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Photos
Roxane Mars 2002 |
21 mars, vers dix heures dans
Diyarbakir - Rien ne laisse
supposer le déroulement de la fête à l'extérieur de la ville : pas
plus de banderoles que de ces foulards aux couleurs
kurdes que l'on vend pour l'occasion dans les souks autour de la Grande
Mosquée. Ceux qui restent en ville ne semblent guère concernés et
Diyarbakir est studieuse : ses habitants
travaillent ou font leur marché, les écoliers circulent en groupes, les
boutiques sont ouvertes... Par contre, les regards s'étonnent à notre passage.
Certains nous interpellent pour savoir pourquoi nous ne sommes pas au
Newroz.
Même les mouchards qui nous ont abordées à plusieurs reprises la veille
- dont une
vieille connaissance d'il y a deux ans - s'interrogent sur notre présence en
ville.
La veille, le HADEP nous
a prévenues qu'il serait souhaitable d'être sur les lieux vers 7 ou 8 heures du
matin... C'est fou ce que les Kurdes sont matinaux quand ça nous concerne
! Comme nous sommes prêtes à parier qu'eux seront là au mieux, vers 10 ou 11
h, nous décidons de prendre le temps d'un petit déjeuner dans une
pastane près de notre hôtel, avant de nous inquiéter du moyen de
rejoindre la fête. Tout
le monde semble d'ailleurs savoir où elle se déroule et il suffit de demander
à n'importe quelle voiture ou taxi pour s'y faire conduire.
Sur la
route, des milliers de Kurdes avancent en voiture, en
car, en minibus, en moto (il y a même une aïeule juchée sur un
side-car), à pied enfin. Les gosses courent de tous côtés, les femmes
marchent en essayant de préserver leurs tenues traditionnelles
de la boue, les vendeurs
de simit, ces petits gâteaux ronds au sésame, évoluent entre les
véhicules, sur la route embouteillée, un plateau en équilibre sur la tête. Et au
milieu de cette pagaille bon enfant, des policiers turcs quelque peu débordés, mais
stoïques, essaient de régler tant bien que mal
la circulation et de débloquer la route. Dans les voitures, les familles s'entassent
si nombreuses qu'on se demande par quel miracle ils tiennent tous à
l'intérieur. Des adolescents sont accrochés en grappes sur les
remorques des camions : leurs chauffeurs ne savent probablement plus le nombre de passagers qu'ils transportent et si ce seront les
mêmes à l'arrivée qu'au départ.
Il y a
aussi les provisions pour le pique-nique : chaque famille transporte son
pain, ses légumes, son nécessaire à thé. Une camionnette est chargée d'une énorme cargaison
d'œufs et un camion près duquel nous stationnons longtemps transporte quelques
moutons, qui regardent paisiblement les piétons,
inconscients du sort qui leur est réservé. Tout
ce monde patauge dans la boue : le premier jour du printemps s'annonce
avec une météo épouvantable. Au programme : des torrents de pluie, de
la grêle, du vent, du froid... Pour les photos, ça ne va pas être tout
à fait ça !
Après 2 heures
d'embouteillages (pour une dizaine de kilomètres), nous arrivons aux
abords du concert où la foule est dense. Des milliers de personnes se
pressent entre les barrières, encadrées par un service
d'ordre (police et armée) important, mais à peine suffisant pour
canaliser le flot des arrivants. L'entrée consiste en un check-point, avec
passage
obligé par des cabines de fouilles (en fait deux portières en tissu)
où des policiers vérifient l'absence d'arme et
contrôlent les passeports des étrangers. Tous sont très courtois, et
même nous témoignent une certaine considération : c'est vrai qu'il faut
être motivé pour venir de si loin patauger sous la pluie, la grêle et
dans la boue !
Sitôt
entrées dans l'aire de la fête, le service d'ordre du HADEP nous prend en charge
et nous conduit vers la tribune officielle où sont déjà des délégations européennes, des journalistes, des élus,
ainsi que
les maires des communes
avoisinantes. A l'avant de la tribune, Murat Bozlak, président du HADEP, Feridoun Çelik, maire
de Diyarbakir, Osman Baydemir, responsable de l'IHD de la ville, sont
présents.
A une vinqtaine de mètres, une autre estrade, plus grande,
accueille les musiciens et les chanteurs invités, ainsi que les élus qui
s'y
rendent pour prononcer un discours. Plus loin,
une flamme brûle dans une gigantesque coupe, représentant le feu zoroastrien du
Nouvel An que Murat Bozlak a symboliquement allumé à l'ouverture de la
fête. Il fait froid dans la tribune, mais au moins nous y sommes
relativement à l'abri de l'humidité, ce qui n'est pas le cas des
milliers de personnes qui debout, vont endurer les intempéries pendant
des heures, sans cesser de chanter et de crier des slogans. Dans la
tribune, des plateaux de thé circulent.
