L'évolution de la question kurde en Turquie
 
depuis l'arrestation d'Abdullah Öcalan
Par Thomas Jézéquel - Juin 2004
Mémoire de fin d'étude Institut d'Études Politiques de Lille

Première partie
Situation en 1999 et évolution des droits de la minorité kurde en Turquie


 

La situation en 1999

Les lendemains de l’arrestation d’Öcalan

Le nationalisme turc exacerbé : le dernier gouvernement Ecevit

Au lendemain de l’arrestation d’Abdullah Öcalan le nationalisme turc est à son paroxysme, entretenu par les partis politiques et par les médias. Haine des « terroristes », fort ressentiment à l’égard des puissances européennes accusées de collaborer avec le PKK (France, Italie, Grèce), mythe de la citadelle assiégée et regroupement national derrière l’armée : 15 ans de lutte armée et près de 35000 victimes auront essentiellement contribué à resserrer le peuple turc derrière ses instituions et notamment son armée : les affaires de corruption dont ont été émaillées les années 1990[11] ont en effet rendu les turcs très critiques vis-à-vis de leurs gouvernements. La légitimité du pouvoir se trouve donc entre les mains d’une armée dont l’ingérence dans la vie civile et les atteintes aux libertés fondamentales sont acceptées par une majorité des citoyens, d’abord soucieux de leur sécurité. C’est le résultat d’une éducation et d’une presse très orientées qui continuent, 75 ans après la révolution kémaliste à ériger en dogmes indépassables les principes de l’époque : unité du peuple turc, intégrité des frontières, culte de la personnalité d’Atatürk et infaillibilité de l’armée ou des fonctionnaires. C’est ce que Gilles Dorronsoro[12] désigne comme une « méta-idéologie », ce qui « délimite les frontières de ce qu’il est politiquement légitime de dire ». Mesut Yılmaz, dirigeant du ANAP, parle lui de « Syndrome de sécurité nationale » (Milli güvenlik) comme pouvant expliquer la crispation nationaliste.

Les élections municipales et législatives d’Avril 1999 suivent immédiatement l’arrestation d’Abdullah Öcalan le 15 février à Nairobi. Les images du leader kurde, ennemi public numéro un depuis près de 15 ans ont fait le tour du monde et ont été diffusées en boucle par les chaîne turques : l’image d’un chef terroriste misérable, raillé et humilié par les hommes des services secrets turcs, si elles ont fortement marqué, à dessein, les populations kurdes[13], ont été accueillies triomphalement par la population turque, dans laquelle prédomine un fort désir de vengeance.  Les résultats des élections, où triomphent les partis nationalistes de gauche et de droite, ne sont pour cette raison pas surprenants. Le score cumulé des nationalistes (MHP, DSP et BBP) atteint 41,51%, en progression de 18,7% par rapport au scrutin de 1995. Le DSP parti de le Bülent Ecevit, et le MHP dirigé par Devlet Bahçeli, fondateur des Loups Gris (milices fascisantes liées à la mafia) se rejoignent notamment sur le refus de toutes concessions aux minorités ethniques de Turquie et un nationalisme intransigeant. Ainsi Bülent Ecevit, désigné comme premier ministre ramène le 25 Août une éventuelle autonomie culturelle des Kurdes au « morcellement de la Turquie pendant la première guerre mondiale ». Le MHP porte de plus au parlement un certain nombre d’élus au casier judiciaire douteux, comme Armağan Yilmaz, député MHP d'Usak, protagoniste de plusieurs attentats commis par les Loups Gris avant le coup d'Etat de 1980, Recai Yildirim, député MHP d'Adana, impliqué dans le meurtre de nombreux gauchistes. L’organisation paramilitaire des Loups Gris, dépendant du MHP, est de plus accusée d’avoir participé aux côtés de l’armée turque aux exécutions extrajudiciaires qui ont émaillé le conflit au Kurdistan.

