L'évolution de la question kurde en Turquie
 
depuis l'arrestation d'Abdullah Öcalan
Par Thomas Jézéquel - Juin 2004
Mémoire de fin d'étude Institut d'Études Politiques de Lille

Deuxième partie
Le mouvement kurde de Turquie depuis l'arrestation d'Abdullah Öcalan


 

Le parti des travailleurs du Kurdistan : le PKK

Hégémonie

La monopolisation de l’expression de la cause kurde en Turquie et en Europe

Parti «marxiste léniniste maoïste», le PKK ne souffre aucune contestation au sein de la société kurde et s’efforce de faire taire toute voix discordante (par exemple le HADEP), et Abdullah Öcalan se montre impitoyable pour les «traîtres» ou les «faibles» au sein même du parti : l’histoire du PKK s’apparente à celle du PCUS stalinien, émaillée de grande purges, d’auto critiques et d’exécutions. Nous pouvons nous attarder un peu sur le parallèle entre Stalinisme et Apoïsme en nous en tenant à sa description par Hannah Arendt dans les origines du totalitarisme[1] : le mode opératoire de Staline pour asseoir puis consolider son pouvoir est en effet sensiblement le même. Il est intéressant d’ailleurs de le rapprocher du cas de Saddam Hussein, grand admirateur de Staline et autre paranoïaque notoire : les cadres d’origine du PKK comme du parti Baas n’ont pas survécu aux règlements de comptes et autres purges qui ont émaillé l’historie de ce parti.[2] Bien sûr la comparaison est limitée, Staline ou Saddam appliquant sa politique «officiellement», c'est-à-dire au niveau d’un État ou au moins d’un parti «officiel», tandis qu’Öcalan bâtît un «totalitarisme de clandestinité», un État dans l’État. Néanmoins on remarque des emprunts frappants aux méthodes et à la phraséologie stalinienne : même haine des «Koulaks» avec l’assassinat de grands propriétaires terriens jugés «traîtres de classe», mêmes procès publics ou les «vipères lubriques», pour reprendre le mot de Vissinsky, procureur soviétique, doivent se soumettre à des autocritiques interminables, purges régulières, méfiance maladive du chef envers ses adjoints considérés comme autant de traîtres potentiels. La principale différence avec le système Stalinien est que le PKK, clandestin ne peut agir ouvertement en Turquie, à part brièvement dans certaines zones ayant échappé au contrôle de l’armée turque comme la région de Cudi Dağı à la frontière irakienne. En Irak ou au Liban par contre dans ses camps d’entraînement il peut donner la pleine mesure de sa volonté d’organiser la société kurde. Aujourd’hui encore le PKK, devenu officiellement KONGRA GEL, devenu assez insignifiant militairement en Turquie parvient à encadrer la société kurde par la terreur et la propagande : la société kurde est prise en tenaille entre la répression turque et celle du parti, qui monopolise également la parole en Europe.

La sympathie affichée de l’association France Liberté de Danielle Mitterrand, (laquelle est parallèlement présidente du CILDEKT[3]) pour la cause kurde en général et pour le leader kurde[4] en particulier a beaucoup fait pour favoriser son implantation officielle ou officieuse en France. Plus récemment c’est le leader de la confédération paysanne José Bové qui a affirmé son intention de «rejoindre le Kongra-gel» pour protester contre sa mise à l’index par l’Union Européenne. En Italie, en Allemagne et dans d’autres pays européens, il s’est vu assuré du soutien de partis de gauche.

