L'évolution de la question kurde en Turquie
 
depuis l'arrestation d'Abdullah Öcalan
Par Thomas Jézéquel - Juin 2004
Mémoire de fin d'étude Institut d'Études Politiques de Lille

Première partie
Situation en 1999 et évolution des droits de la minorité kurde en Turquie


 

L'évolution

La difficulté d’appliquer concrètement les réformes

Le clivage entre le pouvoir élu et le pouvoir réel

Comme on le sait la loi fondamentale de 1983 a été imposée par les militaires arrivés au pouvoir par le coup d’État du 12 septembre 1980. Si la vie politique est revenue à la normale à partir de 1984 et des premières élections «libres» portant au pouvoir l’ANAP de Turgut Özal, l’armée a pris soin de conserver un rôle primordial qui en fait le principal pouvoir exécutif turc. Une démocratie de façade, placée dès 1984 sous le signe de la guerre civile dans le Sud-est de la Turquie avec l’émergence du PKK le 15 août : les gouvernements élus seront le plus souvent favorables aux militaires, comme ceux de Tansu Ciller ou Bülent Ecevit, le seul gouvernement s’étant ouvertement opposé à l’armée avant 2002 étant celui de l’islamiste Necmetin Erbakan, renversé le 28 février 1997 par une intervention des militaires au nom de la «défense de la laïcité». Le MGK était jusqu’aux récentes réformes un outil d’application de la Constitution turque. Son secrétariat général était dirigé par les généraux qui décidaient et menaient de fait la politique de la Turquie. Pour Erol Özköray, journaliste truc connu pour ses critiques acerbes de l’oligarchie militaire, «Elle [l’armée] est devenue un groupe social à part entière doté de privilèges particuliers, replié sur lui-même. Bref, une caste vivant en autarcie, séparée du reste de la population.»[22]. Considérée comme le moteur de la modernisation de la Turquie, la classe militaire aurait pour but essentiel de conserver son pouvoir. Le MGK, qui se réunit une fois par mois sous la présidence du président de la République, est composé du premier ministre, du ministre des Affaires étrangères, du ministre de la Défense, du chef d’état-major, ainsi que des chefs des armées (Terre, Air, Marine et Gendarmerie). L’armée joue en fait le rôle d’un parti politique classique non soumis à une responsabilité vis-à-vis des électeurs. Elle est de plus indépendante du pouvoir démocratique : le ministre de la défense est soumis aux ordres non du premier ministre mais du chef de l’État major, la justice civile n'a pas compétence pour juger des crimes commis par des militaires, elle est la seule institution qui échappe au contrôle de la Cour des Comptes et son budget ne peut pas être censuré par le gouvernement. Son rôle de «garant de l’intégrité de la république» la met à l’abri des critiques. Sous la direction du chef d'état-major, les militaires qui siègent au MGK définissent les grands axes de la politique turque. Théoriquement dotée d’un simple pouvoir «consultatif», le Conseil de sécurité nationale censure ou valide les initiatives du gouvernement élu. Dans les domaines sensibles de la sécurité, l’accès du gouvernement aux services de renseignement est limité. Le Sud-est, placé jusqu’en 2002 sous état d’urgence échappait de fait à l’autorité du gouvernement et était dirigé directement par les forces armées par l’intermédiaire des «super gouverneurs», devenant une zone soumise à une réglementation exceptionnelle : à titre d’exemple il était possible en 2002 d’entendre de la musique kurde dans des boutiques d’Istanbul, ce qui n’était pas le cas par exemple à Diyarbakır au cœur du Kurdistan turc. Quant au fonctionnement de l’«État profond» (l’organisation interne du secrétariat du MGK en fait partie), il échappait totalement au gouvernement. Le contenu des réunions et leurs décisions sont de plus restés secrets jusqu’à une décision du 10 décembre 2003. L’armée assoit de plus son pouvoir sur sa puissance économique par l’intermédiaire d’une gigantesque holding, OYAK[23], organisation comptant près de 180000 membres (exclusivement des militaires qui doivent obligatoirement reverser 10% de leur soldes) en 2000, présente dans 26 compagnies (essentiellement les banques et l’automobile, par l’intermédiaire de Renault)[24]. Jusqu’à une fronde du nouveau président de la république Ahmet Necdet Sezder, l’armée procédait régulièrement à des purges dans les rangs des fonctionnaires, éliminant ceux suspects de sympathies «séparatistes» (kurdes) ou Islamistes, s’assurant donc une bureaucratie «fidèle aux principes d’Atatürk» et appliquant à la lettre ses préceptes. Plutôt hostile aux demandes européennes vue comme un «complot pour diviser la Turquie», l’armée va cependant laisser à partir des accords d’Helsinki le gouvernement procéder à des amendements dans la Constitution afin de satisfaire aux critères de Copenhague. Nous avons déjà vu qu’en ce qui concerne le gouvernement Ecevit les réformes ont été faites «sous influence» aboutissant à «une démocratisation à la militaire». Après les réformes constitutionnelles et pénales les principaux griefs faits à la Turquie, rappelés inlassablement par les organisations indépendantes comme R.S.F, Amnesty, Human Right Watch dans leurs rapports annuels, seront la non application concrète de réformes jugées «cosmétiques».

