Le PKK, Les Kurdes et Öcalan

 

La naissance du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan)

 


Contexte historique

Abdullah Öcalan : portrait

Le groupe d'origine

La fondation du PKK


 

Le contexte historique

Les Kurdes, peuple du Moyen-Orient, ont vécu jusqu’au siècle dernier avec une large autonomie sous le règne des empires féodaux de la région. En raison de l’importance stratégique de sa situation géographique et de ses richesses naturelles, le Kurdistan fut envahi par les armées occidentales pendant la première guerre mondiale. A la fin de la guerre, les articles 62 et 64 du traité de Sèvres de 1920 prévoyaient l’autonomie ou l’indépendance pour les Kurdes sur un territoire grand comme deux départements français, alors que le Kurdistan fait 500.000 km². Mais, le traité de Lausanne signé trois ans plus tard, après la victoire des kémalistes contre les Grecs et les Alliés grâce à l’appui massif des Kurdes auxquels Mustafa Kemal avait promis le respect de leurs droits, a balayé tous ces espoirs. Avec l’accord des puissances occidentales, le Kurdistan fut divisé entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie.

La réaction des Kurdes ne s’est pas fait attendre. Dès 1925 avec le soulèvement d’un chef religieux kurde, Cheikh Said, s’est ouverte une période de révoltes incessantes qui s’est terminée par celle du Dersim (Tunceli) en 1937. Mais, en raison même de cette division frontalière, de l’absence de structures politiques modernes, du manque d’alliés extérieurs et d’aide logistique, les Kurdes ont été vaincus à chaque fois et les révoltes ont été noyées dans le sang. Le nombre de Kurdes massacrés pendant cette période est estimé à 150.000 personnes et celui des déportés à plusieurs centaines de milliers.

Alors a débuté une période de silence qui a duré jusqu'à la fin des années 50. Ce fut une période d’assimilation forcée pendant laquelle le mot "Kurde" fut interdit : on parlait officiellement des "Turcs des montagnes". Les noms des villes, villages et localités kurdes furent changés et remplacés par des noms en turc. Il était même interdit de donner aux enfants des prénoms kurdes.

Le premier événement qui a rompu le silence fut l’arrestation en novembre 1959 de 49 intellectuels kurdes, parmi lesquels Yasar Kaya, Musa Anter, Sait Kirmizitoprak, accusés d’avoir conspiré pour la création d’un Etat kurde.  Ceux-ci furent libérés après le coup d’Etat du 27 mai 1960 qui entraîna l'exécution du premier ministre Adnan Menderes et de deux de ses ministres, dont le kurde Fatih Rustu Zorlu qui était aux affaires étrangères. C’était le premier gouvernement d’opposition après le multipartisme en Turquie qui fut introduit après la seconde guerre mondiale.

Cependant, la renaissance kurde est amorcée sous l’influence du développement du mouvement kurde en Irak, après que le Général Kassem ait pris le pouvoir en 1962. Encouragés par l’ouverture démocratique de la constitution de 1960 qui fut d’ailleurs jugée  "trop démocratique" par les putschistes de 1971, les Kurdes se sont permis quelques libertés culturelles. C’est pendant cette période que parurent de nombreuses revues politiques et culturelles autour desquelles s’est ouvert un débat sur la question kurde.

La réaction des nationalistes turcs ne s’est pas fait attendre. En avril 1967, la revue Otuken a publié un article anti-kurde auquel ont répondu sur un ton aussi dur les associations étudiantes de 19 villes kurdes dans un contre article. A l’appel de ces associations, les premières manifestations de masse ont eu lieu le 3 août 1967 dans toutes les villes kurdes et des dizaines de milliers de personnes y ont participé.

La réponse fut violente : le président du PDKT (Parti Démocratique du Kurdistan de Turquie), premier parti clandestin kurde qui a été créé le 11 juillet 1965 à Diyarbakir, Faik Bucak, député d’Urfa fut assassiné. Ce parti demandait l’autonomie du Kurdistan de façon implicite, afin de ne pas tomber sous le coup de l’article 125 du Code pénal turc. A la suite de ce meurtre, la répression et les arrestations se sont multipliées.