Le quasi monopole du PKK sur l’opinion kurde est favorisé par son contrôle des médias kurdes comme MED TV, devenu Medya TV, Roj TV ou des hebdomadaires comme Özgür Politika, la ligne du parti est souvent la seule à laquelle ont accès les populations kurdes en Europe. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’elles ont le plus souvent du mal à suivre les évolutions du «parti», à l’image de ce kurde rencontré en janvier 2004 à Lille et qui ignorait tout de la transformation du KADEK en Kongra Gel[5], alors qu’il se disait pourtant proche : la donnée constante est en fait un attachement et une confiance aveugle en «Apo», ce qui est également souvent le cas en Turquie ou les Kurdes sont souvent très peu éduqués. Med TV puis Medya TV ont basé leur propagande sur la répétition inlassable des mots d’ordre du conseil de présidence, Osman Öcalan s’exprimant d’ailleurs souvent au nom de son frère, alimentant la confusion, suivi à l’antenne par divers responsables politiques répétant presque mot pour mot le même discours. La répétition est à la base de toute propagande efficace, et les références historiques ne manquent pas, pour ne citer que les méthodes révolutionnaires de propagande introduites par Goebbels. Le «lavage de cerveau» auquel est soumis le peuple kurde est également utilisé pour éduquer ou «rééduquer» les opposants dans les camps du PKK en Irak. La diversité affichée politiquement (KNK, Kongra-Gel, DEHAP, «Parlement en exil») conjuguée à l’unanimité de ces partis contribue à rendre impossible le développement d’un esprit critique : tout le mouvement kurde semblant parler d’une même voix, l’adhésion à la ligne unique du PKK coule presque de source. Pris entre la propagande officielle de l’État et celle du PKK, entre la répression étatique et la répression, on voit mal comment le peuple kurde pourrait développer une réelle alternative.

Mis sur la liste des partis terroristes, le PKK sous toutes ses dénominations, n’en parvient pas moins à conserver pignon sur rue en Europe grâce au trouble entretenu par la multiplicité de ses formes : à titre d’exemple, nous pouvons décrire l’organisation du «débat» organisé par le KNK pour «informer» les parlementaires européens le 16 février 2004, et auquel nous avons pu assister en passant par le KNK Bruxelles.[6] La réunion a lieu dans les locaux de la maison des parlementaires belges après les protestations concernant sa tenue initiale au Sénat. Sont présents entre autres, outre Jean Cornil, sénateur belge et Pierre Jonckheer député européen, une responsable du PKK Europe, «vice présidente du Kongra-gel»[7] Mizgin Sen, décrite comme un «dinosaure» par des dissidents, Faruk Doru, que nous avions déjà rencontré et qui représente le KNK avec d’autres membres présents, des représentants de Medya TV, canal officieux du PKK, Jenny Van Der Linden, représentante d’Amnesty International, Reyhan Yalçındağ, vice présidente de l'IHD et divers réfugiés politiques kurdes. Nous sommes d’abord intrigués par la présence de Reyhan Yalçindağ qui nous avait été présentée quelques jours plus tôt dans les locaux du KNK comme «notre responsable droits de l’homme», ce qui laisse songeur quant à l’indépendance de cette association vis-à-vis du Kongra-gel. La déclaration de Jenny Van der Linden qui laisse entendre que l’IHD est la principale source d’information d’Amnesty en Turquie permet de mieux comprendre pourquoi cette association, si elle dénonce avec raison les manquements des autorités turques, s’abstient toujours de dénoncer les exactions du PKK contre la population kurde. La représentante de Medya TV tente de convaincre que sa chaîne est «indépendante» et «qu’il n’y a pas de preuves qu’il y a des liens entre Medya TV et le Kongra Gel», des membres du DEHAP que leur parti n’a aucun lien avec le PKK. Ne sont en fait présents comme «représentants du peuple kurde» que des membres à divers degrés des émanations du PKK qui semblent de plus avoir réussi à convaincre certains européens de leur bonne foi, à l’image de ce sénateur belge honoraire qui s’insurge contre la détention d’Abdullah Öcalan, «qu’il faut relâcher puisque les Kurdes suivent une voie pacifique». Les opposants étant muselés, le PKK monopolise de fait en Europe à travers ses propres organisations ou des organisations «amies» (France Liberté notamment qui tente d’après des opposants de faire taire les voix discordantes) tout le discours pro kurde en Europe. La cause kurde est populaire dans les milieux de gauche, mais elle n’est souvent exprimée qu’à travers le PKK en France, en Belgique, en Italie, et en Allemagne où on a vu des militants d’extrême gauche rejoindre la guérilla en Turquie dans les années 1990, par exemple Andrea Wolf, ancienne de la «bande à Baader», tuée au combat, ou Eva Juhnke, capturée en 1998. Cela expliquera par exemple la disproportion accordée à l’affaire Leyla Zana par rapport à sa popularité au sein de la population kurde de Turquie.

