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La nation kurde
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Aujourd’hui la "Question Kurde", c’est-à-dire la guerre au Kurdistan, pèse de plus en plus sur le destin du Proche et du Moyen-Orient. On entend ici et là parler du problème des "minorités kurdes" dans les états syrien, irakien, turc et iranien. Déjà, au Traité de Sèvres et puis celui de Lausanne, en 1920 et 1923, le sort des Kurdes de Turquie s’était exclusivement joué sur la question de leur appartenance ou non à une minorité spécifique au sein de l’état kémaliste. Qu’en est-il réellement du statut des Kurdes et quel sens donner à une "minorité" de trente millions de personnes ?
Pour éclaircir ce point nous devrons d’abord vérifier ce que le mot "nation" a recouvert et recouvre dans la pensée européenne. Quels critères peuvent faire qu’un peuple soit déclaré "nation" plutôt que minorité ? Après avoir rappelé l’attitude de la société musulmane traditionnelle envers ses différentes ethnies pour comprendre sur quel terrain s’implanta ce modèle d’Etat-nation venu d’Europe, nous retracerons l’émergence et l’évolution du nationalisme kurde en examinant si l’état actuel de la société kurde permet de les considérer comme une nation à part entière.
De là nous examinerons d’autres cas de peuples sans état ou de peuples ne satisfaisant pas entièrement aux définitions classiques de la nation, afin de voir si ces critères, justement, ne devraient pas être remis en cause, aussi bien que l’idée qu’un peuple ne s’accomplit pleinement que dans le cadre de frontières étatiques et d’institutions rigoureusement nationales. A la lumière de cet examen, nous envisagerons le devenir du peuple kurde et de ses aspirations.
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LES CONCEPTS DE LA NATION DANS LA PENSÉE EUROPÉENNE
Des XVIIIème et XIXème siècles, nous avons hérité deux conceptions très différentes de la nation. Si l’on consulte un dictionnaire des plus usuels, on lit qu’une nation est "l’ensemble des êtres humains vivant dans un même territoire et ayant une communauté d’origine, d’histoire, de mœurs, et, souvent, de langue" ; d’autre part, la nation est aussi définie comme étant une "personne juridique formée par l’ensemble des individus régis par une même constitution, distincte de ceux-ci et titulaire de la souveraineté".
Le premier type de nation, celle d’un groupe d’hommes vivant de leur plein gré sous un régime politique qu’ils vivent comme une particularité et qui fonde leur citoyenneté, se rencontre déjà dans l’antiquité classique : la cité pour les Grecs, la république pour les Romains.
Dans la pensée française du XVIIIème siècle et notamment sous la Révolution, on revint à cette idée de nation, toujours en opposition avec le système monarchique. Le roi n’était pas le représentant de ses concitoyens, mais incarnait un principe divin auprès de sujets. Dans un état monarchique, les peuples en effet sont moins soudés les uns aux autres que liés par une allégeance commune à un souverain. L’Etat français issu de la Révolution exigeait par contre des nouveaux citoyens qu’ils adhérassent avant tout à une constitution politique, faisant ainsi de cette fidélité aux institutions républicaines un devoir de patriotisme. De ce fait, l’opposition au régime put être considérée comme une trahison. Cette conception politique de la nation avait été aussi adoptée à la même époque par les États-Unis d’Amérique. Mais le XIXème siècle vit émerger d’autres consciences nationales en Europe, en même temps qu’une autre définition de la nation.
Cette définition semblait au premier abord plus simple mais créa, et crée encore de sanglants casse-têtes ethniques ou frontaliers. En effet, la plupart de ces nouveaux nationalismes ne tiraient pas leur légitimité d’un idéal politique, mais de ce que les Allemands de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle - eux-mêmes éparpillés dans une poussière de petites principautés d’empire - appelèrent le "volk". Ce principe put aussi être invoqué pour l’unification de l’Italie, dans la seconde moitié du XIXème siècle, et finalement presque tous les États qui naquirent du démembrement des empires s’y référèrent, en permettant de concilier l’indépendance des peuples tout en maintenant un gouvernement monarchique, jugé plus autoritaire et plus stable.