Le POT (Parti Ouvrier de Turquie), parti légal en Turquie, avait obtenu 15 sièges lors des élections de 1965, et quatre d’entre eux étaient occupés par des Kurdes bien que ce parti ne reconnaissait leur origine. Cependant, après l’élection de Mehmet Ali Aslan, un Kurde, à la présidence du POT en 1970, le parti a voté une résolution dans laquelle il reconnaissait l’existence des Kurdes en ces termes : "le peuple kurde existe à l’Est".  Malgré cela, de nombreux Kurdes, parmi lesquels Mahmut Kilinc et Mehdi Zana, quittèrent le POT et fondèrent le DDKO (Foyers Culturels Révolutionnaires de l’Est). Ce fut le début du divorce entre les Kurdes et la gauche turque. 

Mais l’événement le plus sombre de cette période de l’histoire, c’est la mort du Dr Sivan (Sait Kirmizitoprak). Cet intellectuel kurde qui parlait le français croyait en la nécessité de la lutte armée avec 10 ans d’avance sur le PKK. Il fonda le PDK-T et se rendit en Irak pour obtenir le soutien de Barzani, le leader kurde du Kurdistan d’Irak, et pour déclencher la lutte armée. Informé, Sait Elci, Président du PDKT, se rendra également en Irak pour demander au Dr Sivan de changer le nom de son parti, en raison de la similitude de leurs appellations. Il sera tué par le Dr Sivan qui sera lui-même à son tour exécuté par le PDK-I. C’est le début des règlements de comptes inter-kurdes.

Cette période fut interrompue par le coup d’Etat militaire turc du 12 mars 1971. Toutes les organisations de gauche sont dissoutes et la répression s’abat de nouveau sur les Kurdes. Des centaines d’entre eux sont arrêtés et emprisonnés, accusés de "diviser le territoire national". Les militants kurdes radicalisés par la répression, après de longues discussions dans les prisons, décident de créer leurs propres partis.

De leur côté, des mouvements clandestins turcs comme le THKP-C (Le Parti de Libération du Peuple Turc) et le Safak se lancent dans l’action directe en enlevant un consul israélien et des techniciens américains. Cette action aboutit à la condamnation à mort et à l’exécution de Deniz Gezmis, Yusuf Aslan et Huseyin Inan, dirigeants de ces groupes et leaders de la jeunesse étudiante.

Ainsi, au début des années 70 se créent plusieurs partis kurdes qui se réclament tous du marxisme et auxquels adhère cette jeunesse kurde formée dans les organisations de la gauche turque.

"Riya Azadi" (La Voie de la Libération) fut créée en décembre 1974 et compte parmi ses membres Mehdi Zana, Ziya Acar et Kemal Burkay qui en devint le secrétaire général. De son vrai nom PSK (Parti Socialiste du Kurdistan), ce parti affirmait : "seul un parti révolutionnaire peut diriger la lutte de libération nationale du peuple kurde" et poursuivait : "les forces principales qui réaliseront la libération de notre peuple sont les ouvriers et les paysans pauvres du Kurdistan... cette force révolutionnaire doit être un parti de la classe ouvrière qui aura pour guide le marxisme-léninisme". Trouvant utopique un Kurdistan réunifié, ils proposent la création d’une fédération turco-kurde, en refusant l’idée d’une autonomie. Cependant, l’idée de l’indépendance du Kurdistan n’est pas écartée.

Rizgari (Libération) fut fondée par Mumtaz Kotan, Serafettin Kaya et Rusan Aslan. Mais cette formation, d’inspiration plus nationaliste, ne se transforme en parti politique qu’en 1987. Ce mouvement prône l’indépendance des quatre parties du Kurdistan (Irak, Iran, Syrie, et Turquie). Il critique sévèrement l’Union Soviétique qui n’apporte aucun soutien à la lutte des Kurdes, mais soutient au contraire le Baas en Irak.

KAWA est le courant maoïste du mouvement kurde fondé en 1976 dans un village de la région de Siverek. Ses militants accusent l’URSS de social-impérialisme, d’armer l’Irak contre les Kurdes et d’aider la Turquie. Mais ce mouvement est partagé entre les pro-Chinois (tiers-mondistes qui donnent la priorité à la lutte contre l’URSS) et les pro-Albanais (dont la priorité est l’indépendance du Kurdistan). Finalement, l’organisation se divise en 1978 et 5 de ses dirigeants sont tués par les forces de sécurité. Ce parti a pour objectif la création d’un Kurdistan libre et estime que la seule voie pour y parvenir est la lutte armée.

