Mem et Zîn ou les ailes brûlées de l'amour

Pour la première fois, "Mem et Zîn" d'Ahmedê Khanî, a été traduit en français, annoté et présenté par Sandrine Alexie et Akif Hasan. Sandrine Alexie s'exprime sur cette entreprise en répondant à nos questions.

En tant que lectrice étrangère de Mem et Zin, qu'est-ce qui vous a le plus frappé dans cette oeuvre ?

D’abord je dois dire que je ne suis pas «tout à fait» une lectrice étrangère parce que je suis orientaliste de formation et que la civilisation et la littérature de l’islam, dont Mem et Zin fait partie, ne me sont pas inconnues, loin de là. J’ai toujours beaucoup aimé la littérature de l’islam classique et en particulier les poètes tels Farid-ud Din Attar, Djalal al Din Rumi, Saadi, etc. Aussi mon approche n’est pas celle d’une lectrice occidentale profane, qui ignorerait tout de cet univers. Cela dit, comme j’ai découvert l’oeuvre d’Ahmedê Khanî au fur et à mesure que je la traduisais, je ne l’ai pas lue en tant qu’orientaliste, car je voulais me mettre à la place d’un lecteur français qui ignorerait tout de cette littérature. Sans même m’en rendre compte, j’ai donc lu Mem et Zin comme je lirai n’importe quel roman de langue étrangère, avec autant d’objectivité et ne regardant que le plaisir pur de la lecture.

Ce qui m’a le plus frappée dans « Mem et Zin », c’est l’écrivain, Ahmedê Khanî. « Mem et Zin » est véritablement l’oeuvre d’un génie, dont la portée est universelle. Ses personnages peuvent effectivement toucher un public universel parce qu’ils témoignent de sentiments éternels : l’amour, l’envie, la douleur, la fourberie… Et si les héros sont si attachants c’est qu’ils présentent à la fois un mélange de grandeur et de fragilité humaine, de sensibilité, que l’on retrouve rarement dans le genre épique. Homère arrive à nous émouvoir de la sorte, parce que ses héros, tout en se battant comme des dieux, pleurent et craignent la mort comme des hommes. De même, chez Mem et Zin les héros ne sont pas tout d’un bloc, stéréotypés. Ils ont des défauts et des qualités qui nous les rendent proches, ils ont des moments de doute, de désespoir, de colère. Ils ont aussi une sensibilité, un abandon dans le chagrin et la tendresse qui est rafraîchissant, surtout en Occident où notre éducation nous apprend avant tout à dissimuler nos émotions, à brider nos élans du coeur.

Ce qui frappe aussi chez Ahmedê Khanî c’est sa capacité à changer de ton suivant les personnages et les sujets qu’il met en scène. C’est aussi l’aspect très vivant du roman. Il y a une grande richesse de registres chez lui, tragique, poétique, mystique, mais aussi comique, affectionné et indulgent envers le genre humain. Il n’y pas de personnages « secondaires » au sens où ils sont dépeints avec autant de soin que les quatre jeunes gens. Ainsi le portrait d’Heyzeboun, si saisissant, si haut en couleurs, et puis les gens du Botan, qui à eux tous forment au fond un personnage essentiel du livre : il n’y a qu’à voir la tendresse avec laquelle il décrit les adolescents, les amoureux, qu’il sourit des vieillards, qu’il s’émeut de leur deuil pour Mem. Il dépeint le peuple du Botan dans toute sa diversité, «gens ordinaires et de qualité» est une expression qui revient souvent..

Enfin la langue d’Ahmedê Khanî est belle, très belle. Chez lui, le raffinement du style, des symboles n’a pas étouffé la poésie, comme cela fut malheureusement souvent le cas chez les poètes ottomans et persans de la même époque. C’est peut-être parce qu’un roman en vers kurde était, comme il le dit lui-même, «un enfant nouveau-né». Mais la langue est à la fois  poétique, imagée et pleine de sève.

 

Selon vous, comment les lecteurs français accueilleront-ils cette histoire ?

Il faut savoir qu’en France il y a à la fois un intérêt et une méfiance pour tout ce qui touche au Moyen-Orient, à l’islam. On associe souvent les pays musulmans à l’intégrisme, au rigorisme des mœurs, à la violence politique. Paradoxalement, la vision que les Français reçoivent de l’Orient est celle du Maghreb ! D’un autre côté, il y a un très grand attrait pour les œuvres mystiques. Des auteurs comme Djalal ed Din Rumi ou même Ibn Arabî sont vendus en collection de poche dans nos librairies. Le déclin de la religion chrétienne et le triomphe d’une société matérialiste leur donnent certainement soif d’une autre spiritualité, c’est ce qui explique le succès des mystiques orientaux, qu’ils soient bouddhistes ou musulmans, parce qu’ils offrent cette part de spiritualité, mais sans intolérance ou rigorisme moral. Quant aux Kurdes, ils sont ici très mal connus, quoiqu’un peu plus ces deux dernières années. Mais la vision que les Français ont des Kurdes est finalement assez vague, parfois misérabiliste (de pauvres réfugiés) ou empreintes de peur (leur combat politique). Un nombre infime sait qu’il s’agit avant tout d’un peuple et non d’une minorité, avec sa langue, une culture brillante, un passé très ancien. A cet égard, la lecture de Mem et Zin étonnera à plus d’un titre. D’abord par la qualité littéraire de l’œuvre, qui laisse entrevoir qu’elle est le produit d’une civilisation intellectuellement avancée. La description de la vie de cour, des fastes du princes témoignent aussi d’un passé kurde très prestigieux que les états où vivent les Kurdes se sont efforcés de nier, d’effacer. Enfin, la liberté de ton et de mœurs, la glorification de l’amour, les plaisirs de la vie, du vin, de la fête donnent des Kurdes une autre image que celle offerte par l’islam politique actuel et même par certains mouvements politiques kurdes !

