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Le PKK, Les Kurdes et Öcalan
Le fonctionnement du PKK
La structure[1] A l’origine, l’organisation du parti (comité central, bureau politique, secrétaire général) est calquée sur celle des autres partis turcs de gauche. Mais, au fur et à mesure que l’organisation se développe, la structure se complique. Lors de son 5ème Congrès en 1995, l’organisation est passée du système du secrétariat général à un système de présidence taillé sur mesure pour Öcalan. Les informations ci-après sur la structure du parti sont les dispositions théoriques prévues par les documents écrits de l’organisation. Dans la réalité, dès la tenue du 2ème Congrès en 1982, Öcalan s’est imposé comme chef unique. Il a expulsé un à un tous ses opposants ou les a fait assassiner, comme Cetin Güngör, surnommé Semir, qui fut tué en Suède. L’ex femme d’Öcalan, Kesire Yildirim, se cache toujours en Europe sous une fausse identité. Ce fut le début des interminables "complots" déjoués par la "clairvoyance" du "Soleil de l'humanité". Quand les instances du parti se réunissent, ce n'est désormais que pour prendre connaissance des décisions dictées par Öcalan et pour écouter ses sermons "paternels" : ces réunions ne sont plus que des chambres d’enregistrement. Soumise à la suprématie du père-président, la hiérarchie du PKK est très souple : les cadres et militants changent tous les 6 mois de poste et de lieu d’affectation. A l'époque, les décisions étaient signifiées lors de conférences européennes et de réunions afférentes auxquelles Öcalan participait par téléphone. La distribution des responsabilités et des postes étant faite directement par Öcalan, personne ne pouvait les contester sans risquer de se voir traîner d’interrogatoires en interrogatoires suivis d'une "formation" de 2 mois, et finalement par "l’honneur" de se rendre dans le "domaine de la présidence" en Syrie. C’est pourquoi il est courant de trouver un haut cadre de l’organisation avec 20 ans de métier sous les ordres d’un nouveau "perroquet lèche-bottes" étant entré quelques mois plus tôt au parti. Il y a donc pratiquement deux niveaux de hiérarchie au PKK, comme le souligne très justement Philippe Boulanger : "Cette organisation foncièrement communautaire n’est pas sans rappeler une famille agrandie, où l’autorité du père serait hypertrophiée par la condition kurde"[2]. Aujourd’hui (ndlr : en 1999. Depuis, si les appellations ont changée pour des besoins juridiques et de représentativité, le principe reste d'actualité), l’organisation comprend un corps politique principal qui est le parti lui-même : l’ERNK (Front de Libération Nationale du Kurdistan) créée le 21 mars 1985 et l’ARGK (l’Armée de Libération Nationale du Kurdistan) créée en 1986 et qui a succédé aux HRK (Unités de Libération du Kurdistan) sont le corps exécutif du mouvement. La structure centrale du Parti La structure centrale du parti comprend : le Président, Abdullah Öcalan, le Conseil de Présidence de 7 membres, le Comité Central de 50 membres et le Conseil Disciplinaire Central. La plus haute instance officielle de décision du parti est le Congrès qui se réunit ordinairement tous les quatre ans. Il peut cependant être réuni de façon extraordinaire : au cas où le Président le demande ou quand les 2/3 des membres du Comité Central votent sa réunion. Des délégués de toutes les organisations du parti sont présents. Leur nombre dépend de l’importance de celles-ci au sein de la structure. Les membres des organes centraux du parti sont délégués de plein droit. Le Congrès a théoriquement le pouvoir de modifier le programme et les statuts et de décider de la politique du parti pour les quatre années à venir. Les décisions sont prises à la majorité des 2/3. Lorsqu’il faut prendre des décisions d’orientation générale et qu’il est impossible de réunir le Congrès, le Président peut convoquer la Conférence du parti, instance qui n’a à priori pas le pouvoir de changer le programme et les statuts. Entre deux Congrès, c’est le Président qui, avec la participation du Conseil de Présidence, dirige les activités