Newroz 1999

 

Newroz 1999 ou année 2611, puisqu’il s’agit du Nouvel An kurde. C’est l’histoire d’un roi, Zohak, sur les épaules de qui vivaient deux serpents qu’il devait nourrir chaque matin avec de la cervelle de jeunes hommes. C’est l’histoire de la résistance et du courage, puisque les médecins chargés d’appliquer ce remède ne sacrifiaient qu’un homme sur deux et remplaçaient l’une des victimes par un mouton. Le survivant fuyait et se cachait dans les montagnes, d’où l’origine du peuple kurde. C’est une histoire de rébellion et de liberté, puisqu’un forgeron nommé Kawa, à qui l’on avait tué seize garçons, se révolta lorsque son dix-septième et dernier fils fut capturé. Kawa renversa Zohak et pour fêter leur liberté, les rebelles allumèrent un feu et dansèrent autour. Aujourd’hui, les Kurdes allument encore les feux de cette fête de printemps, mais le tyran est toujours là et l’on meurt encore pour avoir voulu danser. Tous les ans en Turquie, à la danse des Kurdes se substitue un autre ballet : celui de l’armée, des tanks, des hélicoptères de combat… Cette année, après l’enlèvement du leader kurde, Abdullah Öcalan, après sa recherche infructueuse d’un asile, après que les Turcs l’aient finalement capturé, les militaires sont sur la défensive et il est presque impossible à des Européens de se rendre sur place pour assister au Newroz. Le Président viendrait même de déclarer : "Il faudrait gazer tous les Kurdes !".

 

 

16 mars - Nous partons à trois, afin de piloter la délégation française, recueillir des témoignages, regarder, écouter… Cette année, partent des groupes français, belge, néerlandais, allemand et italien, malgré les risques que courent ces derniers : l’Italie n’a pas bonne presse en Turquie en ce moment. Au reste, nous nous apercevrons bien vite que les Européens, en général considérés comme les alliés des Kurdes, sont peu appréciés.

Sacs au dos, le Guide du Routard en main (d’un avis unanime, rien de tel pour jouer les touristes idiots, mais nous en reparlerons, du Guide du Routard !), nous débarquons à Istanbul, dans un hôtel Arts Déco un peu défraîchi, mais qui a dû être somptueux en son temps. Le quartier, Taksim, est idéalement situé et nous pouvons aller à pied dans des endroits où peu de taxis accepteraient de nous conduire : le centre culturel Mésopotamia ;  une association qui fournit une aide aux victimes de la torture - c’est dire qu’ils ne doivent pas manquer de travail dans ce pays où nous apprenons qu’une gamine de douze ans vient d'être torturée aux électrodes pour avoir volé un pain -, la Fédération Internationale des Droits de l’Homme dont le président, Akin Birdal, a reçu plusieurs balles dans le corps le 12 mai 1998. Il est actuellement en prison pour plusieurs mois, ayant osé souhaiter publiquement un règlement pacifique de la question kurde !

 

 

17 mars - Nous nous rendons à Mésopotamia : un salon de thé, un stand de livres (en kurde et en turc), des cassettes de musique… Officiellement depuis 1991, le kurde est une langue tolérée, quoique interdite de média et d’enseignement. Mésopotamia est l’un des endroits les plus en butte aux perquisitions et aux arrestations. On peut y vendre de la musique et des livres kurdes, mais si l’on tient à éviter les ennuis, il vaut mieux ne pas en acheter. Nous discutons avec un jeune Kurde habitué des lieux de l’atmosphère d’Istanbul : la situation est la pire de toutes celles qu’il a connu. "Aujourd’hui, il suffit d’être Kurde pour être considéré comme terroriste. Tout le monde a peur. La nuit dernière, la police a abattu en pleine ville un adolescent." Nous nous souvenons des images de la télévision turque, du trottoir ensanglanté lavé à grande eau, et de la brève du Turkish Daily News le lendemain : la police a abattu un "terroriste" s’apprêtant à passer à l’action. Nous apprenons que cette année, il est impossible de se rendre à Diyarbakir, la capitale historique du Kurdistan. Y aller c’est se faire expulser sans même quitter l’aéroport, ou en bus, risquer (au mieux) de se faire débarquer en pleine route. La destination de la délégation française sera donc Van ou Adana. Adana est la destination la plus indiquée : c’est une ville hors du Kurdistan, donc plus facile d’accès bien que maintenant entièrement kurde à cause des déportations. Malgré le tremblement de terre qui l’a dévastée il y a quelques mois, il se passera sûrement quelque chose là-bas. Van, c’est plus risqué : dernière ville à l’Est avant la frontière d’Iran, c’est de cette région qu’est partie la guerre, et son accès est resté des décennies interdit aux étrangers. Si Diyarbakir est inaccessible, qu’en sera-t-il là-bas ?