Au fond, les idéaux prônés par Ahmedê Khanî, l’amour, la fête, le vin, la tolérance, ne peuvent que surprendre agréablement les lecteurs français, parce qu’ils ont les mêmes valeurs. Il n’y a guère que l’apologie de la chasteté prônée dans le couple Mem et Zin qui puisse les faire tiquer ! Cela dit, la nuit de noce de Seti et Tajdin est décrite avec tellement d’enthousiasme et d’absence de pudibonderie qu’il est difficile au fond de savoir ce que pensait Khanî. Pour ma part, je pense qu’en accord avec toute l’apologie de la différence, de la variété, qui court dans le livre, Khanî estimait qu’il fallait que les deux sortes d’amours coexistent. Quant à savoir ce qu’il préférait… Disons que pour lui, certainement, comme tous les grands soufis, comme Ibn Arabî lui- même, le mal était de ne pas être amoureux, ou pire, d’être un ennemi de l’amour, c’est-à-dire de ceux qui séparent les amoureux et leur font obstacle.

 

Quelle furent les difficultés de la traduction et comment les avez-vous résolues ?

La difficulté vient d’abord de la langue qu’emploie Ahmedê Khanî. C’est une langue qui a vieilli, avec des archaïsmes ou des tournures qui n’existent plus. C’est comme si les Français voulaient lire Rabelais ou Montaigne dans le texte original ! Cette langue a évolué. Il y a aussi beaucoup de mots arabes, persans, turcs, ce qui était normal à l’époque. Si l’on compare le kurde d’Ahmedê Khanî au turc de l’époque ottomane, ce n’est pas une langue si dénaturée que cela. Tout de même, une connaissance de ces langues est assez nécessaire. Heureusement que mon partenaire, Akif Hasan, maîtrise le turc et l’arabe en plus qu’il connaît bien la langue kurde du Botan, dont il est originaire. Ce fut un atout essentiel. La seconde difficulté venait de l’interprétation. Certains passages grammaticalement et linguistiquement clairs paraissaient cependant obscurs tant qu’on ne les mettait pas en correspondance avec la littérature mystique. Il y a beaucoup d’images symboliques, d’allusions religieuses, de termes techniques soufis qui demandent une connaissance assez élaborée du soufisme. Il y a aussi des allusions littéraires qui nécessitent de bien connaître la littérature iranienne. La relecture de Farid-od-Din ‘Attar, notamment «Le langage des oiseaux», m’a personnellement beaucoup aidée, surtout dans les quatre premiers passages, d’intention purement religieuses. Et aussi la relecture du Coran, à laquelle la référence est au fond constante. Pour le reste, une bonne connaissance de la société kurde féodale est assez utile, car la description de la vie quotidienne d’un palais kurde au XVII° siècle est très intéressante, mais Khanî s’adressait à des contemporains à qui cette vie était familière et ne prend donc pas la peine de détailler ou d’expliquer certaines coutumes, certains comportements. Mais c’est aussi cet aspect documentaire qui rend l’œuvre passionnante. 

 

Pourquoi avez-vous choisi Mem et Zin parmi toutes les œuvres de la littérature kurde ?   

Ce n’est pas moi qui ait eu l’idée. Je n’avais de « Mem et Zin » qu’une idée très vague. Je connaissais l’histoire bien sûr, une histoire d’amour qui finit mal, et je n’avais lu que quelques passages en traduction française qui ne m’avaient guère emballée. Avec Akif Hasan, nous avons eu l’idée de traduire des œuvres kurdes en français, car la représentation de la littérature kurde est quasiment inexistante ici. C’est Akif qui a proposé finalement « Mem et Zin ». Comme cette œuvre est à la fois connue et inconnue, c’est-à-dire que tout le monde en parle mais que très peu l’ont lue, j’ai accepté, plus par curiosité au fond. Les trois premiers passages que nous avons traduits, je m’en souviens, étaient «La question kurde», le dialogue de Zin et le la bougie, celui de Mem avec la brise. Cela a été un choc. A partir de là, il fallait absolument que cette œuvre soit traduite dans son entier.