courantes de l’organisation et prend les décisions ponctuelles. Il est responsable de l’exécution du programme et des objectifs fixés par le Congrès. Il y a un partage des tâches entre les membres du Conseil de Présidence. Le Comité Central est théoriquement chargé de contrôler l’activité du Conseil de Présidence au même titre que le Président. Les membres du Conseil de Présidence sont élus pour 4 ans par le Comité Central parmi ses membres. C’est la plus haute instance tactique qui se réunit tous les ans, mais le Président peut convoquer des réunions d’urgence. La demande de 2/3 des membres peut de même provoquer sa réunion. Les décisions de cette instance sont prises à la majorité absolue. Le Conseil disciplinaire central est chargé de veiller à la bonne application des décisions et à la discipline de l’organisation. Il travaille sous la direction du Président du Parti et doit informer le Comité Central de ses conclusions. Cette instance n’a pas un pouvoir législatif et ne peut que recommander des sanctions telles que la suspension ou l’expulsion définitive ou temporaire des membres. Les décisions du Comité Central sont soumises à l’approbation du Président. La structure provinciale du parti est à l’image de la structure centrale. Le Congrès provincial se réunit tous les 2 ans à une date fixée soit par le Président du Parti, soit par le Comité Central. Les décisions de ces instances sont soumises à l’approbation du Comité Central et du Président qui ont le pouvoir de les invalider. Les comités provinciaux dépendent du Comité Central et se réunissent tous les quatre mois. Les comités locaux dépendent des comités régionaux. Des Conseils disciplinaires existent au niveau provincial et travaillent en relation avec le Conseil disciplinaire central. La structure d’ensemble Les organisations dépendent d'une structure hiérarchisée pyramidale semblable a celle du parti. Toutes travaillent en coordination et à tous les niveaux hiérarchiques avec les régions et les provinces. Les combattants de l’ARGK ne portent pas de galons mais des uniformes facilement identifiables. Ils travaillent selon l’ordre de formation de l’ancien bloc de l’Est 3-3, constituant des unités allant de la section au régiment. La plus haute instance de l’ARGK est son Conseil Militaire Central. Les unités de l’ARGK fonctionnent avec une discipline très stricte réglée par une dizaine de manuels. En principe, l’age minimum pour s’engager dans l’ARGK est fixé à 16 ans mais des enfants plus jeunes se trouvent à peu près dans toutes les unités. L’ERNK regroupe l’ensemble des organisations légales et semi légales telles que les associations de jeunes, de travailleurs, de femmes, de religieux, de paysans, d’intellectuels et d’étudiants. Elle est hiérarchisée de la même façon que le parti. Toutes les organisations de l’ERNK ont une structure propre, ceci toujours en théorie. En fait, les organes du parti et de l’ERNK sont confondus en Europe. Les organisations civiles de masse au sein du PKK n’existent très souvent que sur le papier ou n’ont aucune activité propre spécifique. Tout est organisé et dirigé par les comités "clandestins" de l’ERNK. Les tâches de cette dernière ont été fixées en 1989 : transférer des recrues au Kurdistan pour servir dans les rangs de l’ARGK, développer des relations avec d’autres mouvements révolutionnaires, fournir des efforts de propagande au niveau international, collecter de l’argent et des informations pour le PKK, organiser la population pour la révolte et la guerre totale. En réalité, la séparation entre les membres du PKK, de l’ARGK et de l’ERNK est théorique. En pratique tout est confondu. Il n’y a aucune preuve de l’appartenance d’une personne a une de ces organisations. Le parti ne délivre pas de cartes de membre et ne tient pas de liste de ses membres. Donc tout le monde est membre et personne ne l'est. C’est pourquoi il est relativement facile au parti de prendre de la distance vis a vis d’une personne lorsque celle-ci est a l’origine d’un dérapage ou même lorsqu’elle est arrêtée en flagrant délit lors de l’exécution d’une mission.