La répression accrue

On comprend que dans cette atmosphère, il était peu probable que la répression s’atténue. Le 13 juillet le MGK reconduisait l’état d’urgence (OHAL) dans tout le sud-est de la Turquie (provinces de Diyarbakır, Tunceli, Hakkari, Sırnak, Sıırt, Van, Batman, Bingöl, Bitlis, Mardin et Mus), suspendant de fait les libertés fondamentales des populations concernées et accordant des pouvoirs étendus aux forces de police et de gendarmerie. Le retrait en Irak des guérilleros kurdes annoncé par l’ARGK le 5 août 1999 pour le 1e septembre aurait paradoxalement fait empirer la situation : les forces de sécurité, enhardies par la disparition de la menace du PKK se seraient en effet vengées sur la population : « Avant (l’arrêt des combats par le PKK), les soldats étaient presque gentils et aimables avec nous : ils avaient peur. Maintenant, ce sont des Tigres : un sergent se prend pour un général, ils vont dans les campagnes et font n’importe quoi : ils frappent les gens, ils détruisent les villages. Récemment, ils ont détruit quatre villages, à Sulav, tout près de Van, et près d’Ozalp : les paysans qui avaient emmené leurs troupeaux pour la transhumance sur les montagnes ont été accusés d’avoir contacté le PKK... Dans le sud, près de Beit Shebab (au nord de Şırnak), ils ont détruit un village dont les habitants ont été accusés d’avoir posé une mine qui a blessé un soldat”... »[14]

Le « pari » de Bülent Ecevit, qui est aussi celui des militaires, est qu’il n’existe pas de question kurde en Turquie mais uniquement un problème de terrorisme auquel l’arrestation d’Öcalan devait mettre fin. Cela explique le refus de considérer le cessez-le-feu annoncé le PKK, et l’offensive lancée le 3 juillet par l’armée turque au Kurdistan irakien, visant à annihiler définitivement les troupes du PKK. L’interdiction le 24 juin pour « insulte à l’armée »[15] du livre de Nadire Mater, « le livre de Mehmet »[16], représentante de reporters sans frontières en Turquie, qui rassemble les témoignages de 42 soldats turcs envoyés au Kurdistan pour combattre la rébellion, montre le refus total de remise en cause de la part des autorités.[17] Rien ne laisse présager, quelques mois après l’arrestation du leader kurde une quelconque amélioration de la condition des Kurdes de Turquie ou une remise en cause de la politique de l’État turc. Arrestations de journalistes (55 journalistes emprisonnés au 24 juillet 1999), de syndicalistes, d’élus, de défenseurs des droits de l’homme (arrestation d’Akın Birdal président de l’IHD), de musiciens (inculpation d’Ahmet Kaya pour « propagande séparatiste et incitation à la haine racial » après qu’il ait déclaré avoir voulu écrire une chanson en kurde), assassinats inexpliqués, (assassinat le 7 août à son domicile de Semis Denizer, secrétaire général du plus grand syndicat turc, Türk-Iş),  torture et censure de journaux se poursuivent. Dans les provinces kurdes sous état d’urgence la fin de la lutte armée ne résout en rien les problèmes des populations déplacées, toujours interdites de retour dans leurs villages, touchées par le chômage et l’absence de toute aide de l’Etat.

Le refus de l’ingérence européenne

L’Union Européenne fait de plus peser de fortes pression sur la Turquie pour qu’elle ne condamne pas à mort, puis pour qu’elle n’exécute pas Abdullah Öcalan, ce qui conforte Ankara dans son nationalisme. Le commissaire européen à l’élargissement Hans van den Broek, le président du parlement européen José Maria Gil-robles demandent tout deux à la Turquie de ne pas appliquer la sentence, le conseil de l’Europe souhaite le respect du moratoire, suivie de la FIDH, de l’ONU, de la Confédération européenne des syndicats (CES). L’attitude ambiguë des États européens, notamment la France et l’Italie, durant la « cavale » d’Abdullah Öcalan n’a fait que renforcer en Turquie le mythe de la citadelle assiégée et du « complot international » qui ressurgit inévitablement dans la presse et les milieux nationalistes lorsque le pays est en but à des critiques extérieures.