 

Abdullah Öcalan : portrait

Öcalan est né en 1948 dans le village de Cibin rattaché à la sous-préfecture de Halfeti dépendant d’Urfa. Il est l’aîné des enfants d’une famille pauvre. Selon lui, sa grand-mère maternelle était d’origine turque, mais sa mère était complètement kurdifiée. Il définit celle-ci comme "autoritaire et rebelle", alors que son père serait de "caractère faible et soumis"[1]. Il raconte que dès l'âge de 7 ans dans son village, on aurait dit de lui "C’est un rebelle... que dieu en préserve nos enfants"[2]. Son père aurait prédit : "Sur le front d’Abdullah il y a le signe de la victoire, il va conquérir tout endroit où il se rendra".[3] Cependant, Öcalan semble avoir plus hérité du caractère de son père, puisqu’il affirme que sa mère le battait chaque fois qu’il rentrait chez lui en pleurant et qu’elle lui disait : "Tu ne penses pas à l’honneur de la famille, on te frappe et tu ne réponds pas"[4]. Il se définit lui-même comme "très timide et craintif".[5]

Il est très pieux dans son enfance. Il connaît par cœur 33 sourates du Coran et n'oublie jamais l’heure de la prière, ce qui aurait fait dire à l’imam du village : "Abdullah, si tu continues ainsi tu vas voler, tu vas être un saint"[6]

Öcalan explique qu’il voulait entrer à l’école militaire pour "être officier et faire un coup d’Etat" en ayant pour exemple Mustafa Kemal Atatürk. Et il poursuit "il y a des similitudes entre la façon dont j’ai grandi et celle dont il a grandi".[7] Curieusement, les traits de caractère des parents d’Öcalan sont, d'après lui, précisément ceux des parents du fondateur de la république. Atatürk pourchassait dans son enfance les oiseaux qui venaient manger le blé des champs, selon l’histoire officielle turque. Öcalan lui les chasse pour les manger avec ses camarades et il tue les serpents. Ceci pour tenter de démontrer qu’un leader est stratège dès son enfance. Il prétendait également que le socialisme était chez lui un don naturel, arguant qu'il partageait avec les autres enfants le produit de sa chasse[8].

Sur le plan sentimental, Öcalan n’eut aucune relation pendant ses années d’études au lycée professionnel. Il est seul et n’ose pas s’approcher d’une fille : "ma solitude grandissait pendant ces années à Ankara[9]

Il a fait ses études primaires et secondaires dans la région kurde, avant de partir à Ankara pour poursuivre des études dans un lycée professionnel. Il sera fonctionnaire dans l’administration de propriété foncière et du cadastre. Après avoir exercé cette fonction pendant un an à Diyarbekir et un an à Istanbul, il quitte l’administration fin 1971 et retourne à Ankara pour  entreprendre des études en sciences politiques.

Un des rares souvenirs connus d’Öcalan pendant ses années de lycée à Ankara est l’admiration qu’aurait eu pour lui son professeur de lettres. Mais, étant décédé, ce dernier ne peut en témoigner ! Selon les dires d’Öcalan, il disait en cours : "Les enfants, je fais  lire les compositions d’Öcalan aux autres professeurs et nous allons les analyser". Öcalan poursuit : "Alors je disais quelques mots, et il analysait ces mots. Chaque fois qu’il me voyait, il me demandait avec respect si j’avais besoin de quelque chose et disait aux autres : celui qui n’aime pas Abdullah, je ne l’aimerai pas non plus"[10].

Mais, il y a une chose qu’Öcalan oublie souvent de préciser, bien qu'il ne la nie pas : il se situait pendant ces années plutôt à droite de l’échiquier politique. Il était un fervent croyant et pratiquant et assistait aux conférences de Fazil Kizakürek, idéologue de l’extrême droite turque.

C’est pendant son année passée à Istanbul qu’il fait connaissance avec la gauche turque et les idées marxistes. Il participe à une conférence donnée par Mahir Cayan, leader du THKP-C fin 1971 et c’est là qu’il entend pour la première fois parler de la question kurde. A Ankara, il rencontre des militants du THKP-C. C’est ainsi que commence sa sympathie pour ce parti et ses idées de gauche, mais surtout son apprentissage de la question kurde.

