|
LA
POURSUITE DE L'OMBRE
Mehmed
UZUN
Fondateur
à soi presque seul du roman kurde moderne, Mehmed Uzun, exilé à
Stockholm, traduit aujourd'hui dans une demi-douzaine de langues -
mais encore ignoré en France -, est en train de s'imposer comme l'une
des voix singulières de notre fin de siècle. La
Poursuite de l'ombre (1998), d'évidence son oeuvre la plus
ambitieuse, a suscité dès sa sortie l'enthousiasme du grand
écrivain turc Yachar Kemal - qui a bien voulu en préfacer l'édition
française.
Des
années vingt à notre époque, nous suivons l'itinéraire de Memduh
Selim, intellectuel kurde engagé dans le combat pour la liberté de
son peuple (rappelons que les traités qui ont mis fin à la Première
Guerre mondiale prévoyaient la création d'un Kurdistan indépendant,
lequel ne verra jamais le jour). Le parcours de Menduh se confondra
donc avec un exil - Istanbul, Alexandrie, Le Caire, Alep, Antioche,
Beyrouth -, un combat pour rien, un deuil consenti.
Méditation
sur la destinée et ses traverses, le roman, on ne s'en étonnera pas,
offre une large place aux déconvenues de l'amour : si l'objet du
désir se confond ici avec les figures mythiques de la littérature
courtoise, c'est que les tisseurs de récits de l'Orient ont de tout
temps préféré le reflet à la proie, la poursuite à la prise.
Menduh
aura voué sa vie à la perte de ce qu'il aimait : femme-mirage, pays
fantôme, amis emportés par la mort violente ou dispersés par le
vent. A quoi bon s'insurger contre cela ? Prince ou exilé, l'homme
n'est-il pas destiné à chercher en vain l'oasis ombreuse où il
pourra reposer sa fatigue, étancher sa soif ?
Le
constat pourrait être désespérant si nous n'étions en Orient
justement, où toute réalité, même l'horreur, prend spontanément
couleur de légende ; où les idées mêmes au nom desquelles
s'engagent les hommes se dissolvent pour finir dans la quête de la
saveur des choses.
Conclusion
de Yachar Kemal : "Le lecteur se sent tout de suite ensorcelé...
Seuls les maîtres sont capables de franchir ce seuil où la
simplicité obtient pouvoir de tout dire."
Sommaire
|