Bulletin n°1 du Comité de lutte contre la torture (extraits)

Juin 2000

 Özgür TAYAD (Association d'entraide avec les prisonniers)


Européens qui se proclament défenseurs des droits de l'homme, démocrates, progressistes, antifascistes, détracteurs de la torture...

Nous sommes les familles dont les enfants sont des détenus politiques dans les geôles turques. Imaginez un pays où les prisonniers sans défense sont assassinés derrière des barbelés, entre quatre murs. Imaginez un pays où l'état se comporte en bourreau dans des prisons munies de systèmes de sécurité exceptionnels. Dans ce pays, on évacue de la prison les cercueils des détenus, en série, sous les regards de leurs parents. Des images atroces publiées dans les journaux montrent des prisonniers à la chair mutilée et brûlée, aux têtes défoncées par des poutres et aux corps criblés de balles. Dans ce pays, les mères, les pères récupèrent dans la  morgue le corps de leurs enfants qui étaient sains à leur entrée en prison. Ils ne se contentent pas de les priver de leur liberté, ils les privent aussi de leur vie.

Dans ce pays règne une barbarie à rendre l'homme honteux de son humanité. Oui, ce pays dont on vante les progrès en matière de 'démocratisation' n'est autre que la Turquie dirigée par le fascisme...

Combien de nuits avons-nous passé sans même cligner les yeux, à nous demander s'il y aura à nouveau un assaut, combien de nos fils vont y perdre la vie et qui sera la prochaine mère en deuil. Nous avons privé nos yeux du sommeil... Nous regardons désormais le journal télévisé avec l'inquiétude de l'annonce d'un nouvel assaut et d'un nouveau carnage dans les prisons. Quand nos enfants se consument cellule après cellule lors de grèves de la faim ou de jeûnes jusqu'à la mort pour réclamer le droit à une vie digne, chaque bouchée de nos repas nous reste en travers de la gorge... Quand ils ont faim, nous, à la maison, ne dressons plus la table...

Sur nos propres terres, lors des jeûnes jusqu'à la mort, lors du massacre de Buca, de Ümraniye, nous avons souffert de la perte de nos fils. Nos fils que nous aimions plus que notre propre âme ont été sauvagement assassinés dans des prisons situées sous la responsabilité et l'autorité de l'état. Une cruauté a rendre Hitler jaloux..

Les scènes de corps mutilés dans les camps de concentration nazis ont été reproduites dans notre pays, mais cette fois sous une parodie de 'démocratie'. On a fait des prisons de notre pays une véritable mer de sang. Malgré tant de douleurs, les yeux souriants et le cœur chaleureux de nos fils chargés d'un amour profond pour le peuple nous ont tenu au chaud. Nos enfants captifs nous ont fait vivre les vertus de l'être humain et la dignité de la résistance. Même si nous pleurons dans notre for intérieur, nous gardons la tête haute. Car ils représentent la dignité humaine face à l'oppression. Ils ont résisté avec leur identité de révolutionnaire. Pas une seule fois, ils n'ont courbé l'échine. C'est pourquoi, on leur a réservé les pires traitements... 

Où que l'on soit dans le monde, la résistance est une mission honorable et un droit. Dans notre pays, parce que les prisonniers ont fait usage de leur droit, on veut les séquestrer dans des cellules d'isolement.

Européens qui se proclament défenseurs des droits de l'homme (...), voici que les prisons de notre pays sont à nouveau à l'ordre du jour. L'état fasciste de Turquie s'apprête une fois encore à agresser les détenus politiques. La mise en service des cellules d'isolement a sans cesse été reportée grâce à la résistance de nos enfants. Mais l'état fasciste s'impatiente. Celui-ci est en l'occurrence sur le point d'inaugurer les prisons où sont détenus nos enfants pour délit d'opinion, réaménagées désormais en cellules d'isolement, c'est-à-dire en de véritables salles de torture...

L'isolement vise à détruire et à assujettir nos enfants par une torture à l'usure qui s'étend sur plusieurs jours, plusieurs mois, voire plusieurs années... Par la torture que celui-ci prévoit d'appliquer, l'état de Turquie s'apprête à commettre le plus grand crime contre l'humanité.

Européens qui se proclament défenseurs des droits de l'homme (...), nous allons résister avec nos enfants. Dans cette lutte, nous voulons vous voir à nos côtés. Nous voulons compter sur vous pour, ensemble, empêcher l'introduction de ce procédé de destruction nazie qu'est l'isolement.

(...) En déclarant à l'unisson que la Turquie est une démocratie, tous les impérialistes, sans exception, mentent pitoyablement. Pour leurs intérêts au Proche Prient, dans le Caucase et les Balkans, ils soutiennent la Turquie en fermant les yeux face à sa politique fasciste. C'est dans ces conditions que le fascisme turc trouve la force de persécuter le peuple, tous les opposants et nos enfants en premier lieu.

