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Newroz 1999
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20 mars - A dix heures, on frappe à la porte, plus impatiemment que la veille. Dix policiers en uniforme pénètrent dans la chambre, mitraillettes en main. L’un d’eux nous toise : "You are not tourists ! I don’t believe." Sans ménagement, ils nous font signe de nous lever. Nous descendons dans le hall et en passant devant la réception, ils nous font comprendre qu’il faut régler notre chambre. Nous faisons mine de ne pas remarquer l’air navré du réceptionniste et demandons combien il veut : 3 millions (environ 50 F ). C’est le tiers du prix convenu la veille. Nous espérons qu’il n’aura pas trop d’ennuis, si ce n’est déjà fait. Il y a de la peur dans ses yeux et en même temps du chagrin : celui de ne pouvoir nous dire qu’il n’est pour rien dans notre arrestation et qu’il est avec nous. La camionnette qui avait stationné toute la nuit devant l’hôtel est là. Ils ne devaient pas s’attendre à ce que nous dormions jusqu’à dix heures et devaient commencer à s’impatienter ! Sur la route de l’aéroport, il y a des tanks, des voitures militaires, des soldats cagoulés à tous les carrefours et sur les toits : ces "sections spéciales" sont libres de toutes les exactions ! A l’aéroport, engueulade entre les policiers et les militaires pour savoir quel est le crétin qui nous a laissé passer la veille, les militaires soutenant qu’ils n’ont vu personne et que certainement nous sommes arrivés par bus. Pour preuve, nous exhibons nos billets. Un sous-officier nous demande alors qui nous a laissé passer, et devant son air antipathique, nous ne résistons pas à l’envie de déclarer que c’est lui, justement : du coup, il préfère se taire. Maintenant, il faut acheter nos billets de retour, car il n’est pas question de voyager aux frais du gouvernement. Soit dit en passant, Turkish Air Line a tout à gagner de la situation : ils vous délivreront tous les billets que vous souhaitez, et expulsion ou pas, ils empocheront le prix du voyage.
Enfin munis de billets, nous devons subir une nouvelle fouille, avec toujours la même question : "Pourquoi êtes-vous à Van ?" Espèrent-ils qu’à force de nous la poser, nous finirons par nous couper ? Même réponse énoncée d’un ton railleur : "For the cats ! Miaou ! Cats of Van". Les deux photographes auront du mal à défendre leur matériel : ils prétendaient ouvrir et dérouler les quelques 200 pellicules !
Dans l’avion, nous retrouvons un journaliste d’El Mundo, lui aussi expulsé du matin, sans avoir pu sortir de l’aéroport. Par les hublots, nous voyons des hélicoptères de combat décoller et des hommes armés en position sur les toits. Pas de doute, ça va chauffer dans les montagnes. D’en haut, le lac de Van est toujours aussi bleu, aussi pur… C’est un pays magnifique ! Pendant combien de temps encore sera-t-il interdit, saccagé ? Il n’y a pas que les chats qui disparaissent : les hommes, montagnes, forêts, villes, châteaux, des millénaires de civilisation sont brûlés au napalm ou pulvérisés sous les bombes. Les Kurdes partent s’entasser dans les bidonvilles d’Istanbul ou d’Ankara et les chats s’éteignent peu à peu. C’est la folie de ce régime, son obsession : plutôt un désert mort qu’une terre peuplée de non-Turcs. Beaucoup de familles turkmènes, venues de Turquie ou même du Caucase ont été invitées à venir peupler ces villes autrefois kurdo-arméniennes. Les massacres ont débarrassé le pays des Arméniens, les déportations tentent de le vider des Kurdes : bienvenue aux prochains colons !
De retour à Istanbul, nous nous rendons au bar d’un hôtel où toutes les délégations sont réunies. Dans la rue, à la réception, au bar, des policiers en civil, partout. Le temps que les oreilles indiscrètes s’éloignent, nous donnons négligemment le nom d’une Italienne que nous savons présente. Le visage de la réceptionniste devient hostile. Elle nous répond du bout des lèvres qu’elle est au bar. Nous montons et retrouvons les délégations européennes. Seule la délégation française a pu atteindre Adana et nous sommes ceux qui auront été le plus loin vers l’Est, et seront restés le plus longtemps : 24 heures (un véritable record !). Allons, le Newroz se passera à Istanbul !