 

 

18 mars - Le bureau de la Turkish Airline ne nous fait aucune difficulté pour nous vendre des allers simples pour Van. En soirée, nous attendons la délégation française. Notre guide à Istanbul nous accueille à l’endroit prévu. Il est issu du Dersim, région qui a été, depuis l’avènement de la République turque, la plus persécutée et où beaucoup de familles, par nécessité ou peur, ont cessé de parler kurde.

La délégation française arrive enfin, composée de cinq femmes. Dans un restaurant, nous mettons les choses au point : interdit de prononcer "Kurdistan". Ne pas emmener avec soi les coordonnées des contacts kurdes. Toujours se méfier de ce que l’on dit, être prudent vis à vis des hôteliers, des serveurs, des taxis : très souvent des indics. Nous les informons au passage du sort des autres européens : des Allemands se sont fait refouler sans ménagement de Diyarbakir, et les femmes présentes ont subi des fouilles plutôt insistantes. Les Belges, les Néerlandais et les Italiens resteront à Istanbul. Quant aux Espagnols, nous apprendrons qu’eux aussi se feront plus tard expulser de Diyarbakir.

 

 

19 mars - Vers quatorze heures, nous approchons de Van et survolons le lac. Malgré les risques de nous faire refouler à l’aéroport, nous passons, sans même un contrôle de nos passeports. Dehors, nous prenons un taxi. Beaucoup d’immeubles flambant neufs se dressent entre l’aéroport et la vieille ville, mais aucun n’abritera des Kurdes ! En anglais et avec quelques gestes, nous faisons comprendre au taxi que nous voulons trouver un hôtel. Problème ! Lui raisonne en termes d’étoiles et de confort, nous en termes de sécurité, mais il serait délicat de lui expliquer ce que nous voulons réellement : un hôtel tenu par des Kurdes et non surveillé, de préférence. Nous tournons dans la ville et nous arrêtons devant plusieurs établissements, faisant chaque fois demi-tour à la vue des voitures blanches signalées "Polis" qui stationnent devant les portes. Nous nous décidons finalement pour la recherche d’un hôtel bon marché en soupirant d’avance à l’évocation du confort qui nous attend.

Nous trouvons enfin le bon hôtel dans un quartier populaire : une chambre pour trois, froide, avec un lavabo distillant une eau glacée pour tout sanitaire, mais le balcon offre l’avantage de nous mettre aux premières loges d’éventuelles émeutes. De notre fenêtre, nous apercevons tout de suite les banderoles jaunes arborant le papillon bleu du HADEP (seul parti pro-kurde ayant une existence légale, quoique dangereuse et précaire en Turquie).

Des scientifiques se sont alarmés de la prochaine disparition "due à la guerre" des chats pêcheurs (paraît-il) du lac de Van. Le monde se fout des Kurdes, mais pas des chats ! Le Guide du Routard nous a bien sûr déconseillé de nous rendre dans les régions de l’Est, en raison de leur "instabilité", mais nous sommes rassurés car cela est dû aux "problèmes des réfugiés kurdes irakiens". Ça, c’est de l’information ! Quelques milliers de familles ayant fui les gaz de Saddam Hussein, croupissant depuis bientôt dix ans dans des camps sur la frontière turco-irakienne, mettraient le pays à feu et à sang !