Contrôle de la population

Le manque d’éducation, voire l’illettrisme d’une grande partie de la population kurde en fait un terreau privilégié pour la propagande du PKK, tout comme celui de la population turque la rend très perméable à l’idéologie officielle de l’État. Les nombreux «réfugiés de l’intérieur», chassés de leur village par l’armée turque et interdits de retour sans signer un papier attribuant la destruction de leur village au PKK, s’entassent dans les camps et les Gecekondu à la bordure de villes comme Diyarbakir, qui a vu sa population passer d’environ 200 000 en 1991 à près d’un million et demi aujourd’hui, Van qui a vu sa population estimée à 800 000 habitants «doubler voire tripler en 15 ans»[8]. Le chômage, le désoeuvrement, la haine engendrée par la répression, s’ajoutent à l’absence de système scolaire, provoquée autant par les forces armées turques que par le PKK, pour assurer un facile endoctrinement. Selon le journal Hürriyet, près de 654 établissements scolaires ont fermé leur porte en raison de la guerre, mais cela semble grandement sous estimé. Selon une enquête menée par le Turkish Daily News et datée du 26 juin 2000, 61,4 % des jeunes filles de 7 à 13 ans à Diyarbakir ne seraient pas scolarisées. Le taux de scolarisation en primaire serait de 70,9 %, contre 89 % dans toute la Turquie, environ 30 % contre 53 % pour le collège, 18,7 % contre 38,7 % pour le lycée. Pour les études supérieures, le taux atteint 3,8 % dans le sud est, contre 22,8 % pour toute la Turquie. Notons que ces chiffres sont très certainement sous estimés, de nombreux villages et écoles ayant été détruits. Le PKK serait également responsable, selon des sources turques, de l’assassinat d’enseignants. «Tu prends un gosse de 14, 15 ans qui a toujours vécu sous état d’urgence, qui n’est pas éduqué qui n’a pas d’espoir d’avenir, n’importe qui peut le manipuler facilement »[9].

 

Taux de scolarisation

Turquie

Sud-est kurde

Primaire

89 %

70,9 %

Collège

53 %

28,2 %

Lycée

38,7 %

18,7 %

Supérieur

22,8 %

3,8 %

Tableau 1 : Taux de scolarisation des Kurdes en 2000[10]