Du fait de l’oppression des Kurdes et du sous-développement dans lequel ils se trouvaient, la plupart des cadres ont jugé qu’il serait plus facile de trouver une base populaire au Kurdistan, d’autant que malgré 30 ans d’assimilation les Kurdes revenaient sur le devant de la scène, ce qui était signe d’une forte identité et d’une certaine volonté de lutter. Lassés par les discussions idéologiques stériles, les fondateurs du PKK décidèrent de s’implanter dans les couches sociales les plus défavorisées, notamment les paysans, assurés que ces gens ne poseraient pas trop de questions. En effet, il suffisait d’évoquer la résistance de leurs pères et grands-pères qu’ils avaient encore tous à l’esprit. La peur de l’Etat était dans tous les coeurs, mais les actions que le PKK lancera avec succès contre l’extrême droite, contre les propriétaires terriens et contre la police leur donneront confiance rapidement. Cependant, le coup d’Etat militaire de 1980 a semé de nouveau la peur parmi la population et il devint plus difficile de recruter des militants d’un certain niveau. Le PKK décida alors de changer de politique de recrutement après le début de la lutte armée en 1984, et d'accorder la priorité au recrutement de jeunes, le plus souvent mineurs. En effet, ceux-ci posaient peu de problèmes du fait de leur inexpérience aussi bien politique que de la vie et il était bien plus facile de les contrôler. Par ailleurs, vu leur jeune âge, le problème d'une famille et d'un éventuel conjoint qui auraient pu disperser leur attention ne se posait pas. Encore aujourd’hui, la grande majorité des recrues du PKK a entre 15 et 20 ans. Ces jeunes garçons et filles qui ont rejoint l’organisation souvent à cause de problèmes courants (échec scolaire, parents violents ou tout simplement ennui), et qui ont sans doute la volonté de servir une cause noble, sont très vite déçus. Si la plupart d’entre eux restent tout de même au parti, c’est qu’il est beaucoup plus facile d'y entrer que d'en sortir. Tout d’abord, la "formation" initiale leur répète incessamment : "Maintenant que vous savez la réalité vous serez des traîtres si vous partez". Au cas où le lavage de cerveau ne serait pas suffisant, l’organisation agit en conséquence : quiconque tente de partir est passé à tabac, quand ce n'est pas l'exécution pure et simple. Si malgré tout le dissident arrive à s'en sortir, lui et sa famille sont isolés de la communauté par l'organisation et ses sympathisants. Ainsi, ces jeunes se retrouvent du jour au lendemain dans une nouvelle "famille", subissant des limitations, des humiliations et des interdits importants. Il leur est formellement interdit d’avoir la moindre activité sociale et culturelle, et jusqu'à ces dernières années, il était même défendu d’aller au cinéma considéré comme une "arme d’assimilation de la culture impérialiste". Quiconque ose défier le parti sera immédiatement envoyé à une "formation intensifiée" avant d'être transféré dans la guérilla. Depuis sa création, le PKK n’a produit aucune œuvre ayant une valeur intellectuelle et/ou artistique car personne n'a jamais été autorisé à penser. Le plus grand interdit du parti, la déchéance et le tabou par excellence, ce sont les relations amoureuses car les Kurdes "ne méritent pas d’aimer et d’être aimés tant que le Kurdistan restera sous occupation de l’ennemi". Le bonheur et l’amour sont idéalisés et personnifiés par Abdullah Öcalan et il faut un effort suprême de tous les instants pour l’atteindre. Quant à lui, il est l’homme parfait et complet : en clair, lui seul peut se permettre d’aimer... Ce qu’il n’a d'ailleurs pas hésité à faire régulièrement si l'on en croit les témoignages de nombreuses jeunes filles qui ont eu la "faveur" de bénéficier des "formations spéciales dans les maisons du Président" (ndlr : celles qui ont osé se plaindre de "l'insigne honneur" qui leur était fait ont été exécutées sous la pression du harem officiel). La plupart du temps, une relation amoureuse était passible d'exécution, au prétexte que "la société kurde est très arriérée et qu’elle n’admettra pas de relations hors mariage". Selon Semdin Sakik, un ancien commandant : "Le PKK est devenu une somme de cerveaux qui ne réfléchissent pas, de coeurs qui n’aiment pas, de talents consumés et de gestes uniformisés". Au parti on doit seulement aimer Apo. Pour que cet amour soit plus fort, il faut accumuler de la haine contre ceux qui ne sont pas ses partisans. Chacun a l'obligation de rompre ses relations avec son conjoint, ses frères et soeurs, ses parents et ses amis. Le mariage, les liens avec la famille et avec