C’est à cette période que les leaders de la jeunesse étudiante et du THKP-C, Deniz Gezmis, Yusuf Aslan, Huseyin Inan sont jugés et condamnés à mort par les tribunaux militaires. Pour les sauver, une autre figure importante du mouvement, Mahir Cayan, organise l’enlèvement d’Américains et d’Israéliens, mais il sera tué avec ses compagnons à Kizildere dans le centre de la Turquie, le 30 mars 1972. Les sympathisants du THKP-C à l’Université organisent une manifestation de protestation contre ce massacre, début avril, à laquelle Öcalan participe. Le 7 avril, la police convoque les manifestants pour les interroger et les arrête. Öcalan restera en détention pendant 7 mois et Deniz Gezmis et ses deux compagnons seront exécutés. Début décembre 1972, Öcalan lui est libéréLes conditions de sa libération demeurent encore aujourd'hui peu claires. Il explique : "L’un des mes camarades de détention, Dogan Firtina, était le fils d’un officier. Si je ne me trompe pas, il devait être juge au tribunal militaire. Je ne sais toujours pas si son père a eu une influence à ce sujet. Baki Tug (le juge d’instruction) demandait 7 ans de prison, mais il n’avait qu’un seul témoin et ce n’était pas suffisant pour nous condamner"[11].

L’un des spécialistes de cette période de l’histoire de la Turquie, le journaliste écrivain Ugur Mumcu qui fut tué dans un attentat à la bombe en 1993 n’était cependant pas du même avis. Selon lui, Öcalan était passible de 15 ans de prison, mais il fut libéré sur l’intervention du MIT (Services secrets turcs) auprès du juge d’instruction Baki Tug. Ce dernier n’a jamais fait de commentaire à ce sujet. Le frère d’Ugur Mumcu, l’avocat Ceyhun Mumcu, prétend toujours que son frère a été tué par le MIT parce qu’il avait la preuve de l'implication de ce service dans la libération d’Öcalan. Selon lui, Ahmet Taner Kislali, un autre professeur qui lui fut tué dans un attentat en 1999 aurait péri pour les mêmes raisons.

Après sa libération, Öcalan rejoint les militants du THKP-C à la Faculté et commence à travailler activement en tant que sympathisant. C’est à cette époque qu’il fait la connaissance de Haki Karer et Kemal Pir qui sont deux militants du THKP-C. Jusqu'en 1976, Öcalan restera un fidèle sympathisant de ce mouvement. Pendant les années 1974 et 1975, il est membre d’ADYÖD (Association de l’Enseignement Supérieur d’Ankara), dont la disparition en 1975 donnera naissance au Dev-Yol (Voie Révolutionnaire) et au Dev-Genc (Jeunesse Révolutionnaire) qui seront les plus puissantes organisations de la gauche turque d’avant 1980.

Ici, il convient de s’intéresser de près à la personnalité d’Öcalan et à ce qu’il représente.

Chef unique, dont chaque mot est une déclaration "historique" appliquée à la lettre par ses plus fidèles disciples, il contrôle l’ensemble de l’organisation, même de sa prison d’Imrali, par l’intermédiaire de ses avocats et avec la bénédiction de ses nouveaux protecteurs.

Öcalan, aveuglé par son "génie" de "leader national" a concentré tout les pouvoirs entre ses mains, de telle façon que personne ne pouvait se permettre une phrase débutant par : "Je pense que ..." ; la formule appropriée était et est toujours : "Comme l'a dit la Présidence ..." (il faut comprendre par là le Président, donc Öcalan et ceci est également valable à chaque fois que l’expression "Leader National" sera utilisée dans ce texte). A en croire les anciens cadres et militants du PKK, Öcalan ne peut tolérer une idée venant d’un membre de l’organisation. En sa présence, aucun d'eux ne pourra dire un mot si il ne l’y a pas autorisé, et ce sera le plus souvent pour faire confirmer ce qu’il vient de dire ou pour demander des informations du type "De quelle région es-tu ? De quelle confession ?", ou bien "Qu’as-tu compris à ce que j’ai dit ?". En général, après une "analyse" de la "personnalité" de son interlocuteur, il lui donnera quelques commandements, tels que : "Il faut passer en revue ta personnalité", ou "Prends moi comme exemple".

Chose qui peut paraître étonnante, Öcalan ne discute jamais politique avec ses militants et cadres. Chaque fois qu’il les réunit, c’est pour les rappeler à l’ordre par un discours dans lequel les accusations personnelles sont mêlées aux menaces et même aux injures.

