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Dans quelles conditions paraît et est diffusé Özgür Bakis ? La particularité du journal d'Özgür Bakis est qu'il n'est pas pratiquement pas vendu en kiosque. Quelques librairies le vendent, mais elles sont très surveillées et les gens surpris à le lire ont eux aussi des ennuis. Le journal est donc surtout vendu dans la rue, dans des conditions difficiles. C'est-à-dire ? Quand la police arrête les vendeurs, ils disent toujours la même chose : ce n'est pas un journal turc, mais PKK (Parti des Travailleur du Kurdistan), puisque les articles mentionnent le PKK. Ils nous accusent d'être sympathisants de ce parti. D'ailleurs, toute personne qui le vend, écrit ou simplement lit le journal est considérée ainsi. Beaucoup de personnes vont en prison et restent en général 4 à 5 jours en garde-à-vue, à Karakoy où elle sont battues, menacées de viol, ou de représailles sur leurs familles. L'emprisonnement peut durer plus longtemps et même un lecteur du journal peut être incarcéré de 10 à 40 jours. Comment s'est déroulée votre propre activité de vendeur ? J'ai fait ce travail pendant 3 mois pendant lesquels j'ai été arrêté quatre fois. Une fois la police a pris tous mes journaux et m'a emprisonné en prétendant que je vendais un journal du PKK. Une fois, c'était la police en civil : ils m'ont dit "si on te reprend à vendre ce journal, nous te tuerons" et ils m'ont montré un bâtiment spécial en disant cela. J'ai eu peur, parce que des personnes ont déjà été enlevées et enfermées dans ce bâtiment, et y sont mortes ou bien on a retrouvé leurs corps à d'autres endroits. Cependant, je leur ai répondu que je continuerai à le vendre. Deux semaines plus tard, d'autres policiers m'ont arrêté, ont pris mon argent et déchiré les journaux. A la fin je n'en pouvais plus, je suis allé à la Ligue des Droits de l'Homme où on m'a expliqué que ces pratiques sont monnaie courante, qu'il n'y a pas grand chose à faire et que beaucoup de vendeurs étaient morts ainsi. J'ai eu peur et j'ai arrêté. Maintenant, j'ai un ami qui le fait à son tour. Il a déjà été placé 5 jours en garde à vue. Combien de personnes travaillent pour Özgür Bakis ? Le journal emploie près d'un millier de personnes : environ 150 à Istanbul, 100 à Diyarbakir, ainsi qu’à Izmir. Il tire à 25.000 exemplaires, c'est insuffisant car en raison des contraintes particulières il doit employer plus de personnel que les autres. Il parait dans les grandes villes de l'Ouest mais est interdit au Kurdistan. Quelles sont les autres pressions que subit le journal ? Les journalistes sont inquiétés, ainsi que leur famille. Les locaux sont souvent investis par la police qui menace pour que le journal ne paraisse pas les jours "sensibles", comme le 1er mai, la fête des Travailleurs Turcs, ou durant le procès d'Öcalan. Le bâtiment du journal est surveillé et tout le personnel fait l'objet d'intimidations. Le journal a aussi beaucoup de procès en cours. A chaque fois qu'il publie les déclarations du PKK ou celles d'Öcalan, il est attaqué en justice. La situation est ainsi : il n'est pas interdit de publication, mais est menacé de fermeture si il est mis en vente. D'autres journaux accusés de sympathie pour les Kurdes et le PKK ont déjà existé et ont tous été interdits, comme Özgür Gündem. Est-ce qu'ils ont des liens avec Özgür Bakis, par exemple en employant les mêmes journalistes ? Özgür Bakis est moins politisé. Quant aux personnes qui travaillaient pour ces journaux, ce ne sont pas les mêmes, car elles sont toutes mortes ou en prison. Comment le tremblement de terre a été vécu par les Kurdes ? Avant tout, il faut savoir qu'il y a eu une grande discrimination lors des opérations de sauvetage, de la part des militaires. L'État est contre toutes les minorités en général mais surtout contre les Kurdes, car pour les autorités nous appartenons tous au PKK. Les Kurdes victimes du tremblement de terre à Yalova, Avcilar et dans la région de Marmara étaient tous des réfugiés dont on avait brûlé le village et ils ont vécu ainsi une deuxième catastrophe. Comment l'armée pouvait-elle faire la distinction des ethnies dans les décombres ? Tout le monde sait quels sont les quartiers kurdes et les autres. Dans les endroits pauvres, les Kurdes vivent ensemble. Lorsqu'un Kurde d'un village d'installe, d'autres réfugiés de sa région viennent le rejoindre. Ainsi tous les Kurdes réfugiés vivent entre eux, aussi parce qu'ils ne s'entendent pas avec les Turcs, même les Turcs les plus pauvres. Ceux-ci sont influencés par la propagande qui leur fait croire que leurs problèmes économiques viennent des Kurdes. Ils en ont peur, parce que pour eux aussi les Kurdes sont tous du PKK. Pour les étrangers, le discours officiel est "nous sommes tous amis". En fait, ils entretiennent la méfiance et la peur contre nous. Deux mois et demi après le tremblement de terre quelle est la situation des victimes ? Nous ne recevons pas d'aide. Pour tout le monde, aider les Kurdes, c'est aider le PKK. L'argent est distribué selon le bon vouloir des fonctionnaires, sans contrôle. Le plus souvent, les opinions politiques sont un facteur de discrimination. Quel est votre avis sur l'entrée possible de la Turquie dans l'Union Européenne ? Nous ne la voulons pas sans conditions. Nous voulons que l'Europe exige que la Turquie respecte les droits de l'homme et ceux des Kurdes. Nous voulons que l'Europe vienne voir ce qui se passe ici, réellement, et qu'elle contrôle les agissements de l'État.. Propos recueillis par l'OFK - octobre 1999 |