La réaction de l’homme de la rue «les européens n’aiment pas la Turquie» n’est pas différente de celle du gouvernement turc. Quelques jours après la condamnation à mort d’Öcalan, Bülent Ecevit déclare «La Turquie n'est pas obligée de prendre une décision politique répondant aux appels de l'Union européenne dont elle n'est pas membre»[18]. Pour Devlet Bahçeli, président du MHP, l’attitude européenne est «hypocrite» est «une protection indirecte de l’organisation terroriste», et «montre qu’une approche non sérieuse et partisane prévaut dans le processus d’adhésion»[19]. Ce dernier, opposé à l’entrée de la Turquie dans l’Union multiplie de plus les déclarations panturques en faveur d’un rapprochement avec les républiques turques d’Asie Centrale afin de tourner définitivement le dos à l’Europe. Quant au président de la république Suleyman Demirel il accuse directement l’Italie de complicité avec le PKK : «Si quelqu'un nourrit une sympathie pour ceux qui commettent des crimes (...), cela veut dire qu'il participe aux crimes. Si celui-ci est l'Italie, alors il est complice»[20]. Les résolutions du parlement européen en faveur d’Öcalan sont enfin jugées «irrespectueuses» par le premier ministre Ecevit.

La décision prise au sommet d’Helsinki de décembre 1999 d’accorder à la Turquie le statut de candidat officiel est assortie d’une mise en garde : les négociations ne débuteront pas avant que la Turquie satisfasse les critères de Copenhague, notamment en terme de démocratisation et de droits de l’homme : « d'une stratégie de pré-adhésion visant à encourager et à appuyer ses réformes. Cette stratégie comportera un dialogue politique renforcé, axé sur les progrès à accomplir pour répondre aux critères politiques fixés pour l'adhésion, en particulier pour ce qui est de la question des droits de l'homme et des questions visés aux points 4 et 9 a) »[21] , le point 4 rappelant notamment la nécessité de « partager les valeurs et les objectifs de l'Union européenne tels qu'ils sont énoncés dans les traités. », le point 9 a) concernant la question chypriote. Cette décision est prise dans un contexte particulier d’europhobie décrit plus haut : le 7 octobre, Bülent Ecevit déclarait « Il y a des raisons psychologiques qui empêchent l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne : la première est que la Turquie est un pays musulman. La seconde est la discrimination raciale : l’Europe occidentale est raciste !».[22] Dans une déclaration télévisée suivant le geste positif des 15, il annonçait que son gouvernement n’avait pas l’intention de respecter certaine des conditions de candidature, en particulier sur l’interférence des militaires dans le vie politique, le respect du droit des minorités et la question chypriote. « Ni les Kurdes ni les Arméniens ni les Grecs ne sont des minorités : ils forment une part de la nation turque et n’ont pas besoin de statut spécial »[23] Si il s’engage à améliorer les droits de l’homme en Turquie et à réformer en conséquence de manière accélérée (« En fait, nous n'avons pas beaucoup de choses à faire. Nous devons juste faire quelques pas de plus »[24]), on voit que sa position concernant les kurdes n’est pas différente de celle des militaires arrivés au pouvoir le 12 septembre 1980 : les Kurdes n’existant pas, ils n’ont nul besoin de droit spécifique, la Turquie ne comportant pas de minorités, leurs droits ne sauraient être bafoués.