ses amis sont interdits. Apo n’a lui confiance qu’en ses villageois et les militants originaires d’Urfa. Au PKK, le sport et la propreté sont des choses inutiles. Aimer ou s'amuser c'est entrer dans la déchéance et dialoguer c’est s'adonner au commérage. Pour Apo seul, rien n'est interdit, car lui seul est un être supérieur. Lui seul est le représentant de ceux qui sont tombés au combat et le leader de ceux qui sont debout. Les morts sont d'ailleurs reconnus comme seuls véritablement PKK : étant arrivé à la conclusion que le meilleur membre du PKK est celui qui est mort (ndlr : il ne risque plus de "trahir"), on a commencé à douter de ceux qui étaient revenus vivants des combats... probablement des espions ou des traîtres ! Le parti par ses méthodes de "formation" a développé la sacralisation de l’organisation. Les membres exécutés sur simple doute se comptent par centaines et au PKK il n’y a pas de numéro deux. Il y a la masse qui ne compte pas, les hommes zéros et ceux qui comptent un peu, originaires d’Urfa. Dans ce contexte et faute de pouvoir claquer la porte, les jeunes recrues deviennent plus royalistes que le roi lui même, dans l’espoir de contribuer à la victoire et à une solution politique promises par le chef. Ils n'ont que le choix d'y mettre tout leur coeur car "si la victoire n’est pas atteinte, c’est de leur faute puisqu’ils ne mobilisent pas tout leur potentiel". Un autre avantage du recrutement de très jeunes militants, c’est de pouvoir les former et de les conditionner totalement en faisant d’eux des autruches, des exécuteurs d’ordres bornés. Au PKK de toute façon le "leader national" réfléchit à tout et il suffit de suivre la Vérité qu’Il a dévoilée. D’ailleurs, déclare-t-il volontiers à toutes occasions "Ce que j’ai donné suffira pour que ce mouvement survive plusieurs dizaines d’années". Chacun comprendra combien il est difficile de parler dans un contexte où il est interdit non seulement de réfléchir, mais aussi de rêver. Souvent, ce sont ces jeunes militants qui sont promus par Öcalan aux postes de responsabilité, au détriment de cadres bien plus mûrs et plus expérimentés mais qui sont par là même aussi plus critiques. Pour Öcalan, ces derniers sont des adversaires potentiels qu'il est prudent de neutraliser.
Généralités sur les formations Au Kurdistan le niveau d’éducation des militants du PKK est l’école primaire et en Europe c’est le collège. Les lycéens et les étudiants se font très rares du fait qu’ils sont à même de mieux comprendre l’organisation et son fonctionnement. Au PKK être "intellectuel" est une mauvaise chose. C’est tout d’abord le signe d'une imprégnation de la culture colonialiste et impérialiste et la perte des racines kurdes. En conséquence il faut une "formation" plus soutenue et une autocritique plus intense. Il y a deux niveaux de formation officiellement. La "formation de base" et la "formation intensifiée". En réalité peu de choses changent au programme. Alors qu’à la "formation de base" les "critiques" sont relatives au passé de la personne, à la "formation intensifiée" elles portent sur la personnalité de l’individu et deviennent plus dégradantes. La formation dure 2 mois avec 12 heures de cours par jour. La participation peut varier entre 40 et 60 personnes. Le contexte est très discipliné, chaque militant doit contrôler tous les actes et agissements des autres et les dénoncer pendant la première heure du cours du lendemain. La première partie qui représente à peu près 20 % de la formation porte sur l’histoire des sociétés, "la révolution bourgeoise de 1789, la révolution d’octobre, l’histoire du Kurdistan, la philosophie et l’histoire du PKK". La deuxième partie et la plus importante car elle représente 80 % d’une formation porte sur les "çözümleme" (dénouement ou solution). Ce sont de long discours d’Öcalan de 4 ou 5 heures et dans lesquels il se répète sans arrêt. Leur périodicité est de 2 par semaine. Chaque discours est à quelques détails près une copie de l’autre. Ces discours sont enregistrés par une caméra puis transcrits et produits sous forme de livres édités par les "Publications de l’Ecole Centrale du Parti". Ensuite ces livres et cassettes vidéo sont distribués à toutes les cellules du Parti. Quant au nombre de ces productions, Öcalan déclarait à ses avocats "J’ai écrit 500 livres. Je suis devenu le plus grand bavard du monde. Si vous n’avez toujours pas compris que voulez-vous que je fasse ?"