Retour dans un hôtel discret, mais froid, encore pire qu’à Van …et toujours pas d’eau chaude ! Nous descendons au salon attendre deux journalistes basques, afin d’échanger nos informations. Le patron de l’hôtel et deux autres Turcs parlent de nous : nous entendons "Newroz" et "Français". Nous restons impassibles, consultant des dépliants touristiques. Les Basques qui devaient se rendre directement dans leur chambre arrivent enfin, et s’installent à notre table : la police les surveille en permanence, ce qui nous obligera à changer d’hôtel le lendemain ! Pendant des années, Istanbul était une ville "normale", européenne presque. Aujourd’hui, la tension s’y est installée. Les journalistes - qui ont été expulsés la veille de Diyarbakir - nous exposent la situation en Espagne : le Parlement basque a décidé d’inviter le Parlement kurde en exil, ce qui crée des tensions avec le gouvernement central et perturbe ses relations économiques et diplomatiques avec la Turquie. Nous apprenons que les gouvernements anglais, néerlandais et allemand conseillent à leurs ressortissants d’éviter de se rendre en vacances dans ce pays !
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21 mars - Le soleil est là, le temps est doux. Nous marchons vers Taksim, lieu habituel de toutes les manifestations. La place est à moitié barrée, des cars pleins de policiers attendent, des tireurs sont en position et nous voyons passer des camions militaires. Nous savons qu’il risque de se passer quelque chose au nord d’Istanbul, à Gazi. Nous prenons un taxi : le jeune chauffeur se fend d’un large sourire lorsqu’il apprend que nous sommes Français. Nous désignons les policiers, d'un air interrogatif. Autre sourire : "Newroz. Meeting. Police bad." Nous lui indiquons le quartier où nous souhaitons nous rendre, ce qui n’est pas simple, car nous avons une adresse en turc retranscrite par téléphone. Gazi est déjà bouclé : chars, militaires, voitures de police. Notre chauffeur se retourne et nous demande où nous voulons aller exactement. Après consultation, nous décidons de lui parler en kurde. Il éclate de rire et de fierté : il faut savoir que pendant des décennies, le kurde a été une langue maudite, interdite et même niée. Les autorités turques prétendaient que c’était un patois sans littérature ni alphabet, alors que c’est le cas depuis le Moyen Age. Comment les Kurdes pourraient-ils le savoir dans ce pays où toute l’histoire est déformée, où l’on enseigne que les Hittites, Sumer, toutes les grandes civilisations d’Anatolie et de Mésopotamie étaient déjà turques ?
Maintenant qu’il nous est acquis, nous lui expliquons que nous sommes venus pour le Newroz, qu’il y aura une fête à Gazi, mais que nous ne connaissons pas exactement l’endroit. Qu’à cela ne tienne, il se faufile entre les barrages militaires, questionnant les gens. Quand nous nous inquiétons de sa sécurité, il nous répond qu’il ne risque pas plus que d’habitude : "Mon frère a été arrêté, il était au Centre Mezopotamia. Moi, je sais qu’un jour il m’auront". Il fait le geste de se trancher le cou. "Je suis Kurde, c’est un problème". Alors que les soldats ne sont pas loin, il met une cassette de musique et augmente le volume. Les paroles éclatent et suit une marche révolutionnaire sur Mazlum Dogan, le Che des Kurdes. Aujourd’hui, c’est aussi un peu sa fête. Il fut parmi les fondateurs du PKK un leader très aimé. Arrêté dans les années 80, il fut incarcéré à Diyarbakir, la prison la plus terrible du pays. Épuisé par les grèves de la faim, continuellement torturé afin qu’il renie ses idées dans une confession publique, il décida de se pendre. Mais juste avant, il fit brûler trois allumettes qu’il tint jusqu’au bout en signe d’espoir, pour dire que si lui était tombé, tout continuerait avec d’autres. Cela se passait le 21 mars 1982 et ces allumettes furent son feu de Newroz à lui. C’est l’explication de ces navrantes immolations de Kurdes, si mal comprises. Il ne s’agit pas d’un acte de fanatisme, mais d'un rappel de ce que fut la mort de Mazlum Dogan : l'idée qu'au delà d'un certain abaissement, le suicide peut être un acte de liberté et d'espoir, une façon de dire "Moi je n'en peux plus, mais d'autres prendront la relève." Tout l'après-midi, des hélicoptères survoleront ce quartier où s'entassent des milliers de Kurdes réfugiés dont on a brûlé les terres et les maisons, ou qui ont fuit le Kurdistan parce qu'on les forçait à devenir des "Protecteurs de village". Un "Protecteur de village", c'est un milicien au service de l'Etat qui touche une prime pour chaque Kurde suspect abattu. Des Kurdes qui avaient refusé de s'engager dans ces milices ont été envoyés comme détecteurs humains dans des champs infestés de mines anti-personnelles.