Les communautés kurdes sont soumises à «l’impôt révolutionnaire» et aux collectes de fonds. Abdullah Öcalan, par un efficace culte de la personnalité est souvent idolâtré par ces communautés, qui voient en lui, à tort ou à raison, leur unique défenseur. Feinte ou réelle, cette adulation est criante pour qui parle à l’abri des oreilles indiscrètes dans le Sud-Est. Cihan, issu d’une famille militante (âgé de 21 ans il a déjà été arrêté et torturé, un de ses frères aîné est mort dans la guérilla, son père est membre du DEHAP à Diyarbakir) dément tout «terrorisme» du PKK. Pour lui «Apo» est un des plus grands penseurs politiques de l’histoire «Marx var, Lenin var, şimdi Apo var»[11], et il s’empresse de nous expliquer les mots d’ordre du KADEK qui font de la résolution du problème kurde un gage de paix pour tout le Moyen Orient, puis le monde[12], et d’Abdullah Öcalan un «Nelson Mandela» kurde qui sortira de prison pour diriger une nouvelle Turquie démocratique ou Kurdes et Turcs vivront en concorde. «Ne inkar, ne ayrılık, demokratik Cumhuriyet»[13] Lors du rassemblement du Newroz 2003, toujours à Diyarbakir, nous pouvons voir la foule répéter sans lassitude à la fin de chaque chanson, ponctuant chaque discours, le mot d’ordre «Biji Serok Apo»[14] en faisant le V de la victoire. Selon Roxane, « des mères kurdes apprennent à leur enfants à dire Biji Serok Apo avant de dire maman, à faire le V de la victoire avant de savoir marcher.» Le rôle des femmes dans le culte de la personnalité, mais aussi dans le contrôle de la population en général est déterminant. Les «crimes d’honneur» relayés par la presse occidentale et par l’IHD, s’ils restent une réalité, sont aussi souvent le fait du PKK. La presse ne s’interroge pas en effet sur le fait que certains de ces crimes soient perpétrés à la Kalachnikov. Selon Roxane, «crimes d’honneurs» et «conseils de famille» tiendraient lieu de couverture aux décisions du PKK. Si de nombreuses femmes sont ainsi exécutées, il est peu souvent fait mention des hommes qui subissent le même sort, une punition consécutive à un refus de rejoindre la guérilla ou une volonté de la quitter, pour les femmes de céder aux avances de «gradés» ou de rentrer dans le moule. La «culpabilité par association» décrite par Hannah Arendt[15] est une réalité chez les militants qui n’hésitent pas à dénoncer leurs proches. «Puisque le mérite se juge au nombre de dénonciations de proches camarades, il est bien évident que la plus élémentaire prudence exige que l’on évite tout contact personnel»[16] : la «société atomisée» décrite par Harendt prend tout son sens ici.  Des dissidents font état du «harem» d’Abdullah Öcalan à Damas, composé d’un mélange hétérogène de soumises et de contraintes, sclérosé par les jalousies et les assassinats. Les habituelles pouvaient ainsi présenter les récalcitrantes (venues de leurs villages pour défendre la cause de leur peuple et non pour jouer les prostituées et qui renvoyaient dons au "harem" l'image de sa déchéance) comme un danger pour la vie du chef, s’assurant ainsi de leur élimination, Öcalan étant notoirement paranoïaque et d’un courage limité. L’adoration des femmes pour le leader est d’autant plus frappante que celui-ci n’a jamais fait preuve d’un grand féminisme, comme le montre son ouvrage « Comment vivre » rédigé en 1996 et édité en décembre 2000. « Le corps de la plupart des femmes kurdes est mort, malodorant, froid et pataud. Elles ont l'âme terne, et aucune capacité intellectuelle". "Donnez la liberté à une femme et elle voudra être esclave (...) Chez nous, une femme ne peut s'éloigner de l'ombre de l'homme. Comment partager la liberté avec une personne si dépendante ?"  Mais ces propos sont farouchement démentis par la plupart des femmes interrogées en Turquie ou en Europe, suivant la politique de l’autruche qui n’est pas le monopole du pouvoir turc. Comment en effet accepter de remettre en cause tout ce pour quoi on s’est battu ? A l’image de staliniens convaincus niant jusqu’à la chute du mur les crimes du communisme, la remise en cause d’Öcalan comme «père aimant», «soleil» du peuple kurde est douloureuse et souvent inacceptable, même après le revirement d’Abdullah Öcalan lors de son procès. «Il ne faut pas désespérer Billancourt» disait Jean-Paul Sartre après les «révélations» de Kroutchev en 1956 : enfermé dans un système de pensée qui ne conçoit qu’une parole, qu’une vérité, l’individu préfère s’enfermer fans le mensonge plutôt que d’accepter l’effondrement de cette vérité.

Financement

Le financement du PKK est varié, mais se rapproche principalement de celui de groupes armés traditionnels : racket, «impôt révolutionnaire», trafic de drogue, trafic d’armes, auxquels s’ajoutent les subsides de pays ennemis de la Turquie, notamment celui de la Grèce, du moins jusqu’au début des années 90, à hauteur de 10 millions de Dollars par an[17]. Sa position, aux marges de la Turquie, de l’Iran et de l’Irak favorise de plus son contrôle sur le trafic transfrontalier et lui permet soit d’organiser lui-même des réseaux de passeurs (immigration clandestine), de contrebande, de trafiquants de drogue (on estime que le PKK contrôlait le tiers de l’héroïne transitant par la Turquie[18]) soit de prélever une «dîme» sur les autres réseaux. L’organisation disposait de plus, avant l’arrestation d’Abdullah Öcalan de laboratoires dans les territoires sous contrôle en Irak.