Une mise en place difficile : l’hostilité de l’administration et des militaires

La nature particulière du gouvernement Ecevit laissait peu de doutes quant à la volonté d’appliquer les réformes, les intérêts du gouvernement et ceux de «l’État profond» étant étroitement liés. La nature conflictuelle des rapports entre l’AKP et l’armée était par contre le gage d’une évolution, mais si les réformes constitutionnelles et pénales se sont accélérées et ont été approfondies, le gouvernement dispose de peu de moyens pour les faire appliquer : sur le terrain, le fin mot revient aux forces armées et aux tribunaux. Ceux-ci bénéficient d’une force d’inertie certaine et l’utilisent largement. Ils sont aidés en cela par la grande largesse d’interprétation laissée par certains articles de la Constitution et du Code pénal et par le fait qu’une législation «en travaux» comporte des textes parfois antagonistes.

·        Presse

Si l’on prend l’exemple des publications en kurde, les journaux sont moins soumis à des interdictions pures et simples qu’à des obstacles entravant leur bon fonctionnement. Le rédacteur d’Azadiya Welat, Sami Tan décrit dans une interview la méthode des autorités : "Lorsque nous nous adressons à des interlocuteurs officiels, nous devons proposer un nom dans les deux langues (turc et kurde). Parfois, nous n’obtenons pas d’autorisation à cause de notre appellation kurde. Par ailleurs, les informations et les analyses que nous publions sont parfois considérées comme un délit et débouchent alors sur un procès. Dans la mesure où nous tenons en tant que publication kurde à exercer notre défense en langue kurde lors des audiences de ces procès, nous nous voyons reprocher d’avoir fait notre défense «dans une langue incompréhensible». Une défense effectuée en langue kurde est donc considérée comme un acte politique. On s’entend alors dire : «Un rédacteur en chef a au minimum terminé le lycée. Il est donc impossible qu’il ne connaisse pas le turc. Par conséquent, en parlant le kurde, il prend une position politique."[25].

·        Universités

Une campagne menée à partir du printemps 2002 par des étudiants kurdes dans plusieurs grandes villes de Turquie pour obtenir l’enseignement du kurde à l’université a été sévèrement réprimée, donnant lieu à plusieurs arrestations. Les signataires des pétitions ont le plus souvent été exclus de leur université, sous le prétexte que la campagne de pétition était «soutenue par le PKK»[26] A titre d’exemple le 12 décembre 2002, le conseil de discipline de l’université Yüzüncü Yıl de Van excluait pour 6 mois 175 élèves. Sentence bien plus lourde le 22 mai le tribunal d’Adana condamnait 4 étudiants à 3 ans et 9 mois d’emprisonnement pour «aide à une organisation illégale» après une pétition signée en janvier 2002.[27]

·        Télévision et radio

En ce qui concerne la diffusion d’émissions en langue kurde à la radio ou à la télévision, RTÜK, le haut conseil de la radio et de la télévision[28] tente de s’en tenir à une application minimum : la loi 4771 votée le 3 Août 2002 prévoit en effet la diffusion d'un maximum quotidien de 45 minutes d'émissions radiophoniques en kurde, et de 30 minutes de programmes télévisés par jour. Les programmes en kurde doivent de plus être sous-titrés à la télévision, et répétés en turc à la radio. Le 18 décembre 2002, RTÜK publiait un décret sur les langues à utiliser à la radio et à la télévision, déterminant le but de des programmes comme étant de «développer l’emploi du turc comme langue usuelle», tentant donc d’annuler et de rendre inoffensive la modification de la Constitution. En novembre 2003 un nouveau décret de RTÜK restreignait la diffusion de programmes en kurde à 2 h par semaine à la télévision et RTÜK se réservait le droit de déterminer quelle chaîne ou quelle station serait autorisée à diffuser ces programmes. Une autre circulaire datée du 5 décembre indiquait que les «musiques, informations ou programmes culturels en langues traditionnelles ne pourront pas être à caractère éducatif» et devront «être adressés aux adultes» interdisant par exemple les dessins animés en langue kurde ou les émissions musicales destinées aux enfants, dans le but, on peut l’imaginer d’éviter la transmission de la langue d’une génération à l’autre. Ces réglementations sont bien sur parfaitement contraire à l’esprit des réformes votées par le parlement, mais semblent bien illustrer pourquoi, dans un pays ou l’administration et les principaux organes (conseil supérieur de l’éducation (YÖK), conseil supérieur de la radio et de la télévision) sont dirigés non pas par le gouvernement mais par des fonctionnaires acquis à l’armée, il est très difficile d’exiger une application immédiate de la législation.

