"21 mars, Norouz, premier jour de l’année et premier jour du printemps. Zohak l'Arabe, seigneur du désert, roi de Jérusalem et cinquième empereur d'Iran, regardait la plaine de Ninive par la fenêtre de son château".

 

La légende de Kawa le forgeron et du roi Zohak est celle de la fondation mythique du peuple kurde. Elle se rattache à l'une des fêtes les plus anciennes du monde, celle du Norouz, célébrée par tous les Kurdes.

 

Affligé aux épaules de deux serpents, le roi Zohak faisait sacrifier tous les matins deux jeunes gens pour nourrir ses monstres de cervelle humaine. La légende raconte que trois chevaliers, déguisés en médecins, épargnèrent une victime sur deux en substituant sa cervelle à celle d’un mouton. Le survivant s'enfuyait dans les montagnes, et de ces milliers de fugitifs naquit le peuple kurde. A la fin du règne de Zohak, un forgeron nommé Kawa, dont seize fils avaient été sacrifiés, se révolta quand son dernier enfant fut capturé...

 

De cette légende, l’auteur donne ici une version reliée à l’histoire contemporaine du Kurdistan, le "Pays-des-mots-gelés", le pays où la langue kurde interdite, traquée, niée, se fige et gèle dans la bouche des hommes. Car l’histoire de Kawa le révolté et du roi tyran s’est perpétuée durant des siècles dans l’histoire des Kurdes, peuple en marge du monde des villes et du pouvoir.

 

Sandrine Alexie a étudié l’art de l’islam à l’Ecole du Louvre, ainsi que la langue et la civilisation kurdes à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales. Elle effectue des recherches au Kurdistan, et est l’une des fondatrices de l’Observatoire Franco-Kurde. Avec Akif Hasan, elle a traduit Mem et Zîn, d’Ahmedê Khanî, l’œuvre majeure de la littérature classique kurde.

 
Photo Roxane

 


 

Extraits

"Mon village était brun et rouge. Il avait la couleur de la terre et des pierres du Dersim. Ce village était le plus ancien au monde. Il était cerné par des arbres-sorciers et des rochers à voeux. Et du sommet des montagnes, des anneaux de brume bleue et blanche le protégeaient des regards.

...Mon village était ocre et rose comme le soleil qui se lève et se couche. Il avait la couleur de la terre et des pierres du Botan. Ce village était le plus ancien au monde. Il avait porté les premiers mots et les premiers rêves de l'humanité. Et les vignes et les fruits disaient que ce village avait autrefois porté les fruits du Paradis.

...Mon village était blond et gris. Il avait les couleurs de la terre et des pierres du Badinan. Ce village était le plus ancien au monde. Il était cerné de mille sources et chantait les souvenirs de mille guerriers, mille tribus, plus braves que les lions des montagnes. Il avait donné naissance à mille poètes et mille stranbêj. Turbans, poignards et chevaux d'amble dansaient dans la mémoire de ce village.

...Mon village était gris et bleu. Il avait les couleurs de la terre et des pierres d'Arménie. Ce village était le plus ancien au monde. Les peupliers et les bouleaux l'ombrageaient. Les prés verts scintillaient sous la pluie et les beaux chevaux à la robe baie, aux jambes fragiles s'y ébattaient. Les pommiers en fleurs le couvraient d'un écrin blanc. Pour la possession de ce village s'étaient battus les rois d'Arménie et de Géorgie, les princes du Caucase et les Turkmènes, et les plus vaillants des Kurdes l'avaient finalement emporté.

...Mon village était ocre et jaune. Il avait les couleurs de la terre et des pierres du pays d'Ardelan. Ce village était le plus ancien au monde. Il avait vu passer les rois de Perse et les chasses de Bahram Gour et les fils de Rostem y étaient nés. Et le vent noir qui soufflait en hiver portait les plaintes de Kawa le forgeron et de Zohak enchaîné. Et le printemps y renaissait toujours et le couvrait de fleurs de montagnes qui s'étaient ployées sous les folles cavalcades de Golgoun et de Chebdiz." 


 

Pour commander ce livre, cliquez ici

Sommaire