[3]. En dehors des ces formations principales et périodiques, des formations hebdomadaires d’un jour sont organisées par les comités locaux au cours desquelles le seul outil de formation est la lecture d’un "Cözümleme". Sur la base de ce qui s’est lu, chacun doit s’autocritiquer, histoire de rafraîchir les mémoires. Contenu d’un "çözümleme" Lorsque l'on regarde une de ces cassettes, l’ambiance est toujours la même. L’hiver c’est dans une salle, l’été c’est dans le jardin d’une maison privée : on voit 200 militants assis sur leurs chaises et qui attendent sans le moindre mouvement. Quelques instants plus tard, Öcalan vient accompagné de ses gardes du corps. Soit il s’installe dans son fauteuil soit, le plus souvent, il fait des allées et venues devant les militants qui restent comme des statues. Après quelques minutes de silence absolu, en colère, Öcalan commence à parler. Après avoir annoncé de nouvelles pertes importantes de la guérilla, il poursuit "Nous ne sommes pas obligés de vous accepter dans ce sale état. Vous devez comprendre certaines choses. La place des désespérés c’est l’asile des désespérés, la place des déchus c’est l’asile des déchus, la place des fous c’est l’asile des fous, la place des malades c’est l’hôpital et la place des vagabonds et des stupides n’est sans doute pas ici [...] Je le dis clairement. J’ai dit l’autre jour "Chien, canaille" a l'un de mes plus anciens camarades. Tu n’as que la valeur d’un chien, lui ai-je dit, et c’est parce que le chien est une bête fidèle mais dont certains des agissements sont considérés comme ignobles, vous le savez. Ils aboient quand ils le veulent et ne jouent pas correctement leur rôle de chien. A ceux-ci on peut dire qu'ils ont le comportement "d’âne". Si en politique tu insistes comme ça, même ce mot ne sera pas suffisant. Ailleurs, ils couperont tout de suite la tête de la personne. Nous nous sommes très patients à ce sujet."[4] Le discours d’Öcalan durera des heures entières sur ce ton. A la fin, il baisse le ton et conclut : "Vous venez et vous nous demandez de l’aide et moi je vous donne de l’aide. Chacun de mes discours est une aide. Sachez en profiter et saisir cette chance."[5] Ainsi se termine le discours d’Öcalan sous les applaudissements de l’assistance. La "mise en valeur" d’un "çözümleme" Après avoir écouté ce discours, le camarade "formateur" demande à l’assistance ce qu’elle a compris. Chacun doit alors se lever et expliquer ce qu’il a compris, pourquoi la "Présidence" était si en colère et ce que signifient les expressions très dures qu’elle a utilisées. Ensuite, il doit s'y référer et expliquer dans quelle mesure il n’a pas été fidèle à la "présidence" dans ses activités pratiques et donc en quoi il fut un "chien" et pourquoi il fut un "âne". Puis, c'est au tour de l’assistance de critiquer le camarade qui restera debout. En général les critiques s’attacheront à montrer combien le camarade se situe dans les qualificatifs utilisés par la "présidence", mettront l’accent sur le caractère soit "paysan", soit "petit bourgeois" de celui-ci et montreront combien il est sous l’influence de la "guerre spéciale". Alors, le "formateur" prendra la parole pour faire le point sur la situation du camarade. Il expliquera combien les critiques sont fondées et que la personnalité du camarade est pourrie par la "guerre spéciale ", c’est-à-dire l’ennemi et ses méthodes. L’arme principale de la "guerre spéciale" est la famille. Il faut donc rompre tous les liens avec elle, car par l’intermédiaire de la famille et du mariage la personne est rattachée au système. Ainsi, la femme est utilisée comme une arme par la "guerre spéciale". En conséquence, tant qu’une personne n’est pas totalement libre, elle ne doit pas avoir de relations amoureuses car elle sera éloignée de la lutte. Quant à savoir en quoi consiste cette "libération totale" il suffit d’admirer son incarnation parfaite qui est la "présidence". Généralement l’analyse du camarade formateur se termine en ces termes : "Le camarade doit s’exposer davantage. Il a de la bonne volonté, mais s’il ne révèle pas complètement sa personnalité il va continuer a être un agent objectif de l’ennemi". Si quelqu’un ne se lève pas de lui même, alors les "critiques" seront plus dures car cela signifiera qu’il essaie de cacher quelque chose. Les conséquences d’une formation Un ancien jeune militant du PKK explique : "Pour moi, il était inacceptable que les Kurdes n’aient pas d’Etat et qu’ils soient victimes de tant d’oppression. De plus, j’avais la conviction qu’il fallait faire quelque chose pour une société et pour une vie meilleures. La seule organisation qui faisait réellement quelque chose c’était le PKK, alors j’ai décidé de le rejoindre pour apporter ma contribution à la lutte de