Pour ces théoriciens, ce n’est pas une volonté politique qui engage les citoyens envers leur Etat, mais des faits objectifs, naturels : une nation est simplement une population parlant la même langue, avec des caractères ethniques, culturels et historiques communs, qui fait qu’un groupe humain se sent apparenté. Alors que dans le premier cas, c’est la loi qui fait le citoyen, c’est-à-dire le territoire qui relève de cette juridiction (droit du sol), dans le second cas, on appartient à une nation par la naissance (droit du sang). Les excès du système allemand peuvent engendrer les pires discriminations raciales. Le système français exacerbé donne lieu à ce que l’on a appelé le jacobinisme, qui n’est au fond qu’un impérialisme politique ou institutionnel, qu’illustra par exemple, l’empire napoléonien et son appareil d’état surcentralisé.
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LANGUES, NATIONS ET RELIGIONS EN ISLAM
Or par la suite, lorsqu’il s’agît de déterminer si un peuple constituait ou non une nation, c’est plutôt aux critères du "volk" que l’on se référa. Les Allemands et plus tard les Soviétiques ont particulièrement insisté sur le critère linguistique, et c’est bien sur ce critère que se sont crispés trop souvent les nationalismes contemporains (un peuple, une langue, une nation). Or, dans le monde musulman classique, les idées de nation et d’ethnie avaient été entièrement occultées par l’islam, qui régissait les communautés humaines en ne tenant compte que de leur appartenance religieuse. La char’ia distingua ainsi, dès la conquête arabe, trois types de sujets de droit : les musulmans ; les "dhimmi", c’est-à-dire à l’origine les "peuples du livre", juifs et chrétiens, et pour finir tous les fidèles d’une religion révélée, qu’un statut spécial maintenait dans une position inférieure tout en les protégeant de l’arbitraire des "citoyens de premier ordre" ; enfin, les idolâtres, voués à l’extermination. Dans cette distinction n’entra aucune considération ethnique. Si l’arabe, langue du Coran, était la langue savante et religieuse par excellence, son usage n’était pas imposé et ne décidait pas de l’appartenance à l’Oumma, la Communauté des Croyants. Il y eut certes des fiertés, des particularismes revendiqués, mais il s’agissait d’une compétition surtout régionale, au sein d’un même ensemble politique et culturel, le Dar-al-Islam. Si l’allégeance à une tribu ou à une dynastie fut cependant à la base de presque toutes les luttes politiques, - Chi’a d’Ali contre Mo’awiya et son clan, les partisans plutôt "syriens" des Omeyyades contre les supporters "iraniens" des Abbassides ; les Turcs seldjoukides champions des sunnites contre les califes arabes fatimides (chiites) - ces fidélités claniques ou familiales n’induisaient pas une hostilité raciale. Dans ces rivalités, on peine à discerner une conscience "nationale" quelconque. Des souverains turcs ou kurdes menèrent des troupes composées d’Arabes, de Kurdes et de Turcs contre les armées des Croisés. Face à la menace franque et puis mongole, Nour ad-Din (Turc), Salah ad-Din (Kurde), ou Baybars (Turc), apparurent ainsi comme les gardiens du Dar al-Islam.
Dans ce monde multiracial, on ne distinguait donc les groupes humains que par leur confession et l’emploi d’une langue plutôt qu’une autre n’était pas forcément lié à une appartenance ethnique mais dépendait souvent des liturgies, de l’habitat, ou de la classe sociale. Sous les Seldjoukides de Roum comme d'Iran, le persan était ainsi la langue littéraire et la langue de la cour, le turc restant un idiome populaire. L’arabe fut longtemps la langue de la théologie et des sciences. Le bilinguisme, et même le trilinguisme était chose courante : le poète persan Hâtef (mort en 1783), écrivait en arabe comme en persan. Mohammad Iqbâl de Lahore (1877-1938) versifiait en persan et en ourdou, sa langue maternelle.
Aussi, le statut et l’usage des langues tels qu’ils avaient existé au sein de l’Islam classique compliquèrent singulièrement la tâche des puissances européennes quand celles-ci procédèrent au dépeçage des territoires ottomans. Il s’agissait en effet d’accorder l’indépendance à certaines régions en s’appuyant sur les critères russo-allemands, afin de décider qui avait le droit de disposer de soi-même. Les Chrétiens de Haute-Mésopotamie, araméens de langue en raison de leur culte, furent promus nation "assyro-chaldéenne". Les Chrétiens "grecs" d’Anatolie, qui parlaient le turc mais l’écrivaient en caractères helléniques furent "échangés" contre les "Turcs" de Grèce, hellénophones, mais utilisant l’alphabet arabe en raison de leur appartenance à l’islam. Les anciens sujets des sultans ou des chahs, devenus citoyens de pays souverains tout neuf, durent se forger de toutes pièces une conscience nationale, à l’intérieur de frontières souvent artificielles et à l’histoire quelque peu trafiquée.
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