Les discours pacifistes
succèdent aux prestations musicales dans l'enthousiasme général. Murat Bozlak,
particulièrement applaudi, confirme que son parti souhaite la
fraternité entre tous les citoyens de la Turquie, et Feridoun Çelik se
déclare confiant sur l'avenir des revendications kurdes. Paix est d'ailleurs le mot d'ordre
de la journée : ici scandée en kurde "bêjî aşitî"
(vive la paix),
et sur la route déjà, des enfants nous avaient offert une casquette de
carton au nom du HADEP avec le mot "paix" inscrit en kurde et en turc :
"bariş,
aşitî".
La langue kurde fuse parfois
des micros des politiques ou des chanteurs, toujours pour proclamer la même
chose : "Vive la paix, bon Newroz à tous". Il pleut de plus en
plus et le toit de tissu de la tribune menace de libérer des trombes
d'eau. Osman Baydemir manque d'ailleurs de peu de se faire copieusement arroser. Murat Bozlak
et quelques autres officiels se lèvent pour danser sur les paroles de la
célèbre chanteuse Sezen Aksu, courageusement en tenue décolletée malgré le froid. Le concert s'achève à 16 heures
précises et une équipe de
télévision vient interviewer le Président pendant que les officiels
quittent peu à peu la tribune.
Le retour
est épique : vu le nombre d'occupants des voitures, nous renonçons à
faire du stop. Les
minibus sont pris d'assaut, et nous avançons plus vite à pied, malgré
la foule, la pluie, la boue et le poids du matériel photo. Ce n'est qu'aux abords de la ville que nous réussirons à
trouver un minibus qui nous déposera près du marché Selah ad Din Ayyub,
dans le centre. Dommage pour les danses, le
pique-nique et les feux du Newroz : cette nuit, il n'y aura pas de téméraires
pour braver la pluie... Nous rentrons nous sécher à l'hôtel avant de partir
à la recherche d'un restaurant pour finir la soirée. La journée et les
kilomètres sous la pluie et dans la boue ont été épuisants et nous avons bien mérité de savourer
un peu de calme...
C'est beau les rêves !
Près du marché Selah ed Din, Roxane se fait brusquement projeter à
terre par un voleur qui lui
arrache son sac avant de disparaître dans la nuit. C'est la première fois que
cela nous arrive, et c'est inhabituel surtout dans la région, mais il est
vrai que la situation économique et la pauvreté commencent à devenir
alarmantes.
Premières constatations
(à part aïe !) : elle est complètement trempée, le dieu de la pluie,
facétieux aujourd'hui, l'aillant fait atterrir brutalement dans une
splendide flaque d'eau... et le plus ennuyeux, plus de papiers
d'identité. A Diyarbakir, un soir de Newroz, ce n'est pas tout à fait
conseillé... Des passants désolés enjoignent à un
étudiant anglophone de nous conduire vers le poste de police le plus
proche, une petite casemate sous le marché couvert. Les policiers
présents, après nous avoir sommairement fait raconter notre histoire, ne
doutent pas qu'ils vont retrouver rapidement notre voleur : ils nous
expliquent d'un air compétent qu'ils ont un dossier complet sur tous les
pickpockets (à croire qu'ils viennent pointer) et qu'ils vont retrouver
toutes nos affaires (Euh, nos cartes de visite aussi ?...). En attendant,
ils décident de nous accompagner au commissariat le plus proche.
L'ironie de la situation
n'ayant échappé à personne, nous
passons le reste de la soirée entourées de policiers
turcs partagés entre la compassion et le fou rire. Il faut dire que
se faire agresser par un Kurde, à Diyarbakir, un 21 mars... "Ah, Newroz,
Newroz !..." : ils ont l'humeur taquine ce soir, d'autant que beaucoup d'entre eux
ont passé la journée sous la pluie, de corvée pour surveiller la fête.
Alors, que l'on débarque en ayant besoin d'eux à cause d'un représentant de ce peuple
que nous étions venues soutenir... Ce n'est pas aujourd'hui qu'ils
feront semblant de croire à nos explications sur le pseudo voyage
touristique qui nous a déjà servi, de nombreuses fois, à rendre vraisemblable
notre présence dans des zones sous état d'urgence.