Les autorités turques constatant les dérives autoritaires d’Öcalan et son intolérance envers ses concurrents potentiels ont fait libérer en 1989, par une loi d’amnistie, plusieurs dizaines d’anciens cadres influents du PKK, en misant sur une scission de l’organisation. Ces cadres de la première heure dont Mehmet Sener, Sakine Cansiz, Hasan Atmaca, Selim Cürükkaya, Sükrü Gülmüs, Mustafa Karasu... conscients des visées des dirigeants turcs se sont gardés de toute initiative pouvant conduire a une scission, mais ont commencé à critiquer les méthodes d’Öcalan. Mehmet Sener devait déclarer : "Puisque la plus haute instance de l’organisation c’est le Congrès, Öcalan doit aussi être présent comme tout autre délégué du Parti. Il est inacceptable que qui que ce soit se considère comme l’instance suprême et se garde le droit d’annuler les décisions du Congrès. Que tout prétendant au poste de Président se présente devant les délégués". Très rapidement, il y eut un écho favorable parmi les militants mal à l’aise des agissements d’Öcalan. Mais encore une fois, celui-ci et son clan d’Urfa ont repris le contrôle de la situation. Mehmet Sener fut assassiné en Syrie par les hommes d’Öcalan et accusé d’être un provocateur formé par l’Etat et spécialement envoyé pour saboter le Congrès et la guérilla.

Par la suite, Öcalan a fait incarcérer tous ceux qui avaient été libérés de prison dans les camps du Liban et de la Syrie et y a maintenu certains pendant 6 ans en déclarant qu’ils étaient atteints de kémalisme et qu'il fallait en éradiquer les traces. Ces cadres de la première heure qui avaient été emprisonnés chacun pendant 10 ans et qui étaient à l’origine de la résistance dans les prisons furent accusés de collaboration et de reddition. Sakine Cansiz qui fut l'une des personnes les plus torturées à Diyarbekir après le putsch de 1980 et qui était la fiancée de Mehmet Sener n’a pu sortir de ce camp de lavage de cerveau et de pression psychologique qu’en 1997. Celle qui avait critiqué en des termes très durs qui allaient jusqu’aux menaces l’assassinat de Mehmet Sener est réduite aujourd’hui à l’état de robot.

La situation de Ali Haydar Kaytan n'est guère différente. A force d’entendre Öcalan comparer son dévouement à celui de Saint-Pierre envers le Christ, il se prend lui-même pour l’apôtre en personne. Öcalan devait déclarer dans un entretien qu’il a eu avec l’écrivain allemand Gunter Wallraff : "Moi je suis né comme un musulman, mais mes démarches sont comme celles de Jésus-Christ".

Ayant pris l’habitude de récompenser, en les nommant à des postes de responsabilité, tous ceux qui le comparent à Mahomet, à Jésus-Christ, à Saladin, aux Pharaons, à Napoléon, à Mozart, à Shakespeare ou encore à Néron et à Spartacus, lorsqu’il était en Italie, Öcalan est devenu pour ses plus fidèles partisans "celui qui symbolise la venue d’un kurde nouveau, la libération du Kurdistan, la défense d’un monde meilleur et, bien sûr, la préservation de la couche d’ozone et la survie du système solaire"[12]. N’incarne t-il pas une "personnalité complète" ? Le chercheur turc Semih Vaner le qualifie de "mégalomane qui a des visées non seulement sur le Kurdistan, mais aussi sur l’ensemble du Proche-Orient"[13].

A titre d’illustration, voici ce qu’écrivait le "journaliste" Mehmet Uçar dans Özgür Politika du 15 février 2000 (anniversaire de l’arrestation d’Öcalan), en guise d’introduction à son article intitulé "Les clous du crucifix" sur les conditions d’arrestation d’Öcalan : "(...) On a  voulu lui faire avaler du poison comme à Socrate, à lui qui voulait réorienter le peuple du Kurdistan. D’autres ont voulu l’enchaîner comme Prométhée qui fut enchaîné par les Dieux du malheur. Certains ont voulu le trahir comme on avait trahi Spartacus qui s’était révolté contre l’Empire romain vers 73-71 avant JC. Il ne faut pas oublier le prophète Ali qui fut tué par une épée empoisonnée, Jeanne d’Arc qui fut brûlée en 1431 parce qu’elle dirigeait la résistance contre l’impérialisme britannique, et le philosophe Mani du troisième siècle dont le corps fut exposé pendant trois jours sur la potence (...) Öcalan après son enlèvement disait ‘J’ai été crucifié. L’un des clous a été fixé en Russie, l’autre en Italie, un autre en Grèce et le dernier en Turquie".

