La question kurde ou l'avenir du Moyen-Orient


Bien qu’il n’existe aucun recensement fiable et récent, le nombre des Kurdes est estimé à plus de trente millions, ce qui est important si l’on envisage les populations de Syrie (moins de quatorze millions d’habitants), ou de Jordanie (moins de quatre millions). La superficie totale du Kurdistan est presque égale à celle de la France, et il occupe une position stratégique à cheval sur l’Anatolie, la Syrie et la Mésopotamie, ce qui met les Kurdes simultanément en conflit avec les peuples arabes, persans et turcs. De plus, le Kurdistan est une des plus riches régions d’Orient en ressources naturelles. Il faut se souvenir qu’avant l’embargo décrété par les Nations-Unies, l’Irak occupait le rang de quatrième producteur de pétrole au monde. Or 70 % de ce pétrole provenaient des seuls puits de Kirkouk, une ville du Kurdistan irakien. Mais plus encore que le pétrole, la question de l’eau est cruciale : le Tigre et l’Euphrate, les deux grands fleuves qui alimentent en eau l’Irak, la Syrie et la Turquie de l’est, prennent leur source au Kurdistan turc. Les moyens de pression dont dispose la Turquie avec la construction de barrages qui retiendraient les eaux de ces fleuves, mais pénaliseraient les pays frontaliers, expliquent pourquoi Hafez el-Assad, le président syrien, a longtemps abrité les bases du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), s’en servant comme d'une riposte à cette menace.

Le problème kurde est loin d’être récent. Après le partage de l’Empire ottoman par la Société des Nations et le Traité de Lausanne de 1923, les Kurdes ne purent accéder à l’indépendance et restèrent divisés entre quatre pays dont trois au moins, la Syrie, la Turquie et l’Irak, sont actuellement gouvernés par des régimes prônant un nationalisme ethnique (ba’athisme et kémalisme) faisant de l’appartenance aux «races» turque et arabe un devoir envers l’État. Le credo kémaliste que chantent tous les matins les écoliers de Turquie, «Je suis Turc, grande est ma race» a son équivalent en Syrie et en Irak. Mais la situation et le degré d’oppression des Kurdes varient selon les états. L’Iran, par exemple, fédère depuis des millénaires une mosaïque de peuples et bien que sous le règne du Chah, les droits culturels des Kurdes étaient très restreints et qu’actuellement, les Kurdes sunnites à 95 % doivent vivre sous un régime chiite, le conflit est surtout politique.

En Syrie, les Kurdes (environ un million) ont bénéficié de l’avènement au pouvoir d’une minorité religieuse non-musulmane qui a cherché à se concilier les autres minorités par méfiance envers les mouvements islamistes. Ainsi, la majeure partie de la garde personnelle du président est composée de Kurdes. Cependant, il est interdit de diffuser des ouvrages en langue kurde et de l’enseigner. De plus, les Kurdes de l’est de la Syrie ont été expulsés de leurs terres pour répondre à un plan d’arabisation des régions frontalières et des milliers d’entre eux ont été privés de leurs papiers et n’ont aucune existence officielle.

En Irak, le conflit kurde a éclaté dès la création de cet état aux frontières artificielles tracées par les Britanniques qui souhaitaient contrôler la production pétrolière de la région. Il faut savoir que le nord et le sud de la Mésopotamie n’ont jamais été réellement unifiés géographiquement, économiquement, ni démographiquement. Le nom même d’Irak est la désignation en arabe du sud de la Mésopotamie, très anciennement habité par des populations arabes ou de langue sémite : il comprend une terre de plaine et de marais irrigués, ainsi qu’une grande partie du désert syro-irakien, faiblement peuplée de Bédouins. Le nord de la Mésopotamie fut longtemps englobé, lui, dans une vaste province que les Arabes appelaient Djezireh, une zone essentiellement montagneuse très anciennement peuplée de Kurdes, d’Arméniens et de Turcomans, et qui comprend une partie de la Syrie du nord et de l’est anatolien. De plus, les Arabes d’Irak sont chiites à une écrasante majorité, ce qui les oppose aux Kurdes sunnites.

Dès la création de l’Irak, les Kurdes se révoltèrent et luttèrent contre les Anglais et les Arabes irakiens. La révolution de 1958, qui abolit la monarchie, ne régla pas le problème kurde. Bien que dans la Constitution irakienne les droits politiques et culturels des Kurdes soient reconnus au moins sur le papier, le conflit resta permanent en raison de la mauvaise volonté des autorités irakiennes à appliquer les accords d’autonomie. La persécution atteignit son paroxysme lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988). Saddam Hussein voulut neutraliser les populations kurdes de son territoire que l’armée d’Iran voulait armer contre lui. Près de 5.000 villages furent rasés, des régions entières furent brûlées au napalm, d’autres furent dépeuplées systématiquement : ainsi 182.000 personnes disparurent subitement de la région de Germiyan et la plupart furent exécutées clandestinement. Le gazage des Kurdes d’Halabja, dont les images émurent tant l’opinion publique, se reproduisit dans plusieurs autres villes du Kurdistan irakien.

Après la Guerre du Golfe et l’opération Provide Comfort instaurant un périmètre de sécurité dans le nord de l’Irak, afin de protéger les Kurdes de ce qui restait de l’armée irakienne, un semblant d’autonomie a pu s’instaurer, malgré l’embargo qui frappe durement les régions kurdes et le conflit souvent violent qui oppose les deux principaux partis politiques kurdes d’Irak, le PDK et l’UPK. Mais les incursions répétées des armées turques dans cette zone et la politique de la terre brûlée pratiquée sur toute la frontière turco-irakienne déstabilisent durement le pays. Ces bombardements ont officiellement pour but de détruire les bases militaires du PKK, mais il s’agit surtout pour la Turquie de contrôler à nouveau les territoires de Mossoul et de Kirkouk, territoires qu’elle n’a jamais cessé de réclamer depuis l’établissement de cette frontière par les Britanniques.

