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Depuis la capture d’Abdullah Öcalan, la communauté internationale émet le vœux pieux d’un procès équitable et dans les règles pour le leader kurde, s’inquiétant de la bonne foi des juges et s’informant sur l’appareil judiciaire turc. Mais que représente réellement Öcalan et qui juge-t-on à travers lui ? Pour la République turque, Abdullah Öcalan, en tant que leader du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) est directement responsable de ce que l’on doit bien appeler une guerre turco-kurde, et doit être condamné en conséquence. A lui donc d’endosser la responsabilité des victimes, à majorité kurdes, du conflit ; à lui de rendre compte des ordres et de la stratégie de son état-major comme de ceux de son adversaire ; à lui la responsabilité du passif politique des divers gouvernements qui se sont succédé en Turquie et qui n’ont pas su, ou n’ont pas voulu apporter de réponse satisfaisante au problème kurde. Les trente mille victimes de la guerre l’ont pourtant au moins été du fait des deux parties et seul un tiers pourrait départager les torts. D’ailleurs, si l’on devait faire deux poids deux mesures, ne devrait-on pas être finalement plus sévère pour la Turquie, qui est un état constitué, légitime, signataire de plusieurs conventions internationales, que pour une organisation clandestine défendant un peuple privé de tous ses droits d’expression et dont l’existence même a été niée durant des décennies ? Rendre Öcalan seul coupable d’un conflit vieux de quinze ans, c’est lui attribuer un étonnant pouvoir personnel qui justifierait à lui seul la vénération que lui porte ses partisans. Il ne faut pas oublier que derrière lui, il y a le PKK, c’est-à-dire un parti comprenant des centaines de milliers de membres actifs, un parti organisé disposant non seulement d’organes militaires et politiques, mais aussi sociaux et culturels. Il ne faut pas non plus oublier que derrière le PKK, il y a aussi des millions de Kurdes, de Turquie et d’ailleurs, sans le soutien desquels jamais la lutte armée n’aurait pu durer et s’étendre. Si le leader kurde est reconnu coupable de séparatisme et de terrorisme, et passible pour cela de la peine de mort, tous les partisans qui l’ont soutenu, tous ses sympathisants devraient logiquement encourir la même peine. Il est en effet impossible à une guérilla de survivre sur le terrain sans un large soutien de la population. A travers Öcalan, on va donc juger et condamner le PKK, et en jugeant et condamnant le PKK on jugera et condamnera des dizaines de millions de Kurdes. Mais la question kurde en sera-t-elle réglée pour autant ? Que l’on agrée ou non les options politiques du PKK, il faudra bien admettre un jour que ce parti qui est actuellement l’organisation politique kurde la plus puissante et qui réunit le plus grand nombre de partisans est, à l’égal de l’OLP, un interlocuteur incontournable de la question kurde en Turquie. Ramener le problème kurde à un simple phénomène criminel du ressort des autorités judiciaires, c’est ignorer le poids du PKK dans toute la région du Moyen-Orient. Dès lors, au-delà des conditions dans lesquelles il se déroulera, on peut s’interroger sur le principe même de ce procès. Comment, en effet, juger le représentant de tout un peuple sans condamner ce dernier dans son ensemble ? Envisage-t-on de poursuivre les chefs d’état pour les actions faites en leur nom et au nom du pays qu’ils représentent ? Le seul cas possible (et jamais encore rencontré) d’une condamnation d’un dirigeant se rapporte aux crimes de guerre et aux crimes contre l’humanité. Un tel procès devrait être intenté par une instance internationale et neutre comme le tribunal de La Haye, jusque-là seul habilité à rendre ce type de jugement. Et là encore, pourquoi juger une partie (les Kurdes), plus qu’une autre (l’Etat turc), alors que la première ne fait que réagir à une situation qui lui est imposée par la seconde ? C’est dans ce contexte et en gardant à l’esprit les élections législatives d’avril en Turquie qu’il faut replacer la fermeture de la chaîne de télévision satellite kurde MED TV qui a dû suspendre ses émissions le 22 mars pour une durée de 21 jours. La décision a été prise par ITC (Independent Television Commission) à Londres et constitue une sanction avant le retrait définitif de la licence de la chaîne. Cette fermeture est tout particulièrement préjudiciable au HADEP (Parti de la Démocratie du Peuple), boycotté par les médias turcs. Dès lors que le seul parti politique kurde ayant une existence légale en Turquie ne peut se faire entendre, que reste-t-il comme solution aux Kurdes, sinon l’assimilation ou la révolte ? La probable condamnation à mort d’Abdullah Öcalan, par ce qu’elle exprimera de refus et de négation envers tout un peuple ne pourra que radicaliser le conflit turco-kurde, n’étant qu’un acte offensif de la Turquie contre une partie de sa population, une tentative de réprimer et même de faire disparaître l’expression politique et culturelle de plus de vingt millions de ses citoyens. Sandrine Alexie & Roxane - Mars 1999 |