Peu à peu, de nombreuses personnes à l’intégrité douteuse sont devenues des responsables du PKK aux dépens de ceux qui ont passé leur vie à construire cet édifice. Il n’est pas rare que ces derniers, s’ils montrent le moindre signe d’opposition, se voient accusés d'être des collaborateurs conscients ou inconscients, provocateurs, agents du MIT, du CIA ou du Gladio.

 

Le groupe idéologique d’origine

Öcalan, Mehmet Hayri Durmus, Kemal Pir et Haki Karer, alors qu’ils étaient étudiants décidèrent de fonder leur propre association en 1975. C’est Mehmet Hayri Durmus qui en rédigea le manifeste, bien qu’Öcalan prétendit plus tard en avoir inspiré les grandes lignes.

La première manifestation publique du nouveau groupe idéologique se déroule en mai 1976 à l’occasion de la mort de Fevzi Arslansoy, membre de Halkin Kurtulusu (Libération du Peuple), tué par des militants de l’extrême droite. Son groupe prend l’initiative d'amener sa dépouille à Suruc (dans la région natale d’Öcalan) pour son enterrement. Certains d’entre eux seront arrêtés par les forces de sécurité.

Le groupe qui prend alors le nom de UKO (L’armée de Libération Nationale) décide de se disperser à travers la région kurde pour tâter le terrain politique. Öcalan, lui, restera à Ankara. Après un travail de propagande qui durera pendant tout l’hiver, une série de réunions est organisée dans les principales villes kurdes - Agri, Kars, Dersim, Bingöl, Diyarbakir et Antep - pendant les mois d’avril et de mai 1977. A chacune des réunions auxquelles participe Öcalan en tant qu’orateur, assisteront une cinquantaine de personnes.

C’est pendant la réunion d’Antep que le groupe compte sa première perte. Haki Karer est assassiné par une mystérieuse organisation, Sterka Sor (Etoile Rouge) dont on entend parler pour la première fois le 18 mai 1977, date de cet assassinat. Selon l’histoire officielle du PKK, ce meurtre est l’œuvre d’une des autres organisations kurdes, mais il est plus probable que ce soit une opération du MIT (Services de Renseignements Turcs) pour écarter un potentiel leader du groupe qu’il a pu juger plus radical et moins contrôlable qu’Öcalan. Le groupe organise des obsèques auxquelles les forces de sécurité répondent par l’arrestation de Mustafa Karasu et de Kemal Pir. Öcalan qui devait les rejoindre n’ira pas, guidé par ses "pressentiments" et enverra d’autres personnes pour contrôler les lieux[14]. Ainsi, il échappera à l’arrestation.

Pendant les années 1977 et 1978, s’ouvre un débat pour savoir si un nouveau parti doit être créé ou pas. Pendant ce temps, Mehmet Hayri Durmus rédigera le programme du futur parti sous le nom de  "La voie de la révolution du Kurdistan".

Öcalan fait la connaissance de sa future femme, Kesire Yildirim, pendant ces années. Elle est originaire du Dersim, issue d’une famille proche du CHP (Parti Républicain du Peuple auquel appartient l'ancien Premier Ministre Bülent Ecevit) et fait des études de journalisme à Ankara. Parmi les raisons pour lesquelles Öcalan s’est intéressé à elle, il énumèrera 15 ans plus tard : "Premièrement c’était une fille intelligente, deuxièmement elle était de la tradition du CHP et politiquement ça pouvait être utile, troisièmement j’ai voulu la sortir de cette tradition de collaboration"[15]. Il poursuit, aussi contradictoire que cela puisse paraître : "Le mariage était pour eux (ndlr : l’Etat) un moyen pour me tenir sous contrôle"[16]. Mais la raison pour laquelle il a donné l’ordre d’en finir avec elle en 1986 n’est pas celle citée. La vrai raison c’est qu’Öcalan avait peur qu’elle ne prenne sa place. En effet, il explique qu' "Elle est intelligente. Elle sait l’art de diriger. Elle s’est sans doute dit au lieu de changer de classe (ndlr : la classe sociale à laquelle elle appartenait) je le mettrai sous mon contrôle"[17]. Elle vit toujours en Europe sous une fausse identité. 

 

La fondation du PKK et ses débuts

C’est lors d’une réunion dans le village de Fis près de Diyarbakir, le 27 novembre 1978, à laquelle participeront une quinzaine de personnes dont  Abdullah Öcalan, Kesire Yildirim, Sahin Donmez et Cemil Bayik que le PKK est créé officiellement. Cette réunion sera le premier congrès du parti. Öcalan est élu secrétaire général.

