La nation kurde

 

ÉMERGENCE ET ÉVOLUTION DU NATIONALISME KURDE

 

Après l’effondrement de l’empire ottoman, les Kurdes de Turquie restèrent d’abord fidèles à l’idée de l’Oumma, se disant frères des Turcs, puisque musulmans. Mais le temps était passé du Dar-al-Islam. Atatürk fonda une république laïque, ce qui pouvait d’ailleurs convenir à leurs propres minorités religieuses, les Yezidis et les Alévis, plutôt malmenés par leurs compatriotes sunnites. Quant aux autres, les Kurdes de Syrie, d’Irak ou d’Iran, on ne leur donna pas l’occasion d’exprimer leurs souhaits.

Mais les fondateurs de la République Turque aspiraient à un état résolument unitaire et cherchèrent un ciment pour cette unité. Dès lors que ce n’était plus la religion qui liait les Anatoliens, que pouvait-on inventer ? Tragiquement, stupidement, on mêla patriotisme et nationalisme ethnique en persécutant systématiquement tout ce qui ne se réclamait pas de la "race turque". Les kémalistes, en bons praticiens de la théorie du "volk", s’acharnèrent sur l’usage des langues non-turques : un peuple, une langue, une nation, n’était-ce pas la règle ? La Turquie offre ainsi l’exemple terrible d’une confusion entre les deux types de nation, avec un état qui s’est voulu d’abord une création politique, idéologique, mais qui a lié de façon funeste l’appartenance à une ethnie (turque) et l’adhésion politique à la République, faisant dès lors d’une naissance hors de l’ethnie turque une trahison envers l’État.

Ce qui se passa pour les Kurdes ne s’écarte pas du parcours classique des groupes nationaux persécutés : d’abord la révolte, réprimée férocement, puis la honte, puisque le particularisme ethnique s’accompagnait aussi d’une exclusion sociale. Pour progresser dans la société nouvelle, accéder à l’enseignement, il fallait en effet maîtriser parfaitement la langue et la culture dominantes. On refoula son identité, on la cacha, le kurde devint un idiome rural dont l’emploi témoignait d’une éducation quelque peu rustre. Mais naturellement, arrive toujours, au bout de quelques générations et si un peuple ne disparaît pas tout à fait, la réaction nationaliste, la fierté de ce qui faisait rougir, la "redécouverte" de ses origines. Les nations bafouées, niées, plus elles sont coupées de leur histoire, ignorantes de leur passé, plus elles ont besoin d’en réinventer un, qu’en général elles déclarent millénaire sans lésiner. Les Kurdes, aux origines indubitablement antiques mais tout de même problématiques, se réclamèrent ainsi des Mèdes ou des Cardouques. Quant à la très vieille fête de Newroz, le Nouvel An des peuples iraniens, parce qu’elle est reliée à un de leurs mythes fondateurs, celui du forgeron Kawa, et parce que cette légende les ramène de façon poignante à leur sujétion actuelle, cristallise toutes leurs revendications et leur volonté d’exister.

De nos jours, les Kurdes sont-ils une nation partagée ou une minorité répartie entre plusieurs États ? Une minorité est un groupe de personnes qui diffèrent de la majorité de leurs compatriotes par un ou plusieurs caractères, religieux, linguistique ou ethnique, sans que cela remette en cause leur appartenance à cet Etat. Ainsi les Coptes, s’ils forment une minorité religieuse dans un pays musulman, n’en sont pas moins Égyptiens à part entière. Mais les Kurdes ne sont liés ni par la langue, ni par l’ethnie aux états syrien, irakien et turc. D’abord, ces trois pays s’appuient sur un idéal nationaliste panarabe ou pantouranien, qui les exclut de fait. L’Iran, état fédérateur de plusieurs peuples, pourrait intégrer plus facilement les Kurdes, mais l’empire iranien a construit son identité, depuis le XVIème siècle, sur une allégeance au chiisme, en opposition avec les deux grands empires sunnites, ottoman et moghol, et de nos jours, cette allégeance religieuse est plus solide que jamais. Là encore cela isole les Kurdes, de confession sunnite à quelques 90 %, ou bien relevant de groupes religieux aux marges de l'islam. De plus, la guerre et la politique de sous-développement qu’ont pratiquées tout au long du XX° siècle les gouvernements dans les régions kurdes ont créé un écart économique et culturel, qui fait que les Kurdes d’au moins trois états ont un niveau de vie qui les rapproche, tandis qu’il les éloigne de leurs occupants. Si leur passé ottoman et safavide les liait aux Arabes, aux Turcs et aux Persans, l’oppression assez identique qu’ils ont subie pour dissoudre leur identité contribua paradoxalement à la forger d’acier trempé. On peut donc parler d’une histoire kurde, d’un XXème siècle kurde, qui ne sont plus ceux de leurs voisins.

