yildrim. Le 8 mars 1995 la police découvre deux laboratoires de raffinage
d'héroïne près du hameau de Saray, dans la province turque de Tekirdağ et
arrête 14 membres, ou alliés, des clans Konuklu et Ay. Dans les
laboratoires, 92 kilos d'héroïne, 336 kilos de morphine-base afghane, 32
kilos d'anhydride acétique; mais aussi 2 Kalachnikov, diverses armes de
poing et des documents internes du PKK. L'une des fermes appartient aux
Konuklu, précisément à Mme Gulistan Konuklu, elle-même fille de Nasrullah
Ay, un cadre du PKK. Des documents trouvés sur place montrent qu'une
partie des profits va au PKK. Des membres de ces clans sont aussi actifs
dans l'appareil logistique du PKK : soins aux blessés, fourniture de
radios, coursiers, diffusion de la propagande, etc. En septembre 1995, la
police néerlandaise annonce à La Haye le démantèlement d’un réseau de
trafiquants d’héroïne, des Kurdes de Turquie, suite à des perquisitions
conduites dans 17 appartements et locaux, dans tout le pays. Suleyman
Metin, Husnu Metin, Gonul Metin, Timour Aydin sont arrêtés aux Pays-Bas;
Kamer Metin et Ali Aydin, à Istanbul. Ce réseau comptait près de 2000
membres, des grands chefs aux petits dealers de rue. 30 kilos d’héroïne
pure sont saisis. Le réseau en a écoulé plusieurs centaines de kilos par
an depuis 1992. A Istanbul, la police saisit 3 hôtels, 4 appartements, une
villa, tous luxueux, appartenant au clan. Des dizaines de comptes bancaires
sont bloqués dans les deux pays.
Ce ne sont bien sûr que des exemples parmi beaucoup d’autres mais qui
permettent de bien appréhender l’importance du trafic de drogue pour le PKK.
La
présence d’une importante immigration kurde en Europe lui assure de plus
le revenu de l’impôt révolutionnaire, ou plutôt de la "contribution du
peuple kurde",
prélevée par l’ERNK principalement en France, en Allemagne, en Belgique,
aux Pays-Bas, au Royaume Uni, en Suède. Ainsi au Royaume Uni, en 1993
d’après le NCIS
le revenu tiré de l’impôt révolutionnaire aurait été d’environ 3 millions
de dollars. L’encadrement de l’immigration
kurde est très serré et
méthodiquement organisé. Comme nous pouvons le voir dans l’organigramme
que nous avons tenté d’élaborer, l’Europe est quadrillée par diverses
subdivisions, allant de la Province au District, permettant une
«récolte» efficace. Dans chaque district, ce sont les sympathisants qui
se chargent de récupérer l’impôt ainsi que les cotisations lors d’une
campagne annuelle de récolte de fonds se déroulant entre octobre et
janvier. Une réunion européenne est organisée avant la campagne, fixant
les objectifs à atteindre, lesquels sont ensuite répartis en descendant la
hiérarchie de la Province au District. On notera aussi l’argent provenant
d’opérations légales, comme la vente de livres (le plus souvent les écrits
d’Abdullah Öcalan) ou de journaux en Turquie et en Europe (Özgür Politika,
Özgür Gündem). Cette utilisation d’une diaspora nombreuse pour financer
un mouvement de guérilla est loin d’être unique : l’exemple de l’UCK
paraît particulièrement pertinent : Le financement de l'UÇK vient de
donations "volontaires" de la diaspora kosovare en Europe. Des
organisations de front, comme le Mouvement National du Kosovo (LPK)
ou l'Alliance Démocratique des Albanais en Allemagne (DVAD)
récoltent les dons au profit du fond Vlendlindja Thërret ("Appel de la
Patrie") basé en Suisse. Il est "recommandé" aux donateurs de payer
3 % de leurs revenus mensuels. Ces donations représentent environ 1 million
de dollars par mois. L’impôt révolutionnaire est en fait le mode de
financement le plus courant des mouvements terroristes ou de guérilla : FARC en Colombie, Tigres Tamouls au Skri Lanka, ou ETA au pays basque
espagnol.
La liste
est longue mais on considère qu’au temps de sa «splendeur», le PKK avait
à sa disposition un budget annuel compris entre 80 et 90 millions de
dollars, équivalent au budget du Gouvernement régional Kurde en Irak. Le
financement aujourd’hui n’a pas été interrompu par le déclin militaire de
l’organisation et semble au contraire devenu sa «raison de vivre» : la
majeure partie des «flux» financier à juste changé de destination et
aboutirait plus dans des coffres individuels que dans ceux du parti, voire
dans ceux de la dissidence : à titre d’exemple un représentant du PKK en
Allemagne a disparu en 2000 avec 2,5 millions de marks.
Organisation
|
Président |
|
Conseil présidentiel
(6 membres, élus tous les quatre ans
par comité central) |
|
Comité central (50 membres)
|
Conseil de discipline |
|
Services de renseignement et de sécurité |
Groupes de vengeance Métropolitains |
|
Halk Savunma Güçleri,
forces de
défense du peuple. (ex ARGK) |
Front de libération nationale du Kurdistan (Eniya Rizgariya
Netewa Kurdistan, ERNK) |
|
Conseil militaire central |
Comité central européen |
|
Commandements opérationnels |
Conseils Militaires provinciaux |
Organisations :
-
Estudiantines
-
Féminines
-
De jeunesse
-
Culturelles : Kon-Kurd
-
De Juristes
-
De religieux
|
10 Comité provinciaux
(Eyalet) :
Allemagne : 5
France
Pays Bas
Scandinavie
Autriche
Suisse
La Belgique, Angleterre, Espagne et
Italie relèvent directement de la direction centrale
|
|
|
Bureaux de commandements régionaux |
KNK,
congrès national du Kurdistan (Kongra Netewiya Kurdistan):
Siège à Bruxelles, bureaux à Paris, Berlin, Londres, Stockholm. |
Comités régionaux (Bölge) |
|
Offices Locaux. |
Parlement Kurde en Exil |
Comités de Districts (Alan)
|
Figure 2: Organigramme du Parti (réalisé par nos
soins) Si les noms ou appellations officielles
ont pu changer, le cadre formel reste le même.