En Turquie, la république fondée par Kemal Atatürk appuya immédiatement sa Constitution et les principes de sa citoyenneté sur l’appartenance à la «race turque». En droit et en fait, se réclamer d’une autre ethnie devint un crime d’état. Les populations dissidentes telles que les Grecs et les Arméniens avaient été quasiment anéanties par le massacre ou la déportation. Les Kurdes restaient la «minorité» la plus nombreuse et la plus remuante du pays. La répression commença dès les années 20. Toute révolte fut réprimée dans le sang, des populations entières furent déportées dans des régions turques, et l’Anatolie de l’est fut un territoire interdit jusque dans les années soixante.

Dans les années soixante-dix, de nombreux mouvements politiques, d’extrême gauche comme d’extrême droite, agitaient le pays. Les milieux estudiantins, galvanisés par la guerre du Vietnam ou la cause palestinienne, étaient très attentifs aux revendications tiers-mondistes et anti-colonialistes. Mais à cette époque, les Kurdes militaient dans des partis de gauche qui réunissaient indifféremment opposants kurdes et turcs. L’originalité du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) ne résidait donc pas dans son programme inspiré par les luttes de libération marxiste, mais dans sa volonté de considérer la question kurde en Turquie comme une question coloniale. Le PKK fut fondé le 27 novembre 1978 à Diyarbakir, par un groupe d’étudiants dont Abdullah Öcalan, l’actuel leader emprisonné. Les actions du PKK furent d’abord essentiellement politiques, mais le coup d’état de 1980 qui amena les militaires au pouvoir et déclencha une vague de répression politique dans tout le pays décida le PKK à opter pour la lutte armée. Une partie de ses cadres et son dirigeant s’étaient réfugiés au Liban et formèrent leurs troupes dans les camps d’entraînement palestiniens. La lutte armée commença vraiment en 1984 et n’a pas cessé depuis, malgré les trois demandes de cessez-le-feu unilatérales faites par le PKK depuis 1993. Même le retour de la classe politique au pouvoir n’assouplit pas l’attitude de la Turquie envers le problème kurde. Jusqu’en 1991, il était interdit d’utiliser une autre langue que le turc, les Kurdes n’avaient aucune existence historique et officielle, et en faire simplement mention était assimilé à un crime séparatiste. Le sociologue turc Ismaïl Besikci fut ainsi condamné à quinze ans de prison pour avoir mentionné dans un ouvrage l’existence des Kurdes. Le sous-développement économique du Kurdistan et la dureté de la répression n’ont fait que radicaliser le conflit, d’autant que toute tentative de porter le débat sur un plan politique se heurte au refus du gouvernement de traiter de la question kurde. Les associations de droits de l’homme, les syndicats, les journaux et les partis pro-kurdes sont systématiquement en butte aux assassinats et aux emprisonnements, ou bien interdits. Le HADEP (Parti de la Démocratie du Peuple) a ainsi vu cinq de ses députés emprisonnés, après que l’un d’entre eux, Leyla Zana, ait prononcé quelques mots en kurdes au parlement et la plupart de ses dirigeants sont emprisonnés ainsi que des milliers de militants.

Aujourd’hui, bien que le PKK ait cessé depuis des années de réclamer l’indépendance et s’en tienne à une solution fédéraliste ou autonomiste, ou bien à une reconnaissance constitutionnelle du peuple kurde dans la République Turque, la Turquie est de fait déjà coupée en deux : d’un côté une partie Ouest plus urbanisée, plus européanisée et relativement démocratique ; de l’autre, une Anatolie orientale sous état de siège, où fleurissent les tribunaux d’exception et les milices. La guerre qui dure depuis quinze ans a coûté la vie à plus de 36.000 personnes, en majorité kurdes. Près de 4.000 villages ont été rasés et la population rurale d’Anatolie s’entasse par millions dans les bidonvilles de quelques villes kurdes, comme Diyarbakir, mais aussi turques, telles Istanbul, Ankara, Konya, ce qui risque de propager le conflit, jusqu’ici cantonné au sud-est de la Turquie, dans ses métropoles occidentales. La guerre entraîne aussi une grave récession économique et la prolifération de réseaux mafieux tirant profit du trafic de drogue, dont plusieurs scandales ont montré les liens avec la classe politique dirigeante. De tout cela, il ressort que la question kurde est un cancer qui ronge aujourd’hui toute la société turque, d’autant plus que l’écart entre le taux de natalité des populations turque et kurde peut faire envisager qu’un jour les Kurdes deviennent en nombre la première communauté du pays.

L’enlèvement d’Abdullah Öcalan et la vague de protestation qui a soulevé les Kurdes du monde entier montrent que le problème kurde est bien plus qu’une affaire de terrorisme tenant à la personnalité d’un leader, comme le répète depuis des années les autorités turques. En effet, les 2.000 Kurdes iraniens qui ont défilé le 20 février à Téhéran, les 4.000 Kurdes irakiens de Suleïmanieh, les Kurdes de Syrie qui ont afflué au Liban pour manifester, les Kurdes de la diaspora qui ont entamé une série d’actions dans le monde entier sont bien loin d’être tous membres ou même sympathisants du PKK. Il est temps que la diplomatie occidentale prenne conscience de l’ampleur du problème national kurde et des graves répercussions qu’il pourrait avoir sur la stabilité du Proche et du Moyen-Orient. La question kurde sera probablement une des plus cruciales et des plus dangereuses du XXI° siècle.

Sandrine Alexie - Juillet 1999


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