·        Cours en langue kurde

L’ouverture cours de langue kurde dans le sud-est de la Turquie a elle donné lieu à une véritable «guérilla procédurière» qui illustre par un certain ridicule à quel point la banalisation du kurde est un cap psychologique difficile à franchir. Dans la mentalité kémaliste de 1982, le fait que des cours de langue «séparatiste» puissent voir le jour légalement était tout simplement inconcevable. Le premier cours a été ouvert le 16 mars 2004 à Batman après une demande faite le 17 avril 2003 et près d’un an de reports. Au cours d’une inspection préliminaire à Batman en octobre 2003, les inspecteurs ont constaté que les portes de six classes étaient larges de 85 centimètres, quand le règlement veut qu’elles le soient de 90, reportant ainsi l’autorisation. En novembre, c’est l’absence d’escalier de sécurité (pourtant bien présents) qui était invoquée pour reporter une nouvelle fois l’ouverture. Le ministère de l’éducation nationale a finalement donné son accord le 19 janvier 2004 pour l’ouverture de cours en kurde à Batman, Urfa et Van. L’ouverture finale du centre en Avril était prévisible, et les obstacles dressés par l’administration turque ressemblent plus à un dernier baroud d’honneur, tant le tabou kurde reste une réalité. A Van par exemple, la plaque de l’école kurde est en turc, seuls les affichages intérieurs étant en kurde, le bâtiment dépendant du ministère de l’éducation nationale.

·        Prénoms kurdes

Autre exemple, souvent utilisé par les Kurdes pour tourner la Turquie en dérision, les manœuvres des officiers d’état-civil ou des procureurs pour tenter d’empêcher les prénoms kurdes, théoriquement permis depuis une circulaire du ministère de l’intérieur lue à l’antenne de CNN-Turk le 22 septembre 2003 : les prénoms contenant les lettres Q, W et X sont eux écartés sans problème majeur, mais ceux ne comportant pas de lettre séparatiste sont plus délicats. Sont invoqués entre autres la «contradiction avec les valeurs morales et la culture nationale», ou l’absence du prénom choisi sur de mystérieuses «listes» : le terme «Yasak !» («C’est interdit !») écarte le plus souvent en Turquie les moins téméraires, et les populations kurdes recherchent rarement le conflit avec une administration qu’ils comprennent mal et qui sert un État qui les a réprimés pendant des années. Certains pourtant, le plus souvent eux mêmes fonctionnaires, enseignants, intellectuels, vont jusqu’au procès et remettent en question les décisions souvent arbitraire d’un fonctionnaire.[29]