Nous nous rendons au HADEP où nous sommes accueillis avec un empressement mêlé de prudence : ce parti est le plus attaqué, mitraillé, grenadé du pays, avec plus d’une centaine de membres assassinés et beaucoup d’autres incarcérés.  Il y a beaucoup d'hommes en complet veston et cravate, ce qui nous amuse. Nous l’avions déjà remarqué : les "Papillons", comme nous les appelons à cause de l’emblème de leur parti, sont de véritables gravures de mode et possèdent une classe naturelle comme s’ils étaient nés parlementaires, alors que les PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) sont plutôt du genre décontracté. Ici, nous sommes chez les représentants politiques des Kurdes et non chez les guérilleros. On nous fait entrer dans le bureau principal, glacial malgré un petit poêle qui tente vainement de chauffer la pièce. Le responsable vient nous saluer, lui aussi très chic : il doit y avoir un défi intérieur à s’habiller avec élégance lorsqu’on est une cible désignée pour la police et l’extrême droite et que l’on passe plus de temps en prison que sur les bancs du Parlement.

Ils décident de faire venir un interprète et le temps qu’ils le trouvent, nous avons identifié notre contact : une jeune fille souriante, discrète, qui fait semblant de ne parler que le turc (mais en aparté elle nous adressera la parole dans un bon kurde). Nous avons l’impression que cette prudence est au moins autant due aux autres qu’à nous-mêmes : le bureau doit être truffé de mouchards ou de gens qui pourraient parler, sous la torture ou les menaces et ils sont tous tendus ! Nous sommes le 19 mars et ils ont décidé de fêter le Newroz le 20, c’est-à-dire avec un jour d’avance, pour déjouer la police et permettre aux familles de se réunir sans trop de danger. L’interprète arrive enfin et par prudence, la conversation se résumera à des banalités. Que faisons-nous à Paris ? "Nous travaillons avec vous, nous sommes des amis des Kurdes". Elle sourit et se détend. Nous prenons congé en lui demandant un entretien ultérieur, en privé : "Bien sûr, après le 21, si je suis toujours en vie...".

Dans notre chambre d’hôtel, nous nous préparons pour le lendemain. La fête doit commencer très tôt, les gens partiront probablement avant l’aube et nous avons l’intention de les rejoindre. Vers vingt-deux heures, on frappe à la porte : "Polis !". Nous échangeons un regard et ouvrons. Trois hommes en civil, dont l’un parle français, entrent dans la chambre. Ils s’assoient sur les lits et brandissant une carte de police attaquent d’emblée : "Pourquoi êtes-vous à Van ?" La réponse fuse : "Tourisme !". Ils hochent la tête, puis les questions se succèdent : "Êtes-vous passés à l’office de tourisme ?", "Avez-vous visité la citadelle ?", "Êtes-vous venus en bus ?". Ils lorgnent le matériel photo : il faut dire qu’avec près de deux cents films, nous faisons touristes un peu trop enthousiastes. "Vous avez pris des photos ?"… Ils s’entre-regardent. "Vous êtes allés cet après-midi au HADEP ?". C’est vrai que le plan touriste coince un peu là-dessus. Mais bon, nous n’avons plus le choix : "Bien sûr, on en a parlé dans les médias en France, on voulait se renseigner. Ils nous ont offert du thé, mais comme personne ne parlait anglais, nous sommes repartis !". "Vous parlez le kurde?" ..."Le quoi ?" Il y aurait un problème kurde en Turquie ? Ils nous dévisagent comme s’ils cherchaient à décider si nous les prenons pour des abrutis. Du coup, nous avons presque envie de leur demander de nous escorter le lendemain jusqu’au lac : avec tous ces Kurdes dans la région, le coin n’est peut-être pas très sûr ! Ils se lèvent enfin et nous préviennent qu’ils vont revenir : pas de problème, nous serons enchantés de les revoir ! Nous leur souhaitons une bonne nuit !

Dès qu’ils sortent, tour de clé à la porte et conseil de guerre. Le HADEP nous a grillés, c’était imprudent d’aller directement là-bas. Nous brûlons tous les documents compromettants. Vers minuit, la première détonation éclate. Bombe ? Grenade ? Une camionnette stationne devant l’hôtel, il y a du mouvement, des voitures démarrent, des gens sortent, une voiture de police tourne sans cesse. A deux heures du matin, nous décidons de dormir. Nous téléphonons à la délégation française et leur demandons de prendre des billets pour Adana plutôt que pour Van. Le jour se lève brusquement à 4 h 30 et le bruit des armes s’arrête tout aussi brusquement.

 

 

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