  

Et avez-vous d’autres projets pour traduire d’autres œuvres kurdes en français ?

La qualité et l’aisance du style d’Ahmedê Khanî ne peuvent s’expliquer s’il n’a pas eu d’autres grands prédécesseurs. Je veux dire qu’une production aussi élaborée que «Mem et Zin» laisse deviner toute une pratique antérieure, un héritage culturel dont il est un résultat brillant. Evidemment, nous avons envie de poursuivre. La traduction de Malayê Djaziri est au programme, d’autant plus que géographiquement, on ne s’éloigne pas beaucoup du Botan. Malayê Djaziri est un des maîtres que cite Ahmedê Khanî au début de son livre. Il nomme aussi avec révérence Feqiyê Teyran et Hariri. Je pense que toutes ces œuvres, d’un point de vue littéraire et scientifiques, devraient être traduites. C’est aussi fondamental pour la kurdologie.

 

Comment vous êtes vous intéressé à la question kurde et à la littérature kurde ? Pourquoi avoir choisi d’étudier un peuple si peu connu et si défavorisé actuellement ?

Je suis d'abord islamologue de formation, c'est-à-dire que je me suis intéressée à l'étude du monde musulman en général, avant de me consacrer à la kurdologie. J'ai étudié l'histoire de l'art et plus spécialement les arts de l'islam à l'Ecole du Louvre. A l'époque, je ne savais rien des Kurdes, je pensais plutôt me spécialiser dans le Proche-Orient arabe. Ma spécialisation est le fruit du hasard, né d’un mariage antérieur avec un Kurde, alors que j’étais encore étudiante.  De plus, ma période préférée en islam a toujours été le Moyen-Age, et la région la plus brillante de cette époque, avec l’Egypte, est ce que les géographes musulmans appelaient la Djezireh, c’est-à-dire une partie de la Syrie du nord, de la Haute-Mésopotamie et de l’Anatolie orientale, qui recouvre assez fidèlement ce que nous entendons aujourd’hui par Kurdistan. J’ai donc parallèlement suivi des cours de langue et de civilisation kurdes à l’Institut des Langues Orientales de Paris. Les années 9O étaient de toutes façons des années passionnantes pour le milieu kurde, passionnantes et désespérantes quelquefois. Mais c’était très fructueux d’étudier autre chose qu’une civilisation morte. Je me suis fait arrêter deux ou trois fois en Turquie pour la seule raison que je parlais kurde et que j’étais kurdologue. C’était comme un crime de prétendre étudier un peuple qui officiellement n’a jamais existé. Les spécialistes de la Mésopotamie ou de l’Egypte ancienne sont loin de connaître ce genre de problèmes ! Les historiens, les archéologues, les historiens d’art passent leur temps à lutter contre le Temps, c’est-à-dire l’oubli, la destruction, la défaite de la mémoire. Cela dit, le Temps est un élément naturel et lorsque l’on exhume les restes d’un monde disparu depuis des millénaires, il n’y a pas de sentiment d’injustice. Les civilisations naissent, grandissent et meurent, à nous d’en tirer le plus d’enseignement possible. Mais l’anéantissement brutal d’une culture qui pouvait encore vivre et produire, cette négation du passé, cette violence de la mémoire est quelque chose qui doit faire horreur : c’est là l’essence de tout totalitarisme. Détruire jusqu’au souvenir de la culture kurde, c’est amputer la mémoire du monde, c’est refuser à l’ensemble de l’humanité l’accès à des œuvres dont elle aurait pu tirer plaisir. Nous sommes donc tous concernés.  

C’est vrai que les Kurdes sont actuellement peu ou mal connus. Mais je trouvais plus passionnant de m’aventurer dans ce terrain de pionnier où tout reste à faire, que faire tranquillement carrière en turcologie, ou dans le monde persan, ces disciplines bien installées et reconnues dans le monde universitaire. Être kurdologue aujourd’hui, c’est à la fois être « découvreur » et sauveteur.

Propos recueillis par Roxane - Mai 2001

Les traducteurs :

Sandrine ALEXIE : Etudes d’histoire de l’art, arts de l’islam et de muséologie à l’Ecole du Louvre et à la Sorbonne ; études de Langues et Civilisation Kurdes à L’INALCO (Institut National des Langues et Civilisations Orientales) ; effectue des recherches de kurdologie en histoire, histoire de l’art au Kurdistan d’Irak, de Turquie et de Syrie. 

Akif HASAN : Kurde originaire du Botan ; études de langue et de littérature anglaises à l’université d’Alep (Syrie) ; auteur de poésies en kurde et en turc ; homme politique kurde.

 

Le livre est en vente dans les librairies, à l'Institut Kurde de Paris (106 rue Lafayette 75010 Paris - Métro Poissonnière) et sur Internet (www.fnac.fr  www.chapitre.com et www.alapage.fr). Il est possible de le commander par courrier chez l'Harmattan (16 rue des Écoles 75005 Paris, www.editions-harmattan.fr).

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