mon peuple. J’ai travaillé jour et nuit sans me lasser et bien entendu sans aucune contre-partie. Mais tout a changé avec les formations de l’organisation. Déjà pendant les formations hebdomadaires j’était très mal à l’aise d’entendre des propos dégradants. Mais, lorsque je suis allé à ma première formation, je fus carrément choqué par les méthodes de soit disant "formation" de l’organisation. En réalité, l’objectif est de parvenir à étouffer dans l’œuf toute forme de critique de la part des nouveaux militants. Tout ce qu’ils veulent c’est qu’on obéisse mot à mot à ce qu’ils disent. En fait, au PKK ça ne sert à rien de travailler et d’être utile, car l’organisation n’accorde aucune valeur au travail : si tu veux décrocher un poste, il suffit de vendre tes plus proches amis en racontant des salades sur eux et d’être d’accord avec tout ce que disent Öcalan et ses fidèles. Au PKK, les militants ne manquent pas car l’organisation maintient une certaine terreur, afin de mieux discipliner les troupes. Le problème c’est qu’ils font tellement d’erreurs grotesques, y compris Öcalan lui même, qu’il est difficile de se taire pour quelqu’un comme moi. J’ai donc préféré claquer la porte malgré les menaces de représailles"[6]. Apparemment il n’est pas le seul, car à en croire les dirigeants mêmes du PKK "grâce au président nous avons démasqué des centaines d’agents provocateurs". En fait il ressort une chose très simple de tous ces témoignages : le PKK, lorsqu’il engage un jeune, l’oblige tout d’abord à rompre tous ses liens avec sa famille et oblige la famille à s’opposer à l’idée même qu’il revienne par des sanctions. Ces jeunes doivent être de préférence sans aucune formation professionnelle qui pourrait leur permettre de vivre de façon autonome. On les oblige à obéir à la lettre par des méthodes d’intimidation et de pression psychologique, tout en les gardant sous contrôle permanent puisque les militants du PKK doivent agir et se déplacer au moins par deux. Au moindre faux pas, le "militant" est immédiatement envoyé à une formation intensifiée où il reste pendant deux mois sous une pression psychologique soutenue et constante. Il est en effet traité comme ayant commis une grave faute punissable et la punition ne peut être que capitale en période de guerre. Un simulacre de procès va confirmer cette peine, mais grâce à la "Présidence" il aura la vie sauve. En résumé, le PKK forme des masochistes sadiques.
Le financement et les sources de financement du PKK sont deux sujets qui soulèvent beaucoup de curiosité vu les sommes considérables dont l’organisation dispose et dont personne n’a jamais su exactement quelle était l'importance. Selon le parti qui se garde bien de révéler le montant des sommes perçues, les sources de financement sont : les revenus des campagnes annuelles de dons, les cotisations mensuelles des sympathisants, la “taxe révolutionnaire” perçue sur les commerces et entreprises, les produits des ventes de journaux, cassettes etc., et les amendes perçues sur les “fautifs” (en fait, le racket). Mais dans la pratique, les choses ne sont pas aussi simples et on force souvent la main pour l’obtention des dons et des cotisations. Il n’est pas rare que des commerçants soient passés à tabac s'ils ne veulent pas payer la somme demandée, non pas parce que les recettes ainsi obtenues représentent des grosses sommes, mais surtout pour qu’ils ne servent pas de mauvais exemples. Dans les métropoles turques, ça peut aller jusqu'à des attaques armées et exécutions. En procédant méthodiquement, il est possible cependant de parvenir à déterminer un chiffre approximatif d'une partie du budget annuel du PKK et de son actif financier. Les sommes recueillies en Europe représentent une partie non négligeable du budget de l’organisation. L’Europe est divisée en 10 "provinces" (Eyalets), selon la répartition de la population kurde et chaque "province" dépend d'un responsable. Ainsi, l’Allemagne où résident environ 600.000 Kurdes est divisée en 5 "provinces", les autres étant la France, la Suisse, l’Autriche, les Pays-Bas et les Pays Scandinaves. La Grèce et les Balkans (ainsi que l’Europe de l’Est et les pays de l’ex-URSS) ont une place à part du fait de leur importance stratégique et dépendaient directement d’Öcalan jusqu'à son arrestation. Il reste ensuite les "régions" (Bölge) périphériques qui ne sont pas des "provinces", mais qui sont autonomes et relèvent directement de la direction européenne : la Belgique, l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie. Chaque "province" est à son tour divisée en plusieurs "régions" (Bölge), souvent 