Allez-vous restez silencieux ? Vous qui représentez l'opinion publique démocratique, allez-vous consentir à ce qu'ils massacrent les prisonniers politiques et les révolutionnaires de Turquie ?

Nous, les familles des détenus politiques, sommes déterminées à combattre l'isolement. Nous demeurerons aux côtés de nos fils et nos filles et nous ne les laisserons pas se faire tuer. Nous les empêcherons de massacrer nos enfants comme ils l'ont fait dans la prison de Ulucanlar à Ankara. Nous voulons vous voir parmi nous.

En Turquie, les prisons à cellule sont, depuis longtemps déjà, à l'ordre du jour. Elles seront mises en service dans un avenir proche. Avec le passage vers le système d'isolement, chaque prison sera un centre de tortures. Ce ne sera pas une torture sous forme d'un interrogatoire policier qui s'achève au bout d'une semaine, ce sera une torture à grande échelle, que subiront des milliers de détenus et qui s'étendra sur plusieurs jours, plusieurs mois, voire plusieurs années. Car par la garde au secret, l'on vise la résignation des détenus (...)


Par l'isolement, on va forcer les détenus à la capitulation. Nous allons traverser une période sanglante et douloureuse...

Près de 10 000 détenus sont confrontés à la torture et au carnage. Cet appel est le cri de 10 000 prisonniers !


(...) Le fascisme de Turquie s'apprête à attaquer avec un programme à plus long
terme. Au centre de ces attaques, il y a l'isolement. L'objectif de l'agression reste inchangé. "Pousser à la capitulation et éliminer les récalcitrants ". Ils recourent pour cela à ce que l'on appelle LA MORT BLANCHE. Il faut noter que la politique d'attaque dans les prisons est plus intense que celle qui a été menée à l'époque de la junte fasciste de 1980. Car aujourd'hui, on est confronté à un vaste programme de torture et d'assassinat qui s'applique non pas au cas par cas mais qui frappe directement 10 000 détenus. Ainsi, le pouvoir fasciste de Turquie dépense des milliards de dollars pour bâtir de cachots, alors que notre peuple est confronté à la misère, que 20 millions de personnes sont menacés de famine et que 40 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Le premier ministre Ecevit annonce ses intentions d'attaquer nos enfants en ces termes: "la résolution des problèmes en prison est une condition à la réalisation du programme gouvernemental", "on ne peut rétablir l'ordre public dans le pays sans avoir rétabli l'ordre public dans les prisons". Tandis que les gangs et les malfrats sont protégés, on invoque le motif de stabilité pour agresser les détenus révolutionnaires. Ainsi, ils envisagent une stabilité en faisant couler le sang de nos enfants (...)

Ces dernières années, 4000 cellules d'isolement ont été bâties suite à des rénovations et des restaurations effectuées dans pas moins de 42 prisons. Il y a dans 6 provinces, des prisons dont l'adjudication est achevée, les chantiers entamés et dont l'inauguration est prévue pour la milieu de l'an 2000. On parle aussi des prisons de type "F", de type "Y" et de type "H" dispersées dans 16 provinces et mises en adjudication. On recherche aujourd'hui les fonds pour leur construction...

Aucune juridiction, aucun état de droit ne tolérerait une torture de masse à si grande échelle (...) Toute personne un tant soit peu consciente ne peut garder le silence devant de telles pratiques, où que cela se produise (...)


LA CELLULE EST UNE TORTURE

L'isolement - le cachot, c'est comme être enterré vivant ! Européens (...), imaginez une cellule. Un tiroir à morgue dans lequel le prisonnier est installé vivant, plié en deux en passant par une ouverture de 50x50 centimètres. Un cercueil de 2 mètres sur 3... Dans un espace étroit, froid, in aéré, où le moindre morceau de ciel est interdit, ceint par quatre murs et meublé d'un WC, d'une litière, d'une table et d'une chaise. Trois mètres plus loin, des murs épais vous rappellent que vous êtes inhumés. Un monde qui s'achève au bout de trois pas... Sans présence humaine, sans air, sans le moindre son. C'est une tombe puisque tout ce qui fait partie de la vie y est inexistant. Une porte de fer close 24 heures, une fente de visée de la largeur des yeux, qui ne laisse même pas passer la lumière et qui ne s'ouvre que lors du dénombrement pour vérifier si vous êtes toujours en vie. Une fois par jour, on vous 'sert' un repas sous la porte par un coup de pied comme on servirait un chien. Tout est réglé et étudié en vue de l'usage de la torture. Tout ce qui appartient de beau à l'homme est laissé derrière la porte (...)

EMPÊCHONS QUE LES PRISONNIERS SOIENT ASSASSINES. NOUS VOUS APPELONS A MANIFESTER VOTRE SOLIDARITÉ AVEC LES DÉTENUS DE TURQUIE CONTRE LES CELLULES ET LES MASSACRES.


Comité de Lutte contre la Torture par l'Isolement
Adresse: Kreuzweg No: 12 20099 Hamburg/ALMANYA


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