·        Droit au retour et reconstruction du Sud-est

Problème nettement plus concret et concernant plusieurs centaines de milliers de personnes (officiellement 375000, chiffre considéré comme nettement en dessous de la réalité par les ONG qui avancent le chiffre de 1,5 million), celui du «droit au retour» des villageois kurdes chassés de leurs villages entre 1984 et 1999. Dans le but de couper la guérilla de son approvisionnement, l’armée turque a en effet vidé exactement 3428 villages de leurs habitants, qui se sont regroupés en périphérie des grandes villes Kurdes ou ont émigré vers Istanbul. Un projet de «retour au village et réhabilitation» a été lancé après l’arrestation d’Abdullah Öcalan et la fin de la guérilla, mais les autorisations sont le plus souvent délivrées au compte-goutte et les ordres d’Ankara ignorés par les autorités militaires locales. Selon des sources officielles, 82 000 personnes ont été autorisées à retourner dans leur village entre janvier 2000 et janvier 2003. L’accès aux villages déserts est gardé par des gardiens de villages, milices kurdes armées par le gouvernement, qui renâclent à désarmer, d’autant que les combats reprennent sporadiquement depuis le début de l’année 2004. Les alentours des villages sont de plus truffés de mines semées là pendant les 15 ans de lutte armée par les soldats turcs, qui ont de plus largement détruit la campagne kurde et donc les moyens de subsistance de cette région majoritairement rurale avant la guerre. Le «livre de Mehmet» de Nadire Mater rapporte le témoignage de soldats dénonçant le fait que les forêts étaient souvent brûlées dans le but d’empêcher la guérilla de s’y cacher, tout comme les cultures pour l’empêcher de se ravitailler. Quant aux villages «évacués» ils ont souvent été purement et simplement rasés : On ne fouillait pas les villages, il n'y avait personne. S'il y avait des gens, on vidait le village en question, puis on y mettait le feu. On a même brûlé une mosquée. (…) En général, on encerclait le village. Un gradé disait aux villageois de "quitter les lieux". Avec deux ou trois brigades, on entre dans le village, on fait sortir les gens, on les fouille. On sépare les hommes des femmes et des enfants. On dit aux hommes : "Vous ne pouvez pas rester ici, vous aidez le PKK, vous lui donnez des vivres." (…) A ce moment-là, on sort les meubles sur la place. Puis deux équipes entrent dans la maison, ils la fouillent, la vident, puis y mettent le feu. On embrase tout avec de l'essence, même les environs brûlent ». La reconstruction économique du Sud-est a été handicapée par la crise économique qui a touché la Turquie à partir de 1999, par le fait que cette zone soit placée sous état d’urgence jusqu’en 2002 et par un manque apparent de volonté politique.

La levée de l’Etat d’urgence et ses conséquences : observation à Diyarbakır le 21 mars 2003.

Après exactement 15 ans de vie sous État d’urgence de 1987 à 2002 le Kurdistan turc a connu un certain retour à la normale, voyant la législation d’exception progressivement levée. Les régions de Diyarbakır et Şırnak, bastions du PKK étaient les dernières à bénéficier des effets de l’arrêt de la lutte armée, plus de 3 ans après le cessez le feu unilatéral du 1e septembre 1999. Zone d’exception, le Sud-est de la Turquie l’est encore aujourd’hui, et le comportement des forces de police, la surveillance de la presse et le respect des droits de l’homme restent en décalage avec l’ouest de la Turquie. Cependant de l’aveu des personnes interrogées, le contraste est indéniable et la levée de l’état d’urgence a permis une libéralisation certaine. Nous avons eu la chance d’assister en mars 2003 au premier Newroz célébré sans état d’urgence à Diyarbakır. Il nous paraît intéressant de nous attarder à titre illustratif sur la description et l’analyse de cette journée particulière pour la minorité kurde (voir schéma figure 1). En quelques mots, le Newroz, nouveau jour en kurde est le «nouvel an kurde», et plus généralement le nouvel an persan. Célébré le jour du printemps, il marque la résurrection du monde et le retour d’une période d’abondance. C’est un jour fortement marqué politiquement pour les Kurdes : plusieurs prisonniers politiques se sont depuis 1980 immolés par le feu le jour du Newroz, à commencer par Mazlum Doğan, mort le 21 mars 1982 en prison ou l’étudiante Zekiye Alkan qui s’est immolée par le feu sur les tours médiévales de Diyarbakır : le feu a pour les kurdes une valeur de purification dans une vieille tradition zoroastrienne. Le PKK a depuis 1984 fortement instrumentalisé cet événement appelant à partir de 1990 à des manifestations de masse donnant à lieu des affrontements entre la foule et les forces spéciales.


 

[22] ÖZKÖRAY Erol, « l’armée turque au cœur du pouvoir », Politiques internationales, N°101, automne 2003

[23] Ordu Yardımlaşma Kurumu : Fond de pension des forces armées (turc)

[24] ROULEAU ERIC, « le pouvoir si pesant des militaires turcs », le monde diplomatique,

[25] Yedinci Gündem, 21 janvier 2002

[26] Ahmet Insel, Radikal 27 janvier 2002

[27] TIHV, 23 mai 2003

[28] Radio ve Televizion Üst Kurulu, haut conseil de la radio et de la télévision

[29] La presse turque, de plus en plus virulente devant les lenteurs dans l’application des réformes, a largement traité avec ironie le cas d’un homme qui n’a pas été autorisé à donner à sa fille le prénom Berivan, sous prétexte d’atteinte aux valeurs morales de la Turquie. Or, Berivan est le nom d’une série télévisée à succès suivie par des millions de foyers turcs, menacés donc par la dégénérescence morale. Un éditorialiste moquait également l’interdiction des lettre Q, W et X en demandant à la police d’interdire les Walkmans et les BMW, qu’il considérait comme une menace pour l’intégrité de la république.


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