A titre d’exemple, nous pouvons nous intéresser au réseaux du PKK en Roumanie (ou vivent environ 60000 kurdes) en 1997[19] : C’est ici l’ERNK qui gère le trafic, son chef local étant également directeur de «l’association des hommes d’affaires d’Orient». Le délégué de la propagande est le responsable de la collecte de fonds. Selon la police roumaine, les Kurdes sont impliqués dans toutes les saisies effectuées sur des compagnies de transport turques. L’ERNK se défend de tout implication avec les trafiquants, alléguant même d’une collaboration avec les services de police contre eux. Vérification faite par l’OGD auprès des services anti-drogues roumains, quatre saisies on été effectuées à cette date depuis 1990 sur information de l’ERNK, aucune n’impliquant des Kurdes. La «collaboration» semble surtout avoir pour but d’éliminer la concurrence.

C’est en Azerbaïdjan, dans l’enclave du Nakhitchevan, que se situait la plaque tournant du trafic de drogue du PKK, en réalité celle de la plupart des réseaux de trafic de drogue issus de pays d’Asie Centrale producteurs d’opiacés (Afghanistan Tadjikistan) et transitant par la Turquie (Mafia des «loups gris», mafia arménienne du Dachkat) bénéficiant de la «protection» des autorités azéries depuis le coup d’État de 1995 portant au pouvoir l’homme fort du "clan du Nakhitchevan", Gueïdar Aliev.

Outre le revenu direct du narco trafic, le PKK procède classiquement au blanchiment d’argent. La Drug Enforcement Administration, dépendant du département de la justice américain, affirmait en 1995 qu’«il est prouvé que le PKK est désormais parfaitement organisé pour produire, convoyer, et trafiquer les opiacés et le cannabis dans toute l’Europe. Qui plus est preuves matérielles et sources de renseignements démontrent que le PKK se livre également au blanchiment de l’argent provenant du narcotrafic... les fonds ainsi récupérés sont ensuite rétrocédés à cette organisation terroriste»[20]

L’ «Örgüt »[21] a de plus, ou a eu la main mise sur une partie des mafias kurdes des grandes villes de l’Ouest de la Turquie, bénéficiant ainsi des bénéfices issus de la prostitution, de la drogue, du trafic d’enfants, des surveillants de Parking, chiffonniers, ateliers clandestins etc. Parmi les « familles » et les « baba[22] » impliquées, on cite les clans Aksoy, Aydin-Metin, Baybasin, Cantürk, Demir, Guven, Kaya, Kitay, Konuklu-Ay, Koylan, Ozdemir, Polat, Sakik, Senar, Ugur, Yildrim. Le 8 mars 1995 la police découvre deux laboratoires de raffinage d'héroïne près du hameau de Saray, dans la province turque de Tekirdağ et arrête 14 membres, ou alliés, des clans Konuklu et Ay. Dans les laboratoires, 92 kilos d'héroïne, 336 kilos de morphine-base afghane, 32 kilos d'anhydride acétique; mais aussi 2 Kalachnikov, diverses armes de poing et des documents internes du PKK. L'une des fermes appartient aux Konuklu, précisément à Mme Gulistan Konuklu, elle-même fille de Nasrullah Ay, un cadre du PKK. Des documents trouvés sur place montrent qu'une partie des profits va au PKK. Des membres de ces clans sont aussi actifs dans l'appareil logistique du PKK : soins aux blessés, fourniture de radios, coursiers, diffusion de la propagande, etc. En septembre 1995, la police néerlandaise annonce à La Haye le démantèlement d’un réseau de trafiquants d’héroïne, des Kurdes de Turquie, suite à des perquisitions conduites dans 17 appartements et locaux, dans tout le pays. Suleyman Metin, Husnu Metin, Gonul Metin, Timour Aydin sont arrêtés aux Pays-Bas; Kamer Metin et Ali Aydin, à Istanbul. Ce réseau comptait près de 2000 membres, des grands chefs aux petits dealers de rue. 30 kilos d’héroïne pure sont saisis. Le réseau en a écoulé plusieurs centaines de kilos par an depuis 1992. A Istanbul, la police saisit 3 hôtels, 4 appartements, une villa, tous luxueux, appartenant au clan. Des dizaines de comptes bancaires sont bloqués dans les deux pays[23]. Ce ne sont bien sûr que des exemples parmi beaucoup d’autres mais qui permettent de bien appréhender l’importance du trafic de drogue pour le PKK.