Au loin, il y a une fumée noire, des pneus qui brûlent, mais pas de musique : un leurre pour les soldats. L'armée est très présente et nous croisons plusieurs fois des chars. Comme à Van, il est impossible d'utiliser les téléphones portables : les ondes sont brouillées. Le plus étonnant est que nous nous promènerons plus de trois heures dans Gazi encerclé sans nous faire arrêter ! Peut-être sont-ils à ce point persuadés qu'aucun Européen n'a pu entrer que nous en devenons transparents à leurs yeux ? Aux fenêtres, dans les rues, les gens nous observent, incrédules et terrifiés. Même les enfants, d'habitude friands de photos, ne nous adressent pas la parole. Des femmes s'approchent, nous demandent la raison de notre présence et veulent que nous ouvrions nos sacs pour vérifier qu'ils ne contiennent pas de bombe. Avant de partir, la plus âgée nous met en garde : "Ne restez pas ici, c'est dangereux !"
Nous sortons vers seize heures de Gazi pour rejoindre les délégations. Nous apprenons qu'il y a eu un début de rassemblement dans une autre zone, avec des affrontements et des tirs de l'armée. La télévision turque annonce la mort d'un policier et plusieurs blessés graves. Un gamin de seize ans agonise au bureau de la Fédération des Droits de l'Homme et il est impossible de le conduire à l'hôpital : cela reviendrait à l'amener directement en prison. Il y a eu des milliers d'arrestations dans tout le pays...
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22 mars - Le matin, conférence de presse au Bureau de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme. Les délégations se présentent bâillonnées et les mains liées pour protester contre la censure dans ce pays où il est impossible de témoigner, tandis que sera lu le bilan sanglant du Newroz. Nous rejoignons une délégation d'avocats français venue prendre contact avec les avocats d’Öcalan (Président du PKK kidnappé au Kenya et emprisonné sur l’île d’Imrali) et observer les conditions de travail de la défense en Turquie. Ensemble, nous nous rendons l’après-midi auprès de l’un des avocats du leader kurde, Edip Yildiz. Ce dernier nous explique qu’Öcalan a pour le moment environ deux cents défenseurs, ce nombre étant une façon de résister aux pressions. Les moyens de la défense restent précaires et à ce jour, les avocats n’ont même pas eu accès à l’acte d’accusation. Dans ce dossier, la Loi anti-terrorisme (qui autorise tous les excès) sert constamment de référence : l’État veut en fait expédier le procès sans témoin et le plus rapidement possible.
En réponse à nos questions sur le leader kurde, nous apprenons qu’il va bien, mais que toutes les rumeurs qui courent sur son état de santé peuvent faire craindre à un assassinat déguisé en crise cardiaque. Il n’a pas fait état de maltraitance physique, mais a dénoncé une torture psychologique permanente. "Öcalan sait qu’il va être condamné, mais il ne semble guère s’en soucier. Sa principale préoccupation est qu’à travers lui, c’est le procès du peuple kurde que va mettre en place la Turquie." C’est à ce moment que notre interprète qui parlait au téléphone, interrompt l’entretien : "MED-TV sera fermée à 20 heures !". Nous sommes consternés ! MED-TV, l’unique télévision kurde est suspendue pour "incitation au crime". En fait, on lui reproche d’être une chaîne trop engagée. Nous décidons d’assister, avec nos deux amis kurdes, à la fermeture de la chaîne. Nous savons que des millions de téléspectateurs regardent cette dernière émission, partageant le même sentiment d’injustice. "Que vont penser tous les gens ici ? MED-TV est leur unique source d’information, le seul lien avec l’extérieur ! Ils vont être désespérés ! "
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23 mars - En compagnie de la délégation d’avocats, nous nous rendons au bureau principal du HADEP : les portraits de Mehmet Sincar, responsable de l’ancien parti DEP (interdit en juin 1994), abattu en 1993, et de l’actuel Secrétaire Général, Murat Bozlak, actuellement en prison, ornent les murs. Nous sommes accueillis par le premier secrétaire du parti, Veli Haydar Güleç, un homme jeune et sympathique. L’entretien porte essentiellement sur les prochaines élections et les difficultés que rencontre le HADEP pour mener campagne : il lui est interdit d’organiser des réunions publiques et les média le boycottent. Malgré cela, les militaires estiment eux-mêmes qu’il peut obtenir près de 10 % des voix, seuil légal pour siéger à l’Assemblée. Outre les arrestations arbitraires, la fraude électorale pénalise le HADEP. Si le déroulement du scrutin a lieu de façon à peu près régulière à l’Ouest, il n’en est pas de même au Kurdistan où les militaires "bourrent" les urnes. "La suspension de MED-TV nous causera beaucoup de tort : c’était notre seul moyen de communication." De fait, est-ce un hasard si cette suspension couvre la période des élections ?