Les premières voix discordantes

Si le gouvernement entretient un climat de nationalisme exacerbé avec le soutien d’une opinion publique grisée par l’arrestation d’Öcalan, la fin des combats et un nouvel espoir d’adhésion à l’Union européenne pousse les démocrates turcs, contraints au silence pendant les 15 ans de lutte armée sous peine de voir mettre en doute leur patriotisme, à remettre ouvertement en cause le traitement de la question kurde par la Turquie. Une partie de la presse turque demande notamment à l’État de ne pas exécuter Öcalan et de prendre des mesures autres que purement répressives pour résoudre le problème kurde. Le quotidien libéral Radikal déclare dès le 30 juin « Nous savons qu'il y a des Kurdes qui vivent dans la République turque et qu'une majorité d'entre eux veulent vivre dans ce pays avec leur propre identité, langage, culture et traditions. Le quotidien Islamiste Zaman lui, souligne « La vraie question n'est pas de savoir si Ocalan sera exécuté, mais si la Turquie sera capable de prendre des mesures historiques pour résoudre un problème dont elle n'a pu s'extirper dans les 15 dernières années ». Le président de la cour suprême, Sami Selcuk crée l’événement peu après son entrée en fonction le 7 juillet, remettant en cause la constitution militaire de 1982 et son « déficit démocratique »[25], affirmant la nécessaire préséance de la convention européenne des droits de l’homme. Il récidive le 6 septembre, qualifiant la constitution de « déficiente », remettant en cause la laïcité et « l’ataturkisme » imposé par les militaires, provoquant les applaudissements de nombreux éditorialistes et les réactions outrées du chef des armées et des leaders politiques proches des militaires. Après le sommet d’Helsinki, l’attitude de la presse est mitigée : si tous les journaux se félicitent du résultat des négociations, ils sont partagés entre ceux, conservateurs qui craignent essentiellement un règlement de la question chypriote contraire aux intérêts turcs[26] et ceux, libéraux et islamistes qui voient dans cette obligation de réformer une opportunité sans précédent. « Les critères de l'UE vont ébranler la Turquie » pour Zaman, islamiste modéré, qui y voit surtout l’occasion d’écarter les militaires du jeu politique, principal obstacle à un gouvernement islamiste.[27] Mesut Yılmaz, leader de l’ANAP et ancien premier ministre jette lui un pavé dans la mare le 15 décembre, se démarquant nettement de la « ligne Ecevit » lors d’une visite à Diyarbakır : « Appelez-le, soit conflit kurde, soit problème du sud-est anatolien, la Turquie ne peut devenir un grand État au 21ème siècle et adhérer à l'UE sans avoir réglé cette question »[28] . Cette position se retrouve souvent dans les éditoriaux de la presse turque : la question kurde, n’étant plus un problème de terrorisme, peut être appréhendée de manière pragmatique. Si une des conditions de l’adhésion de la Turquie à l’UE passe par la reconnaissance du fait kurde et l’octroi de droits particuliers, il faut les accorder. Le mouvement historique d’occidentalisation de la Turquie entamé par Mustafa Kemal passe ainsi paradoxalement par la chute d’un « tabou » créé dès les débuts de la république et érigé en dogme, les « principes sacrés d’Atatürk » constituant désormais un obstacle.


 

[11] Le paroxysme en est l’incident du Susurluk en décembre 1996 : dans une voiture accidentée sont retrouvés les corps d’un député du DYP (au pouvoir), d’un responsable de la police et d’un militant d’extrême droite reconvertit dans le banditisme.

[12] DORRONSORO Gilles, réflexions sur la causalité d’un manque, Septembre 2001, www.cersisciencepo.org

[13] DORRONSORO Gilles, « les Kurdes de Turquie, revendications identitaires, espace national et globalisation », cahiers du CERI n°62, janvier 2000

[14] Cité dans KUTSCHERA Chris, « le temps du désespoir », inédit.

[15] Article 159 du code pénal

[16]MATER Nadire, Mehmedin Kitabı, Güneydoğu’da  savaşmış askerler anlatıyor (les soldats de la guerre dans le sud-est racontent), Sıyahbeyaz,  Istanbul, 1999

[17] Ce livre sera finalement réautorisé le 29 septembre 2000, la cour de justice désavouant l’armée de terre. Si l’indépendance de la justice est souvent mise en doute en Turquie, elle n’en rend pas moins parfois des jugement défavorables pour les institutions.

[18] AFP, 1er Juillet 1999.

[19] Reuters, 7 Juillet 1999

[20] AFP, 8 Juillet 1999

[21] Conclusion de la présidence, http://presidency.finland.fi/doc/liite/confr.rtf

[22] Info-Türk, 13 décembre 1999

[23] Id.

[24] Id.

[25] Cumhuriyet, 15 juillet 1999

[26] « La candidature accordée à la Turquie avec des conditions supplémentaires est un piège évident », pour le quotidien kémaliste Cumhuriyet.

[27] Le premier gouvernement islamiste depuis 1980 avait été chassé du pouvoir le 28 février 1997 sans violence par les militaires au moyen ce que la presse turque a jugé être « un coup d’état post-moderne »

[28] AFP, 15 décembre 1999


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