La présence d’une importante immigration kurde en Europe lui assure de plus le revenu de l’impôt révolutionnaire, ou plutôt de la "contribution du peuple kurde"[24], prélevée par l’ERNK principalement en France, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, au Royaume Uni, en Suède. Ainsi au Royaume Uni, en 1993 d’après le NCIS[25] le revenu tiré de l’impôt révolutionnaire aurait été d’environ 3 millions de dollars. L’encadrement de l’immigration kurde est très serré et méthodiquement organisé. Comme nous pouvons le voir dans l’organigramme que nous avons tenté d’élaborer, l’Europe est quadrillée par diverses subdivisions, allant de la Province au District, permettant une «récolte» efficace. Dans chaque district, ce sont les sympathisants qui se chargent de récupérer l’impôt ainsi que les cotisations lors d’une campagne annuelle de récolte de fonds se déroulant entre octobre et janvier. Une réunion européenne est organisée avant la campagne, fixant les objectifs à atteindre, lesquels sont ensuite répartis en descendant la hiérarchie de la Province au District. On notera aussi l’argent provenant d’opérations légales, comme la vente de livres (le plus souvent les écrits d’Abdullah Öcalan) ou de journaux en Turquie et en Europe (Özgür Politika, Özgür Gündem). Cette utilisation d’une diaspora nombreuse pour financer un mouvement de guérilla est loin d’être unique : l’exemple de l’UCK paraît particulièrement pertinent : Le financement de l'UÇK vient de donations "volontaires" de la diaspora kosovare en Europe. Des organisations de front, comme le Mouvement National du Kosovo (LPK) ou l'Alliance Démocratique des Albanais en Allemagne (DVAD) récoltent les dons au profit du fond Vlendlindja Thërret ("Appel de la Patrie") basé en Suisse. Il est "recommandé" aux donateurs de payer 3 % de leurs revenus mensuels. Ces donations représentent environ 1 million de dollars par mois. L’impôt révolutionnaire est en fait le mode de financement le plus courant des mouvements terroristes ou de guérilla : FARC en Colombie, Tigres Tamouls au Skri Lanka, ou ETA au pays basque espagnol. 

La liste est longue mais on considère qu’au temps de sa «splendeur», le PKK avait à sa disposition un budget annuel compris entre 80 et 90 millions de dollars, équivalent au budget du Gouvernement régional Kurde en Irak. Le financement aujourd’hui n’a pas été interrompu par le déclin militaire de l’organisation et semble au contraire devenu sa «raison de vivre» : la majeure partie des «flux» financier à juste changé de destination et aboutirait plus dans des coffres individuels que dans ceux du parti, voire dans ceux de la dissidence : à titre d’exemple un représentant du PKK en Allemagne a disparu en 2000 avec 2,5 millions de marks.[26]

Organisation

Président

Conseil présidentiel

(6 membres, élus tous les quatre ans par comité central)

Comité central (50 membres)

 

Conseil de discipline

 

Services de renseignement et de sécurité

Groupes de vengeance Métropolitains

 

Halk Savunma Güçleri, forces de défense du peuple. (ex ARGK)

Front de libération nationale du Kurdistan (Eniya Rizgariya Netewa Kurdistan, ERNK)

Conseil militaire central

Comité central européen

Commandements opérationnels

Conseils Militaires provinciaux

Organisations :

  • Estudiantines
  • Féminines
  • De jeunesse
  • Culturelles : Kon-Kurd[27]
  • De Juristes
  • De religieux

10 Comité provinciaux (Eyalet) :

Allemagne : 5

France

Pays Bas

Scandinavie

Autriche

Suisse

La Belgique, Angleterre, Espagne et Italie relèvent directement de la direction centrale

 

 

Bureaux de commandements régionaux

KNK, congrès national du Kurdistan (Kongra Netewiya Kurdistan): Siège à Bruxelles, bureaux à Paris, Berlin, Londres, Stockholm.

