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La situation en
1999
Au
lendemain de l’arrestation d’Abdullah Öcalan le nationalisme turc est à
son paroxysme, entretenu par les partis politiques et par les médias.
Haine des « terroristes », fort ressentiment à l’égard des puissances
européennes accusées de collaborer avec le PKK (France, Italie, Grèce),
mythe de la citadelle assiégée et regroupement national derrière l’armée :
15 ans de lutte armée et près de 35000 victimes auront essentiellement
contribué à resserrer le peuple turc derrière ses instituions et notamment
son armée : les affaires de corruption dont ont été émaillées les années
1990
ont en effet rendu les turcs très critiques vis-à-vis de leurs
gouvernements. La légitimité du pouvoir se trouve donc entre les mains
d’une armée dont l’ingérence dans la vie civile et les atteintes aux
libertés fondamentales sont acceptées par une majorité des citoyens,
d’abord soucieux de leur sécurité. C’est le résultat d’une éducation et
d’une presse très orientées qui continuent, 75 ans après la révolution
kémaliste à ériger en dogmes indépassables les principes de l’époque :
unité du peuple turc, intégrité des frontières, culte de la personnalité
d’Atatürk et infaillibilité de l’armée ou des fonctionnaires. C’est ce que
Gilles Dorronsoro
désigne comme une « méta-idéologie », ce qui « délimite les
frontières de ce qu’il est politiquement légitime de dire ». Mesut
Yılmaz, dirigeant du ANAP, parle lui de « Syndrome de sécurité nationale »
(Milli güvenlik) comme pouvant expliquer la crispation
nationaliste.
Les
élections municipales et législatives d’Avril 1999 suivent immédiatement
l’arrestation d’Abdullah Öcalan le 15 février à Nairobi. Les images du
leader kurde, ennemi public numéro un depuis près de 15 ans ont fait le
tour du monde et ont été diffusées en boucle par les chaîne turques :
l’image d’un chef terroriste misérable, raillé et humilié par les hommes
des services secrets turcs, si elles ont fortement marqué, à dessein, les
populations kurdes,
ont été accueillies triomphalement par la population turque, dans laquelle
prédomine un fort désir de vengeance. Les résultats des élections, où
triomphent les partis nationalistes de gauche et de droite, ne sont pour
cette raison pas surprenants. Le score cumulé des nationalistes (MHP, DSP
et BBP) atteint 41,51%, en progression de 18,7% par rapport au scrutin de
1995. Le DSP parti de le Bülent Ecevit, et le MHP dirigé par Devlet
Bahçeli, fondateur des Loups Gris (milices fascisantes liées à la mafia)
se rejoignent notamment sur le refus de toutes concessions aux minorités
ethniques de Turquie et un nationalisme intransigeant. Ainsi Bülent Ecevit,
désigné comme premier ministre ramène le 25 Août une éventuelle autonomie
culturelle des Kurdes au « morcellement de la Turquie pendant la première
guerre mondiale ». Le MHP porte de plus au parlement un certain nombre
d’élus au casier judiciaire douteux, comme Armağan Yilmaz, député MHP d'Usak,
protagoniste de plusieurs attentats commis par les Loups Gris avant le
coup d'Etat de 1980, Recai Yildirim, député MHP d'Adana, impliqué dans le
meurtre de nombreux gauchistes. L’organisation paramilitaire des
Loups Gris, dépendant du MHP, est de plus accusée d’avoir participé aux côtés de
l’armée turque aux exécutions extrajudiciaires qui ont émaillé le conflit
au Kurdistan.
La répression accrue
On
comprend que dans cette atmosphère, il était peu probable que la
répression s’atténue. Le 13 juillet le MGK reconduisait l’état d’urgence
(OHAL) dans tout le sud-est de la Turquie (provinces de Diyarbakır,
Tunceli, Hakkari, Sırnak, Sıırt, Van, Batman, Bingöl, Bitlis, Mardin et
Mus), suspendant de fait les libertés fondamentales des populations
concernées et accordant des pouvoirs étendus aux forces de police et de
gendarmerie. Le retrait en Irak des guérilleros kurdes annoncé par l’ARGK
le 5 août 1999 pour le 1e septembre aurait paradoxalement fait
empirer la situation : les forces de sécurité, enhardies par la
disparition de la menace du PKK se seraient en effet vengées sur la
population : « Avant (l’arrêt des combats par le PKK), les soldats
étaient presque gentils et aimables avec nous : ils avaient peur.