De son origine marxiste-léniniste, le PKK a gardé
un goût prononcé pour la bureaucratie : son schéma de fonctionnement est
d’une grande complexité, les décisions, si l’on s’en tient aux dispositions
théoriques prévues par l’organisation, sont prises en conformité avec un
règlement précis et la consultation d’un certain nombre d’organes. Cette
complexité de façade (voir figure 2) ne tient pas devant la réalité : le
pouvoir, du 2e congrès de 1982 à 1999 a été exercé par le seul Abdullah Öcalan, qui n’a souffert aucune contestation : il ne paraît donc pas utile
de s’attarder sur un règlement interne prévoyant entre autres la
surveillance du conseil de présidence par le comité central qui l’a «élu», des décisions prises à
la majorité absolue, et une démocratie interne qui reste toujours
aujourd’hui un vœu pieu. La hiérarchie est d’une grande souplesse,
favorisée par une extrême mobilité des «cadres», «représentants» et
autres «porte-paroles» : «il n’y a pas de numéro 2»
répète «Emre»[28],
ancien
«cadre» ayant rompu avec le parti comme beaucoup d’autres en 1999. Les
«dirigeants» du PKK en Europe restent en moyenne en place 6 mois avant
de se voir attribué une nouvelle affectation, sans contestation possible
sur décision du «secrétaire général» devenu «président» après le 5e
congrès de 1995. C’est pourquoi il est courant de trouver un haut cadre de
l’organisation avec 20 ans de métier sous les ordres d’un nouveau venu,
étant entré quelques mois plus tôt au parti, les jeunes militants ayant été
préalablement conditionnés dans les camps d’entraînement du parti. Nous
avons vu comment le PKK recrutait en Turquie dans une jeunesse sans
éducation, facilement malléable et perméable à la propagande du parti :
l’éducation politique est intense et passe par un véritable lavage de
cerveau, intensifié pour les militants recruté en Europe, logiquement plus
«pervertis». Les membres se retrouvent dans une nouvelle «famille», ou
la figure «d’Apo» se substitue à celle du père : il est obligatoire de
rompre avec les liens antérieurs, familiaux, amicaux ou conjugaux afin de se
consacrer exclusivement à la cause. Toute relation amoureuse est
théoriquement interdite, les Kurdes étant jugés «ne méritant pas d’aimer
et d’être aimés tant que le Kurdistan restera sous occupation de
l’ennemi», et le seul être digne d’amour, étant «parfait», est le
président lui-même. La spécificité du système éducatif turc, que nous
avons pu éprouver sur place, est d’être basé sur le «par cœur», la
mémorisation, les Kurdes comme les Turcs étant ainsi particulièrement
doués pour cet exercice. Une conversation avec un militant de base, comme
nous avons pu en avoir à Diyarbakır, à Istanbul ou à Paris, frappe non pas
tant par la teneur du discours, mêlant phraséologie messianique, marxisme
léninisme, nationalisme et répétition des derniers mots d’ordres
retransmis par les médias du parti, mais par sa forme, stéréotypée,
aseptisée, et qui fait que les mêmes termes, dans le même ordre se
retrouveront dans la bouche de personnes différentes, du militant ou
sympathisant vendeur de Simit (petits pains rond) au «cadre» en costume.
Être un
«intellectuel» au sein du PKK est jugé comme une tare, un travers à
corriger : c’est officiellement le signe d’une perte de ses racines et
d’une imprégnation de la culture colonialiste et impérialiste. C’est
surtout un danger interne pour l’organisation qui ne souhaite pas voir ses
militants porter un œil critique sur ses méthodes : deux niveaux de
formation sont «proposés», une formation de base et une formation
intensifiée, s’apparentant à une «rééducation». La formation dure 2 mois
et par jour il y a 12 heures de cours. La participation peut varier entre
40 et 60 personnes. Le contexte est très discipliné, chaque militant doit
contrôler tout acte et agissement de l’autre et le dire pendant la
première heure du cours du lendemain. La première partie qui représente à
peu près 20 % de la formation porte sur
l’histoire des sociétés, la révolution «bourgeoise de 1789» la
révolution d’octobre, l’histoire du Kurdistan, la philosophie et
l’histoire du PKK.
La
deuxième partie porte sur les "çözümleme"[29] :
discours d’Öcalan de 4 ou 5 heures marqués par un infatigable martèlement
des mots d’ordres, au rythme de deux par semaine. Ces discours sont filmés,
puis retranscrits et édités par les "Publications de l’Ecole Centrale du
Parti"” avant d’être distribués à toutes les cellules du
parti et traduits
pour l’Europe. Les «élèves» doivent dire ce qu’ils ont compris du
discours, puis faire leur autocritique en choisissant leurs mots avec soin
de peur d’être désignés comme «agent provocateur» et d’être au mieux
«rééduqué», au pire exécuté.
RAUFER Xavier et HAUT Françoise, « Violence "politique" et
narcotrafic : les Yardies jamaïquains et le PKK », notes et études de
l’institut de criminologie, octobre 1996
|