Nous abordons ensuite les années passées, les plus noires, où 82 des leurs furent assassinés. "Nous dînions avec des amis que nous retrouvions à la morgue le lendemain. Vous avez peut-être vu en Europe des photos de soldats turcs posant avec des têtes coupées ? Je peux vous dire que ce ne sont pas les actes les plus atroces de cette guerre : la plupart du temps, ce sont des corps entiers qui sont dépecés et les soldats se font des porte-clefs avec les oreilles des guérilleros."
Nous demandons des nouvelles de Leyla Zana, députée kurde condamnée à quinze ans de prison, coupable d’avoir souhaité au Parlement, en turc et en kurde, l’amitié et la paix entre les deux peuples. "Sa santé n’est pas bonne. Elle a suivi avec d’autres détenus une grève de la faim qui l’a encore affaiblie. Dans les prisons turques, la grève de la faim est le seul moyen de protestation avec le suicide. Beaucoup y ont eu recours lors de l’arrestation d’Öcalan." Que pense-t-il des récents attentats ? " Nous désapprouvons naturellement le recours à la violence, même si aujourd’hui beaucoup de Kurdes ne voient plus d’autre issue." Veli Haydar Güleç conclut l’entretien en remerciant la délégation de sa présence et de son soutien. "Il faut que vous sachiez que les derniers mois ont été très difficiles pour nous. Nous nous sentons abandonnés. Même les partis de gauche avec qui nous faisions habituellement alliance se sont éloignés, par peur des représailles. Le soutien de l’Europe est très important pour nous !"
Nous prenons congé pour nous rendre dans les bureaux du principal avocat d’Öcalan, Ahmet Zeki Okçuoglu, qui coordonne l’activité des défenseurs du leader kurde. C’est un homme sympathique et souriant, malgré le sérieux de ses propos. "Le régime turc est un régime totalitaire et les peuples turc et kurde n’ont pas de moyens suffisants pour lutter. Ils ont besoin de soutiens extérieurs pour obtenir la démocratie et la justice pour la Turquie. Malheureusement, ce système est cautionné par l’Europe." Nous lui demandons ce qu’ils attendent de l’Europe. "L’affaire Öcalan est une chance pour la création d’une démocratie et pour que les droits des Kurdes soient reconnus. Il faut s'organiser, se regrouper et décider des actions que nous pouvons entreprendre ensemble. Il serait très important que des délégations assistent au procès. Des médecins de la Commission contre la torture ont rendu visite à Öcalan ; il serait souhaitable qu’ils reviennent, car cela améliore ses conditions de détention." Bernard Kouchner a été contacté à ce sujet par la section d’Aix en Provence du Syndicat des Avocats de France et a promis qu’il tenterait quelque chose en ce sens. "L’État accuse les Kurdes de terrorisme, mais nous allons préparer la défense en prouvant le terrorisme de l’État depuis 75 ans." Lorsque nous lui demandons s’il a subi des pressions, Ahmet Zeki Okçuoglu sourit : "Oui, mais l’État me connaît bien : je ne renoncerai pas, même sous la menace." (Le 9 avril, nous apprendrons qu'il a été agressé en compagnie de la Vice-présidente des Droits de l’Homme de Turquie, Maître Eren Keskin.)
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25 mars - Notre avion aura finalement une heure de retard à cause des attaques de l’OTAN sur la Serbie. Le monde entier qui s’émeut du sort d’un million et demi de Kosovars s’accommode très bien du génocide des vingt millions de Kurdes de Turquie ! Roxane - Mars 1999
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