L’idéologie du PKK mêle lutte des classes et nationalisme. Le nom de sa revue Serxwebun (L’indépendance) dont le rédacteur en chef est Mazlum Dogan, indique clairement l’objectif final du PKK. Ce qui fait la spécificité de celui-ci par rapport aux autres partis, c’est l’importance qu’il accorde à la lutte armée. Parallèlement à la formation politique de la population, il faut par la "violence révolutionnaire" contre l’appareil d’Etat montrer aux paysans que "le pouvoir colonial est faible et qu’il est possible d’agir contre lui".

Le programme du PKK est le fruit de longues discussions entre ses fondateurs. De ces discussions résultera le manifeste du parti qui est publié sous le nom de "La voie de la révolution du Kurdistan". Il proclame la fondation du PKK en ces termes : "Depuis des siècles, le peuple du Kurdistan a mené une guerre de libération contre la domination étrangère et ses collaborateurs locaux. Pour élever le combat au niveau d’une guerre de libération nationale en le combinant avec la lutte des classes, le PKK a été fondé. C’est la nouvelle organisation du prolétariat du Kurdistan". Ce document est rédigé par Mehmet Hayri Durmus. Il commence par une analyse historique, économique et sociale du Kurdistan et de la société kurde, dont voici les conclusions : "Le peuple Kurde existe, il a une histoire, une langue, une culture spécifiques. Le Kurdistan est une colonie internationale. Les Kurdes sont victimes d’une assimilation accélérée d’où l’urgence d’une révolution nationale. L’exploitation des terres est caractérisée comme semie-féodale. Les colonialistes et les féodaux kurdes exploitent la paysannerie et le prolétariat. Le Kurdistan est tenu dans un état de sous-développement".

Donc, il faut une révolution nationale sous l’avant garde du prolétariat et de son parti pour la création d’un Kurdistan réunifié, indépendant et socialiste. Pour cela, il faut : organiser et mener la lutte du peuple kurde, libérer le Kurdistan de l’impérialisme, du colonialisme et des féodaux collaborateurs, établir la dictature du prolétariat dans un Kurdistan indépendant et unifié, et enfin, réaliser une société sans classe.

Paradoxalement, la force motrice de la révolution c’est la classe ouvrière qui est presque inexistante au Kurdistan, dont l’économie dans les années 1970 s'appuie encore sur l’agriculture et l’élevage. Mais le PKK en appelle aussi aux opprimés, aux paysans exploités, à la jeunesse qui a perdu son identité et aux femmes asservies. Les alliés extérieurs et naturels de la révolution du Kurdistan sont les pays socialistes, les mouvements de libération nationale, et les mouvements de la classe ouvrière des pays capitalistes.

La violence révolutionnaire est la méthode de lutte et doit être employée aussi bien contre l’Etat turc que contre les bourgeois et les féodaux. Les forces révolutionnaires très faibles au début attireront des recrues par la violence politique. L’utilisation de la violence politisera la population et lui donnera le courage de s’opposer aux forces de sécurité. La guerre d’indépendance sera menée par les tactiques de la guérilla sur le modèle vietnamien et elle se déroulera en trois étapes : la défense stratégique, la balance des forces, la période de la stratégie offensive.

L’organisation passe très rapidement à l’action pour occuper le terrain en usant de méthodes discutables pour imposer son autorité. Ses membres se dispersent à travers tout le Kurdistan où ils distribuent un tract de deux pages qui annonce dans une langue de bois rebutante la création du PKK. Dans les discussions qui opposent les militants du PKK à ceux des autres organisations, les premiers utilisent un langage très dur qui provoque immédiatement la réaction de leurs interlocuteurs. Les attaques armées des membres du PKK contre les propriétaires terriens et contre l’armée déclenchent des opérations des forces de sécurité dont les autres organisations kurdes et turques font les frais. Celles-ci accusent alors ceux du PKK d’être des provocateurs.