Mais contraints par la guerre ou la pauvreté, des millions de Kurdes vivent aujourd’hui en dehors du Kurdistan, concentrés dans les métropoles des États qui les gouvernent ou ayant émigré aux quatre coins du monde. Et même si dans l’ensemble les régions kurdes furent toutes plus ou moins tenues à l’écart de l’essor économique des métropoles, les Kurdes ne purent malgré tout que subir l’influence des sociétés qui les dominent et dans lesquelles ils souhaitaient naturellement trouver place. Différence aussi entre les Kurdes restés au pays et ceux de la diaspora. Si certains Kurdes optent pour leur pays d’accueil en ne tenant leur identité que comme une origine, d’autres se considèrent comme étant Kurdes avant tout, sans que cette appartenance affirmée ne soit pas toujours contredite par les faits. Quant au problème de la langue, c’est un des plus complexes et des plus douloureux. Si depuis le début du siècle, des intellectuels kurdes se sont attachés à donner à leur langue ses "lettres de noblesse", notamment à travers l’usage d’un alphabet et d’une littérature écrite, un nombre assez conséquent de Kurdes, principalement originaires de Turquie où la répression fut la plus féroce, ne sont plus kurdophones. Dès lors, comment sentent-ils leur différence face à des "compatriotes" turcs dont l’histoire et le mode de vie, la religion, la langue même, les unissent ? Et qu’est-ce qu’un Kurde qui se revendique comme tel mais qui ne se sent chez lui qu’en Europe ? C’est qu’il est plus simple pour le peuple kurde comme pour beaucoup d’autres d’ailleurs, de savoir, de ressentir au plus profond de lui-même ce qu’il n’est pas, que de trouver qui il est. Le célèbre poème de Cigerxwin, "Kî ne ez ?", "Qui suis-je ?", mis en chanson par le non moins célèbre Sivan, est presque devenu un cri de ralliement chez les Kurdes, tant il exprime avec acuité leur difficulté à être et à se penser eux-mêmes. Être Kurde non kurdophone ou être Kurde hors du Kurdistan implique ainsi de choisir entre plusieurs attitudes : le rejet d’une des deux cultures, ou bien un tiraillement perpétuel entre les deux, une culpabilité que l’on peut choisir d’expier par un engagement politique des plus rigoureux.

 

 

DE LA VALEUR RELATIVE DES CRITÈRES NATIONAUX

 

Cependant, il suffit de considérer les plus vieux États du monde pour voir combien l’appartenance à une culture, le sentiment que l’on a de sa nation et de son identité sont faits d’un millier de conditions et de situations, aussi complexes, aussi subtiles que la vie elle-même. Il est frappant de voir, qu’après tout, la théorie du volk n’a été émise en Europe que pour bâtir en un temps somme toute très court un Etat-nation à l’aide de peuples qui ne s’étaient jusqu’ici organisés que dans un ensemble de Cités-Etat ou de régions particularistes, ou bien dans le seul but de donner à des populations une assise étatique, frontalière, soit dans le cadre d’un Etat unitaire ("chaque nation a le droit d’avoir son Etat"), soit dans de grands empires en vue de leur donner une certaine autonomie. Ce fut le cas au sein de l’empire austro-hongrois des Habsbourg et en URSS, notamment sous Staline, qui porta un intérêt particulier à ce problème des entités nationales. Si l’on s’est autant référé à cette théorie tout au long de ce siècle, n’est-ce pas parce qu’elle permet de bricoler rapidement une unité nationale sur des critères bien visibles et faciles à mesurer ?