Maintenant, ce sont des Tigres : un sergent se prend pour un général, ils
vont dans les campagnes et font n’importe quoi : ils frappent les gens,
ils détruisent les villages. Récemment, ils ont détruit quatre villages, à
Sulav, tout près de Van, et près d’Ozalp : les paysans qui avaient emmené
leurs troupeaux pour la transhumance sur les montagnes ont été accusés
d’avoir contacté le PKK... Dans le sud, près de Beit Shebab (au nord de
Şırnak), ils ont détruit un village dont les habitants ont été accusés
d’avoir posé une mine qui a blessé un soldat”... »
Le
« pari » de Bülent Ecevit, qui est aussi celui des militaires, est qu’il
n’existe pas de question kurde en Turquie mais uniquement un problème de
terrorisme auquel l’arrestation d’Öcalan devait mettre fin. Cela explique
le refus de considérer le cessez-le-feu annoncé le PKK, et l’offensive
lancée le 3 juillet par l’armée turque au Kurdistan irakien, visant à
annihiler définitivement les troupes du PKK. L’interdiction le 24 juin
pour « insulte à l’armée »
du livre de Nadire Mater, « le livre de Mehmet »,
représentante de reporters sans frontières en Turquie, qui rassemble les
témoignages de 42 soldats turcs envoyés au Kurdistan pour combattre la
rébellion, montre le refus total de remise en cause de la part des
autorités.
Rien ne laisse présager, quelques mois après l’arrestation du leader kurde
une quelconque amélioration de la condition des Kurdes de Turquie ou une
remise en cause de la politique de l’État turc. Arrestations de
journalistes (55 journalistes emprisonnés au 24 juillet 1999), de
syndicalistes, d’élus, de défenseurs des droits de l’homme (arrestation d’Akın
Birdal président de l’IHD), de musiciens (inculpation d’Ahmet Kaya pour
« propagande séparatiste et incitation à la haine racial » après qu’il ait
déclaré avoir voulu écrire une chanson en kurde), assassinats inexpliqués,
(assassinat le 7 août à son domicile de Semis Denizer, secrétaire général
du plus grand syndicat turc, Türk-Iş), torture et censure de journaux se
poursuivent. Dans les provinces kurdes sous état d’urgence la fin de la
lutte armée ne résout en rien les problèmes des populations déplacées,
toujours interdites de retour dans leurs villages, touchées par le chômage
et l’absence de toute aide de l’Etat.
L’Union
Européenne fait de plus peser de fortes pression sur la Turquie pour
qu’elle ne condamne pas à mort, puis pour qu’elle n’exécute pas Abdullah
Öcalan, ce qui conforte Ankara dans son nationalisme. Le commissaire
européen à l’élargissement Hans van den Broek, le président du parlement
européen José Maria Gil-robles demandent tout deux à la Turquie de ne pas
appliquer la sentence, le conseil de l’Europe souhaite le respect du
moratoire, suivie de la FIDH, de l’ONU, de la Confédération européenne des
syndicats (CES). L’attitude ambiguë des États européens, notamment la
France et l’Italie, durant la « cavale » d’Abdullah Öcalan n’a fait que
renforcer en Turquie le mythe de la citadelle assiégée et du « complot
international » qui ressurgit inévitablement dans la presse et les milieux
nationalistes lorsque le pays est en but à des critiques extérieures.
La réaction de l’homme de la rue «les européens n’aiment pas la Turquie»
n’est pas différente de celle du gouvernement turc. Quelques jours
après la condamnation à mort d’Öcalan, Bülent Ecevit déclare «La
Turquie n'est pas obligée de prendre une décision politique répondant aux
appels de l'Union européenne dont elle n'est pas membre».
Pour Devlet Bahçeli, président du MHP, l’attitude européenne est «hypocrite»
est «une protection indirecte de l’organisation terroriste», et «montre qu’une approche non sérieuse et partisane prévaut dans le
processus d’adhésion».
Ce dernier, opposé à l’entrée de la Turquie dans l’Union multiplie de plus
les déclarations panturques en faveur d’un rapprochement avec les
républiques turques d’Asie Centrale afin de tourner définitivement le dos
à l’Europe. Quant au président de la république Suleyman Demirel il accuse
directement l’Italie de complicité avec le PKK : «Si quelqu'un nourrit
une sympathie pour ceux qui commettent des crimes (...), cela veut dire
qu'il participe aux crimes. Si celui-ci est l'Italie, alors il est
complice».
Les résolutions du parlement européen en faveur d’Öcalan sont enfin jugées
«irrespectueuses» par le premier ministre Ecevit.
La
décision prise au sommet d’Helsinki de décembre 1999 d’accorder à la
Turquie le statut de candidat officiel est assortie d’une mise en garde :
les négociations ne débuteront pas avant que la Turquie satisfasse les
critères de Copenhague, notamment en terme de démocratisation et de droits
de l’homme : « d'une stratégie de pré-adhésion visant à encourager et à
appuyer ses réformes. Cette stratégie comportera un dialogue politique
renforcé, axé sur les progrès à accomplir pour répondre aux critères
politiques fixés pour l'adhésion, en particulier pour ce qui est de la
question des droits de l'homme et des questions visés aux points 4 et 9
a) »
, le point 4 rappelant notamment la nécessité de « partager les valeurs
et les objectifs de l'Union européenne tels qu'ils sont énoncés dans les
traités. », le point 9 a) concernant la question chypriote. Cette
décision est prise dans un contexte particulier d’europhobie décrit plus
haut : le 7 octobre, Bülent Ecevit déclarait « Il y a des raisons
psychologiques qui empêchent l’adhésion de la Turquie à l’Union
européenne : la première est que la Turquie est un pays musulman. La
seconde est la discrimination raciale : l’Europe occidentale est raciste !».