3 à 5 qui sont à leur tour divisées en plusieurs "districts" (Alan) eux-mêmes divisés en quartiers. Ces divisions ne se superposent pas aux divisions administratives des pays et sont propres à l’organisation, ce qui a conduit un ancien ministre de l’intérieur allemand à dire "les divisions territoriales opérées par le PKK sont plus logiques que celle que nous avons". Voyons de plus près la "province" (Eyalet) de France. Le responsable est établi principalement à Paris, son rôle étant de superviser et de contrôler. Il est également chargé de la formation des militants et de la direction des manifestations. C’est en quelque sorte le "Préfet". La France est divisée en 4 "régions". La "région Paris" englobe l’Ile de France avec toute sa périphérie jusqu'à Nevers au Sud, Reims au Nord et Evreux à l’Ouest. La "région Alsace-Lorraine" comprend bien entendu ces deux régions, mais aussi la Franche-Comté. La "région Sud", c’est tout le grand Sud jusqu'à Lyon et Toulouse à l’Est. Enfin, la dernière région et la plus récente c’est la "région de l’Ouest" qui va de la Normandie à l’Aquitaine. Toutes ces régions ont à leur tête un responsable de région, sous les ordres duquel travaillent plusieurs "responsables de districts" qui sont souvent de jeunes recrues envoyées d’une autre "province" pour initiation. L’essentiel du travail du PKK est fait par les responsables de "Région" qui sont les vrais détenteurs des comptes de campagne et des sommes recueillies. Enfin dans chaque "district" il y a un "comité de district" appelé également "Comité du front" et composé de sympathisants de l’organisation qui contrairement aux responsables déjà cités sont des sédentaires. C’est ces derniers qui effectuent le travail de fond, c’est à dire la distribution des journaux, la propagande, le porte à porte, le ramassage de l’impôt révolutionnaire et des cotisations. Le "responsable de Région" et le "responsable de district" sont là pour contrôler et superviser, ou "inciter" les récalcitrants. La "région Alsace-Lorraine" est composée des districts de Montbéliard, de Mulhouse, de Strasbourg et de Nancy qui englobent toutes les localités voisines. Ceci est la structure qui en pratique organise et dirige la campagne annuelle de dons qui se déroule entre octobre et janvier de l’année suivante, mais aussi qui assure le fonctionnement régulier de l’appareil du parti, c’est à dire l’organisation de manifestations et la distribution du matériel de propagande qui est une source de revenus non négligeable. Commençons par la campagne annuelle de dons de l’organisation. Chaque année, avant le lancement de la campagne, se réunit la "Conférence Européenne du Front" pendant laquelle sont notamment déterminées les sommes que chaque "province" doit recueillir pendant la campagne qui va démarrer. En général, c’est 2 à 5 millions de francs de plus que les résultats de la campagne précédente. Les buts ainsi fixés, chaque "secrétaire de province" organise la "Conférence de province" à laquelle participeront tous les cadres professionnels de l’organisation déjà cités, ainsi que le secrétaires de chaque "comité de district" pour définir les sommes à recueillir. Ensuite, une réunion sera organisée dans chaque région pour partager entre les districts l’enveloppe des sommes à atteindre. Chaque "comité de district" va organiser une réunion des "sympathisants de base", lors de laquelle par de grands discours, le début de la campagne va être annoncé. Tous les membres du comité vont donner le chiffre de la contribution qu'ils vont apporter, avant que les sympathisants fassent de même. Le responsable de la "région" va tout mettre en oeuvre pour que les dons de chaque sympathisant soient le plus élevés possible. En règle générale, un salarié va payer entre 3.000 et 6.000 francs et un chômeur un peu moins. Rares sont ceux qui paieront plus, mis à part les commerçants qui verseront entre 10.000 et 30.000 francs en moyenne et beaucoup plus pour ceux dont le commerce est important. Le but a atteindre fixé pour la France est d’environ 15 à 18 millions de francs chaque année. Le réseau français de l’organisation parvient en fait à la somme de 8 millions de francs en moyenne pour la région parisienne (ce qui est confirmé par les notes retrouvées sur Irfan Balsak, responsable de la "région Paris", interpellé dans une affaire d’extorsion de fonds, le 14 janvier 1998[7]), 1,5 millions de francs pour "l’Alsace-Lorraine", 2,5 millions pour la "région Sud" et environ 500 milles francs pour la "région Ouest ”. Les sommes ainsi recueillies pendant les campagnes annuelles se chiffrent