Comités régionaux (Bölge)

Offices Locaux.

Parlement Kurde en Exil

Comités de Districts (Alan)

 

Figure 2: Organigramme du Parti (réalisé par nos soins) Si les noms ou appellations officielles ont pu changer, le cadre formel reste le même.

De son origine marxiste-léniniste, le PKK a gardé un goût prononcé pour la bureaucratie : son schéma de fonctionnement est d’une grande complexité, les décisions, si l’on s’en tient aux dispositions théoriques prévues par l’organisation, sont prises en conformité avec un règlement précis et la consultation d’un certain nombre d’organes. Cette complexité de façade (voir figure 2) ne tient pas devant la réalité : le pouvoir, du 2e congrès de 1982 à 1999 a été exercé par le seul Abdullah Öcalan, qui n’a souffert aucune contestation : il ne paraît donc pas utile de s’attarder sur un règlement interne prévoyant entre autres la surveillance du conseil de présidence par le comité central qui l’a «élu», des décisions prises à la majorité absolue, et une démocratie interne qui reste toujours aujourd’hui un vœu pieu. La hiérarchie est d’une grande souplesse, favorisée par une extrême mobilité des «cadres», «représentants» et autres «porte-paroles» : «il n’y a pas de numéro 2» répète «Emre»[28], ancien «cadre» ayant rompu avec le parti comme beaucoup d’autres en 1999. Les «dirigeants» du PKK en Europe restent en moyenne en place 6 mois avant de se voir attribué une nouvelle affectation, sans contestation possible sur décision du «secrétaire général» devenu «président» après le 5e congrès de 1995. C’est pourquoi il est courant de trouver un haut cadre de l’organisation avec 20 ans de métier sous les ordres d’un nouveau venu, étant entré quelques mois plus tôt au parti, les jeunes militants ayant été préalablement conditionnés dans les camps d’entraînement du parti. Nous avons vu comment le PKK recrutait en Turquie dans une jeunesse sans éducation, facilement malléable et perméable à la propagande du parti : l’éducation politique est intense et passe par un véritable lavage de cerveau, intensifié pour les militants recruté en Europe, logiquement plus «pervertis». Les membres se retrouvent dans une nouvelle «famille», ou la figure «d’Apo» se substitue à celle du père : il est obligatoire de rompre avec les liens antérieurs, familiaux, amicaux ou conjugaux afin de se consacrer exclusivement à la cause. Toute relation amoureuse est théoriquement interdite, les Kurdes étant jugés «ne méritant pas d’aimer et d’être aimés tant que le Kurdistan restera sous occupation de l’ennemi», et le seul être digne d’amour, étant «parfait», est le président lui-même. La spécificité du système éducatif turc, que nous avons pu éprouver sur place, est d’être basé sur le «par cœur», la mémorisation, les Kurdes comme les Turcs étant ainsi particulièrement doués pour cet exercice. Une conversation avec un militant de base, comme nous avons pu en avoir à Diyarbakır, à Istanbul ou à Paris, frappe non pas tant par la teneur du discours, mêlant phraséologie messianique, marxisme léninisme, nationalisme et répétition des derniers mots d’ordres retransmis par les médias du parti, mais par sa forme, stéréotypée, aseptisée, et qui fait que les mêmes termes, dans le même ordre se retrouveront dans la bouche de personnes différentes, du militant ou sympathisant vendeur de Simit (petits pains rond) au «cadre» en costume.