Dans une déclaration télévisée suivant le geste positif des 15, il
annonçait que son gouvernement n’avait pas l’intention de respecter
certaine des conditions de candidature, en particulier sur l’interférence
des militaires dans le vie politique, le respect du droit des minorités et
la question chypriote. « Ni les Kurdes ni les Arméniens ni les Grecs ne
sont des minorités : ils forment une part de la nation turque et n’ont pas
besoin de statut spécial »
Si il s’engage à améliorer les droits de l’homme en Turquie et à réformer
en conséquence de manière accélérée (« En fait, nous n'avons pas
beaucoup de choses à faire. Nous devons juste faire quelques pas de plus »),
on voit que sa position concernant les kurdes n’est pas différente de
celle des militaires arrivés au pouvoir le 12 septembre 1980 : les Kurdes
n’existant pas, ils n’ont nul besoin de droit spécifique, la Turquie ne
comportant pas de minorités, leurs droits ne sauraient être bafoués.
Si le
gouvernement entretient un climat de nationalisme exacerbé avec le soutien
d’une opinion publique grisée par l’arrestation d’Öcalan, la fin des
combats et un nouvel espoir d’adhésion à l’Union européenne pousse les
démocrates turcs, contraints au silence pendant les 15 ans de lutte armée
sous peine de voir mettre en doute leur patriotisme, à remettre
ouvertement en cause le traitement de la question kurde par la Turquie.
Une partie de la presse turque demande notamment à l’État de ne pas
exécuter Öcalan et de prendre des mesures autres que purement répressives
pour résoudre le problème kurde. Le quotidien libéral Radikal déclare dès
le 30 juin « Nous savons qu'il y a des Kurdes qui vivent dans la
République turque et qu'une majorité d'entre eux veulent vivre dans ce
pays avec leur propre identité, langage, culture et traditions. Le
quotidien Islamiste Zaman lui, souligne « La vraie question n'est pas
de savoir si Ocalan sera exécuté, mais si la Turquie sera capable de
prendre des mesures historiques pour résoudre un problème dont elle n'a pu
s'extirper dans les 15 dernières années ». Le président de la cour
suprême, Sami Selcuk crée l’événement peu après son entrée en fonction le
7 juillet, remettant en cause la constitution militaire de 1982 et son
« déficit démocratique »,
affirmant la nécessaire préséance de la convention européenne des droits
de l’homme. Il récidive le 6 septembre, qualifiant la constitution de
« déficiente », remettant en cause la laïcité et « l’ataturkisme » imposé
par les militaires, provoquant les applaudissements de nombreux
éditorialistes et les réactions outrées du chef des armées et des leaders
politiques proches des militaires. Après le sommet d’Helsinki, l’attitude
de la presse est mitigée : si tous les journaux se félicitent du résultat
des négociations, ils sont partagés entre ceux, conservateurs qui
craignent essentiellement un règlement de la question chypriote contraire
aux intérêts turcs
et ceux, libéraux et islamistes qui voient dans cette obligation de
réformer une opportunité sans précédent. « Les critères de l'UE vont
ébranler la Turquie » pour Zaman, islamiste modéré, qui y voit surtout
l’occasion d’écarter les militaires du jeu politique, principal obstacle à
un gouvernement islamiste.
Mesut Yılmaz, leader de l’ANAP et ancien premier ministre jette lui un
pavé dans la mare le 15 décembre, se démarquant nettement de la « ligne
Ecevit » lors d’une visite à Diyarbakır : « Appelez-le, soit conflit
kurde, soit problème du sud-est anatolien, la Turquie ne peut devenir un
grand État au 21ème siècle et adhérer à l'UE sans avoir réglé cette
question »
. Cette position se retrouve souvent dans les éditoriaux de la
presse turque : la question kurde, n’étant plus un problème de terrorisme,
peut être appréhendée de manière pragmatique. Si une des conditions de
l’adhésion de la Turquie à l’UE passe par la reconnaissance du fait kurde
et l’octroi de droits particuliers, il faut les accorder. Le mouvement
historique d’occidentalisation de la Turquie entamé par Mustafa Kemal
passe ainsi paradoxalement par la chute d’un « tabou » créé dès les débuts
de la république et érigé en dogme, les « principes sacrés d’Atatürk »
constituant désormais un obstacle.
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