à plus de 12 millions de francs par "province", autant pour la région de l’Angleterre et à peu près 20 millions pour l’ensemble des autres pays où résident les Kurdes dont la Belgique, la Grèce et les pays de l’Europe de l’Est. Ce qui fait en tout 150 millions de francs de recettes annuelles. Il faut compter en plus les autres revenus tels que les recettes des ventes lors des soirées, celles de la vente de journaux, livres et cassettes, les cotisations mensuelles des sympathisants et les revenus occasionnels fournis par les hommes d’affaires et certains Etats. Ce qui s’élève à au moins 50 millions de francs par an. En Turquie, il y a eu des périodes pendant lesquelles l’impôt révolutionnaire était perçu dans de fortes proportions, notamment dans la région de Diyarbakir de 1991 à 1993, grâce à Semdin Sakik alors commandant dans cette région. La moyenne annuelle de l’ensemble de la Turquie se chiffrerait à environ 40 millions de francs par an. En Syrie, les recettes annuelles s’élèvent à 35 millions de francs et environ 10 millions pour l’Iran. Le budget annuel de l’organisation s’élève ainsi à au moins 285 millions de francs par an et ceci depuis 1990. Avant, l’organisation était largement marginale et son budget n’était que de quelques millions de francs par an. La moitié de cette somme est dépensée par l’organisation chaque année pour son fonctionnement et principalement pour sa télévision par satellite depuis 1995. L'avoir financier du PKK peut représenter, en fonction de cette estimation, plus d'un milliard de francs français (en 1999) et il faut ajouter à cette somme les divers revenus ponctuels alloués au parti par certains Etats. Quant à l’utilisation de l’actif du PKK et à sa destination, cette question reste un mystère, les personnes interrogées étant incapables d'y répondre. Ce que la plupart ont pu constater, c'est que cette importante cagnotte a été remise à des émissaires envoyés par Öcalan de la Syrie à la fin de chaque "kampanya". Il s’agissait souvent de ses hommes de confiance, chauffeurs ou gardes du corps, qui on tous été exécutés, accusés d’êtres des traîtres ou des agents. Un seul de ses chauffeurs aurait pu s’échapper du Liban, mais selon des témoignages, il aurait été retrouvé et exécuté en Espagne. Quant à Öcalan, selon les informations parues dans la presse turque, il a déclaré qu’il lui restait deux millions deux cents mille dollars (soit environ 13 millions de francs) lorsqu’il a quitté la Syrie, avant d’ajouter que l’actif immobilier du PKK en Syrie est tombé aux mains du parti "Al Tecelma Al Vatan El Democrasiye" créé par Mervan Zerki. Les investissements du PKK sont rares en Europe car il se méfie de ses sympathisants et évite de leur confier de l’argent et parce que les responsables changent tout les six mois, ce qui rend relativement facile le détournement de sommes parfois considérables. L'organisation aurait ainsi perdu la trace de dizaines de millions de francs. Le montant d'autres sources de financement du parti, comme le trafic de drogue pourtant très conséquent, est plus difficile à évaluer, l’organisation ne mélangeant pas les activités politiques aux différents trafics. Elle dispose pour cela d'un réseau spécifique "d'hommes d'affaires". Cette branche distincte de l'organisation reste très secrète et est parfaitement dissimulée aux cadres et militants pour ne pas que ces activités nuisent à l'image du parti auprès de certains de ses alliés et de l'opinion publique occidentale nécessaire à l'implantation européenne. Ces "hommes d'affaires" ne sont pas ou très peu en relation avec le reste de l'organisation, afin d'empêcher tous risques de fuite. Tout passeur travaillant pour le parti signe d'ailleurs son arrêt de mort s'il évoque publiquement un lien quelconque avec lui et plus encore devant un tribunal pour assurer sa défense en cas d'arrestation. A ce trafic rémunérateur s'ajoutent des trafics annexes comme la contrebande de cigarettes rendue de plus en plus rémunératrice par l'augmentation des taxes prélevées par les pays européens.
[1] “PKK, Programme et Statuts” Editions Serxwebun [2] Philippe Boulanger, Le destin des Kurdes, L’Harmattan, p 56 [3] Les notes d’entretien - 20 décembre 1999 (Entretien d’Öcalan avec ses avocats dans un rapport au PKK) [4] Les “çözümleme” du mois de juillet, l’Ecole Centrale du Parti, Abdullah Öcalan, p. 2 et 3 [5] Les “çözümleme” du mois de juillet, l’Ecole Centrale du Parti, Abdullah Öcalan, p. 57 [6] L’auteur de ces paroles a voulu garder l’anonymat [7] Dépêche AFP, 24 février 2000, 20h55 |
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