Être un «intellectuel» au sein du PKK est jugé comme une tare, un travers à corriger : c’est officiellement le signe d’une perte de ses racines et d’une imprégnation de la culture colonialiste et impérialiste. C’est surtout un danger interne pour l’organisation qui ne souhaite pas voir ses militants porter un œil critique sur ses méthodes : deux niveaux de formation sont «proposés», une formation de base et une formation intensifiée, s’apparentant à une «rééducation». La formation dure 2 mois et par jour il y a 12 heures de cours. La participation peut varier entre 40 et 60 personnes. Le contexte est très discipliné, chaque militant doit contrôler tout acte et agissement de l’autre et le dire pendant la première heure du cours du lendemain. La première partie qui représente à peu près 20 % de la formation porte sur l’histoire des sociétés, la révolution «bourgeoise de 1789» la révolution d’octobre, l’histoire du Kurdistan, la philosophie et l’histoire du PKK.

La deuxième partie porte sur les "çözümleme"[29] : discours d’Öcalan de 4 ou 5 heures marqués par un infatigable martèlement des mots d’ordres, au rythme de deux par semaine. Ces discours sont filmés, puis retranscrits et édités par les "Publications de l’Ecole Centrale du Parti"” avant d’être distribués à toutes les cellules du parti et traduits pour l’Europe. Les «élèves» doivent dire ce qu’ils ont compris du discours, puis faire leur autocritique en choisissant leurs mots avec soin de peur d’être désignés comme «agent provocateur» et d’être au mieux «rééduqué», au pire exécuté.


 

[1] ARENDT Hannah, les origines du totalitarisme, Paris, Seuil, 1972

[2] Voir à ce sujet ABURISH Saïd K, le vrai Saddam Hussein, Paris, Saint Simon, 2003

[3] Comité International pour la Libération des Députés Kurdes Emprisonnés en Turquie.

[4] Elle s’adresse à lui dans les termes « cher président Öcalan » dans «  lettre ouverte au président Öcalan » (http://www.kurdistan.org/Articles/dmforpeace.html)

[5] En novembre 2003

[6] L’intégralité des discours est en annexe.

[7] Les « titres » sont souvent trompeurs et reflètent rarement la réelle importance dans un parti ou « il n’y a pas de numéro 2 ». Les cadres sont interchangeables et ne passent pas dans l’idéal plus de 6 mois au même poste.

[8] KUTSCHERA Chris, le temps du desespoir,

[9] Entretien Roxane 18 février 2004, Paris.

[10] Chiffres : Turkish daily news, 26 juin 2000, selon données de l’Institut d’Etat des statistiques (DIE), de l’organisation de la planification de l’Etat (DEPARTEMENT), de la banque mondiale et de l’Unicef.

[11] Il y a Marx, il y a Lenine, maintenant il y a Apo (turc)

[12] Voir à ce sujet l’entretien de Faruk Doğru, 26 janvier 2004, Bruxelles, en annexe

[13] Ni négation ni séparation, république démocratique (turc)

[14] Vive notre chef Apo (Kurmandji)

[15] Arendt Hannah, les origines du totalitarisme, op.cit, p 46

[16] id.

[17] www.terrorwatch.ch

[18] Source : Dépêche Internationale des Drogues, n°40, février 1995

[19] Observatoire de géopolitique des Drogues, http://www.ogd.org/rapport/RP07_4_ROUMANIE.html

[20] Notes et Etudes de l’Institut de Criminologie de Paris, n°30 d’octobre 1995, et n°33 d’octobre 1996

[21] Organisation (turc)

[22] Père, ici équivalent de « parrain » (turc)

[23] RAUFER Xavier et HAUT Françoise, « Violence "politique" et narcotrafic : les Yardies jamaïquains et le PKK », notes et études de l’institut de criminologie, octobre 1996

[24] Faruk Doru au siège du KNK à Bruxelles, février 2004.

[25] National Criminal Intelligence Service

[26] RADU Michael, op. cit.

[27] « Confédération des associations kurdes en Europe »  Ces associations n’ont souvent aucune existence réelle, mais le PKK affectionne la création de « comités ».

[28] Pseudonyme. Source : document inédit aimablement transmis par l’OFK, non publié. C’est essentiellement sur ce document que s’appuie cette partie.

[29] Dénouement ou solution (turc)


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