Aussi est-il nécessaire d’avoir un territoire à soi pour former une nation ? Cette idée qu’un peuple doit être forcément légitimé par une frontière pose par exemple le problème des diasporas. Ce que l’on entend par Juifs ou Arméniens peut désigner à la fois les citoyens d’Israël ou d’Arménie, des membres restant attachés à leurs origines pour des raisons religieuses ou culturelles mais se considérant comme citoyens à part entière d’autres Etats-nations, ou bien appartenant à deux Etats, celui où ils vivent et celui de leurs origines, parfois vu comme un Etat de secours en cas de persécution. Le cas extrême est illustré par les Roms, peuple sans territorialité ou supra-territorial si l’on veut, qui a effectivement une communauté d’origine, de langue, de mœurs, mais est privé de représentation politique parce que sans habitat défini. Il faudra bien admettre un jour qu’il existe des nations, c’est-à-dire des communautés de langue, de mœurs, de culture, qui ne souhaitent pas, ou ne peuvent pas se constituer en Etats, mais n’en continuent pas moins de vivre un destin qui leur est propre.

Quant à la communauté de langue, c’est paradoxalement ce qui a le moins d’importance malgré l’attachement excessif que lui portent la plupart des mouvements de "libération nationale". En effet, la langue est l’élément le plus mouvant, le plus enclin à évoluer, le moins pérenne dans l’histoire d’une population. Si l’on examine la carte linguistique de l’Europe, il est facile de constater que les frontières des Etats ne se recoupent en rien avec les frontières linguistiques. L’Irlande, ayant obtenu son indépendance après des siècles de lutte contre la Grande-Bretagne n’en est pas moins un pays à majorité anglophone. L’usage de l’allemand dépasse bien largement les frontières de l’Allemagne et même à l’intérieur d’Etats prétendument unifiés, la très forte vivacité des langues régionales, par exemple en Allemagne ou en Italie, ou l’usage conjoint de plusieurs langues comme au Luxembourg, contredit l’idée qu’il faut nécessairement une langue d’Etat pour obtenir une unité politique et culturelle viable. De même, l’abandon d’une langue pour une autre ne détruit pas forcément une civilisation, même si cela induit d’adopter la langue d’un occupant. Prenons le cas de l’Égypte, une des plus vieilles constructions politiques du monde. Occupés successivement par tous les grands empires de l’Antiquité puis par les Arabes, c’est moins l’adoption ou non de la langue de l’occupant par les Égyptiens que leur adhésion à une nouvelle religion, le christianisme puis l’islam, qui chaque fois infléchit leur histoire, sans que cela mette d’ailleurs totalement fin à leur particularisme. C’est que cette identité se fonde sur une unité plus géographique que linguistique ou religieuse, induisant une représentation du monde et un mode de vie originaux. Le fait que le persan, qui avait failli disparaître comme langue écrite avec l’empire sassanide, ne survive qu’avec de très larges emprunts à l’arabe, tant dans le vocabulaire que dans la grammaire et bien sûr dans l’alphabet, n’empêcha pas l’Iran de renaître en tant que foyer majeur de culture deux siècles après la conquête arabe, et en tant qu’empire, près de mille ans après la perte de son indépendance.

Il faut cependant bien un dénominateur commun pour qu’un peuple se regroupe en nation, mais ce lien entre les membres d’une population peut apparaître comme bien subjectif et circonstanciel. Pour certains, ce peut être effectivement la langue ou la religion, surtout lorsque celles-ci sont pratiquées de façon assez exclusive pour être vécues comme particularisme national (judaïsme, église arménienne). Quel que soit ce dénominateur choisi ou subi, il a essentiellement pour fonction de retrancher un groupe du reste de l’humanité. Car la constitution d’une nation est avant tout une exclusion. Dans l’affirmation de soi, il y a d’abord le refus des autres, de ce que l’on n’est pas, ou de ce que l’on ne veut pas être. A l’instar des individus, l’identité d’un peuple se construit avec autant d’acceptations - "voilà ce que je suis" -, que de négation - "voilà ce que je ne suis pas".