C’est à cette époque qu’Öcalan prit le surnom d’Apo, ou "oncle", surnom vraisemblablement inspiré de l'Oncle Ho Chi Minh, ainsi que l’appellation "Apocular" (les disciples d’Apo). Les paysans kurdes (99 % de la population et analphabètes à 75 %) n’arrivaient pas à réaliser ce qu'est un parti. Pour eux, la seule autorité c’était l’Etat et "l’Aga" (le propriétaire terrien). Pour se faire connaître, il fallait donc s’identifier à une personne, un seigneur. C’est ainsi que doit être relié le terme "Apocular". A cette époque, les structures tribales sont intactes. Le PKK pour aller vite n’hésitait pas à prendre parti pour une tribu dans un conflit l’opposant à une autre, afin de la rallier à sa cause... ce qui lui valait en conséquence l'hostilité de la seconde. Cette politique coûtera cher par la suite au PKK, car la totalité des tribus contre lesquelles il avait pris parti ont pris les armes et rejoint les gardiens de village.

C’est pendant cette période que les Services secrets turcs commencent a s’intéresser réellement à l’organisation. Le groupe est infiltré par un kurde originaire d’Agri, Necati Kaya, ancien officier pilote dans l’aviation. Il prétend qu’il a été expulsé de l’armée parce qu’il est kurde et s’inscrit à la faculté des sciences politiques où il prend contact avec le groupe. Öcalan a eu le mérite, selon ses dires, de se méfier de lui dès juin 1977 et la constamment désinformé.

Il lui fait croire qu’il viendra s’installer de nouveau à Ankara qu’il a quittée en 1977 pour Diyarbekir. Ainsi le MIT croyant qu’il est sous contrôle préfère observer au lieu d’agir. En effet, par  sa "violence révolutionnaire" le PKK s'oppose aux autres organisations kurdes et de gauche turque qui voient dans le Parti une organisation nationaliste se cachant derrière une façade marxiste. C’est pourquoi certains n’hésitent pas à le qualifier de "loups gris (Ndlr : membres de l’extrême-droite) de l’Est". Cette situation met bien évidemment le feu aux poudres et aboutira à des meurtres commis de part et d’autre.

Les forces de sécurité passent alors à l’action et procèdent à des arrestations dans la région d’Elazig. Elles arrêtent entre autres Sahin Donmez, membre du comité central, qui ne résistera pas longtemps à la torture et passera rapidement aux aveux.

C’est ces arrestations et les aveux de Dönmez qui vont inquiéter Öcalan. Il quitte clandestinement la Turquie fin juin 1979 pour se réfugier en Syrie, et ce n’est qu’une fois en sécurité qu’il préviendra de sa fuite les autres dirigeants de l’organisation.

La première décision pour l’arrestation d’Öcalan serait prise, selon celui-ci, fin 1979 après les événements de Siverek. Le PKK qui a déclaré la guerre aux féodaux collaborateurs décide de commencer par le chef de la tribu des Bucak, Celal Bucak, député d’Urfa. L’attaque échoue, il n’est que blessé. Ce sera le début d'une guerre entre les militants du PKK et les hommes de Celal Bucak, qui fera plusieurs dizaines de morts dans les rangs du PKK.

Il ressort de l’ensemble des informations sur cette période que le MIT, considérant Öcalan sous son contrôle et inoffensif, l’a favorisé pour l’accession à la tête du PKK, ceci jusqu'à fin 1979 date de sa fuite en Syrie. Ugur Mumcu dans son livre sur le PKK évoque d'ailleurs cette question et se demande "Est-ce le MIT qui a protégé Öcalan ?"[18] 


Contexte historique

Abdullah Öcalan

Le groupe d'origine

La fondation du PKK

Sommaire


[1] Dirilisin Öyküsü (L’histoire de la résurrection) : reportages avec Yalcin Kucuk ; p. 12 et 14

[2] Dirilisin Öyküsü : p. 11

[3] Dirilisin Öyküsü : p. 13

[4] Dirilisin Öyküsü : p. 17

[5] Dirilisin Öyküsü : p. 19

[6] Dirilisin Öyküsü : p.26

[7] Dirilisin Öyküsü : p. 32

[8] Dirilisin Öyküsü : p. 32

[9] Dirilisin Öyküsü : p. 48

[10] Dirilisin Öyküsü : p. 48

[11] Dirilisin Öyküsü : P. 62

[12] Les destin des Kurdes, Philippe Boulanger,  p. 54

[13] Semin Vaner, La démocratie à l’épreuve, Editions Complexe, Paris, 1995, p 51.

[14] Semin Vaner, La démocratie à l’épreuve, Editions Complexe, Paris, 1995, p. 76

[15] Dirilisin Öyküsü ; p. 79

[16] Dirilisin Öyküsü : p. 81

[17] Dirilisin Öyküsü : p.85

[18] Dirilisin Öyküsü : p. 81