L'un d'entre eux se fait un devoir de soigner les écorchures de Roxane,
tâche qui consiste visiblement à mettre de la teinture d'iode un peu partout (sur le sol aussi, il n'y a pas de raison) et à souffler très vite
après sur
les blessures... pour ne pas que ça pique ! C'est pas mignon ça ? Ces opérations complexes,
et exécutées avec un savoir-faire
quasi-professionnel, se dérouleront dans un gazouillis d'amabilités en turc,
parfois tempéré par un ton grondeur parce que la "Miss" n'est
visiblement pas attentive à comprendre les explications de son
soigneur. C'est clair que si elle y mettait un minimum de bonne volonté, elle
saurait très bien ce que lui raconte Mustafa (bon, elle a au moins retenu
ça...).
La suite consiste à
dérouler assez de bande de gaze pour embaumer une momie et à paralyser les doigts sous une tonne de sparadrap,
toujours sous un flot de gazouillis en turc, dont un "seni seviyorum"...
suivi d'un éclat de rire moqueur (Roxane) qui lui vaudra un regard
lourd de reproches de la part de Mustafa, persuadé que sa protégée a fait
exprès de comprendre uniquement ça, rien que pour l'embêter. Si les défenseurs des Kurdes se
mettent à comprendre uniquement les mots d'amour de la police turque, où
va-t-on...?
Franchement, c'est à
peine croyable, mais ils sont tous serviables, prévenants, attentionnés,
et même tendance carrément adorable pour certains. Cette nouvelle attitude nous sera
confirmée le lendemain à la préfecture : ils ont avec nous le même
comportement qu'avec des VIP invités et attendus ! Comment les mêmes
peuvent-ils être capables de se conduire à l'opposé avec d'autres, dans
d'autres circonstances ?
En sortant du commissariat, après des adieux
chaleureux (toute l'équipe est
sortie pour nous serrer la main en insistant que si l'on avait besoin de
quoi que ce soit...), nous nous retrouvons finalement au restaurant, en
compagnie de
l'étudiant qui nous a servi d'interprète. Sandrine parle kurde avec quelques-uns
des convives : ils nous ont adoptées après que nous ayons partagé leurs
danses et nous envoient des fruits, des boissons, des
cigarettes... Les plus jeunes parlent très mal, voire pas du tout le
kurmandji, mais le
comprennent encore. Ici, cette langue se perd : entre eux,
dans la rue, au restaurant, et même à la tribune du HADEP, c'est le turc
qui est le plus souvent employé et non le kurde... dernière
génération avant l'assimilation totale.
Elle leur montre la
traduction française de Mem et Zin. Ils sont
ravis, bien qu'ils ne la liront jamais, pas plus en kurde ou en turc
d'ailleurs. La guerre et les
idéologies "révolutionnaires" ont discrédité le soufisme et les princes
kurdes... Par quoi les a-t-on remplacés ? Eyyub, le petit étudiant, nous
explique qu'il est d'une famille nombreuse, pauvre, et que de tous les
enfants, c'est le seul qui poursuit des études supérieures. Il fait médecine
et sa mère lui interdit de faire
de la politique, pour ne pas ruiner son avenir. Il n'a pas participé au Newroz,
afin d'éviter d'éventuelles représailles : "Je ne peux
pas expliquer pourquoi... mais je ne veux pas... Certains de
mes amis sont morts et..." Il n'ajoute rien, mais il est facile de
deviner ce qu'il n'ose même pas exprimer : beaucoup trop de morts, et
pour quel résultat en final ? Aujourd'hui, ils sont de plus en plus nombreux à
penser comme lui qu'il serait préférable que le pays compte un peu moins de martyrs et
un peu plus de médecins...
Cet espoir n'est d'ailleurs pas vain, la Turquie étant
capable d'évoluer à une vitesse qui laisserait rêveur en Europe. Le pays réforme
rapidement sa législation pour l'aligner sur les normes européennes, et si la
loi anti-terreur et l'état d'urgence sont toujours de mise, des
signes de plus en plus évidents permettent d'espérer une amélioration prochaine.
La progression est d'ailleurs très nettement visible et nous la constatons au
fur et à mesure de nos voyages dans le Sud-est : la situation n'est plus comparable à celle que nous avons connue
au Newroz 1999
par exemple, et les dépêches AFP confirment une
tendance positive dans certaines décisions récentes de justice.
Les seuls problèmes
actuellement qui risquent d'anéantir les efforts de pacification viennent du
PKK, notamment d'Europe, qui déploie toute l'énergie dont il est encore
capable à saboter, alors qu'il serait plutôt urgent de construire. Le but du
jeu étant bien évidemment de discréditer le HADEP au moment où la Cour
Constitutionnelle doit se prononcer sur son éventuelle interdiction, et de
bloquer l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne...
Ce serait dommage que ce soit
la seule chose qu'il soit capable de réussir...
Roxane & Sandrine Alexie

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