Finalement, la façon la moins périlleuse et la moins sanglante de s’affirmer par rapport aux autres groupes humains, c’est peut-être de choisir comme dénominateur commun celui qui suscite le moins de passions dans l’époque. Durant les guerres de religion, qui ensanglantèrent la France au cours du XVI° siècle, le parti des modérés opposa l’unité nationale à l’unité religieuse, alors source de conflits autrement destructeurs pour l’État. Le groupe religieux des Alévis offre ainsi un cas intéressant : c’est parce qu’ils avaient eu à souffrir de l’intolérance sunnite qu’ils se montrèrent favorables à la laïcisation de la société ottomane, et c’est peut-être parce que leur confession, qui comprend à la fois des Kurdes et des Turcs, leur procure un statut inter-ethnique, qu’ils forment aujourd’hui la plus progressiste, la plus ouverte des communauté de Turquie, et naturellement la plus en butte à toutes sortes de fanatisme.

 

 

CONCLUSION

 

Le nationalisme, conçu comme une libération des peuples, n’a guère réussi. Nouvelle religion, il cultive la haine ou la défiance de l’étranger comme l’on cultivait la haine ou la défiance de l’hérétique, de l’infidèle. Aux guerres de religion, ces guerres totales où toute une population était jugée coupable et passible de conversion ou d’extermination, succéda le choc des nations où l’affrontement n’est plus l’affaire de deux armées de métier, mais l’affaire de tout un peuple, forcé de participer. Déjà, les Grecs des cités libres, les Romains de la république, entendaient bien la guerre comme un sacrifice total de soi à la collectivité. Et si l’auto-sacrifice ne s’accomplit pas, c’est qu’il est remplacé par le sacrifice total de l’ennemi. "Que veut la passion nationale ? L’exaltation de la force collective ne peut mener qu’à ce dilemme : ou l’impérialisme triomphe - c’est l’ambition de s’égaler au monde - ou le voisin s’y oppose énergiquement, et c’est la guerre. Or on observe qu’une nation dans son premier essor passionnel recule rarement devant une guerre, même sans espoir." (Denis de Rougemont, "L'amour et l'Occident").

Nul ne sait quel sera le destin politique des Kurdes, et si tôt ou tard, l’intransigeance des gouvernements ne les obligera pas malgré tout à se constituer en état ethnique. Ce ne serait pas forcément un échec. Mais si les conditions politiques existaient, qui permettraient aux Kurdes de vivre sans complexe ni danger leur identité, il est probable que cette identité ne serait plus aussi problématique et que les traits qui les rapprochent des peuples avec lesquels ils cohabitent seraient plus saillants que les différences. La nation est quelque chose qui doit être dépassée, pour arriver au statut de civilisation. Les cités grecques des V° et IV° siècles étaient les plus nationalistes, les plus chauvines, les plus revanchardes qui soient. Mais pour que la koinè grecque apparaisse et gagne l’Orient, la Méditerranée, hellénise même les Romains, il fallut que la dichotomie Grecs/Barbares ne se fondât plus sur la lignée (plus d’opposition citoyen/métèque, donc) mais sur l’adhésion politique et culturelle à une civilisation. "Le Dyonisien du Haurran ou le Césaréen de Cappadoce n’étaient pas moins Grecs et citoyens (ou Grecs parce que citoyens) que l’Éphésien ou l’Athénien. Ils appartenaient au même monde civilisé, celui de la cité"(Maurice Sartre, "Le Haut-empire romain").  Une longue histoire commune, tantôt prospère, tantôt sanglante, lie les peuples d’Anatolie et de Mésopotamie, de façon aussi prégnante que les peuples d’Europe se sentent aujourd’hui liés entre eux. Ceux qui parlent kurde, ceux qui ne le parlent pas, ceux qui vivent au Kurdistan, ceux qui n’y vivent pas, ceux qui prennent cette identité comme une option politique, ceux qui la prennent comme un héritage, tous sont dans le vrai puisque tous, à leur façon, enrichissent et étendent le territoire du Kurdistan, le Pays kurde.

Sandrine Alexie - Octobre 1998

 

 

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