Interview

Veli Haydar Güleç

  Président du HADEP - Section d'Istanbul


Dans quelles conditions le HADEP exerce-t-il ses activités politiques ?

Difficiles. Murat Bozlak, notre ex-Président que je remplaçais jusqu'au mois de juillet, a fait 5 ans de prison et doit passer prochainement en jugement, parce qu’il a lancé un "appel à la paix" dans la presse.

Le 20 mars dernier, lors des fêtes du Newroz (le Nouvel An kurde) et en pleine période électorale, notre bureau a été investi par la police et plusieurs d'entre nous ont été placés en garde à vue. Nous étions alors plus occupés à nous défendre que par les élections elles-mêmes. Il nous était en effet interdit de nous réunir : cette interdiction est illégale, mais elle a été autorisée en ce qui nous concerne par la Cour de Sûreté de l’État. Nos réunions se terminaient immanquablement par des gardes à vue. Lorsque nous déposions une plainte auprès des autorités, on nous répondait : "Cela se fait sans notre autorisation, nous ne sommes pas au courant".

Nous avons dû nous retirer des élections précédentes : 6 morts, notre centre attaqué, nos locaux investis, nos représentants ne pouvaient accéder aux bureaux de vote... Normalement, le vote doit avoir lieu en isoloir, mais dans les petites villes les militaires interviennent pour empêcher que les gens votent pour nous et dans certaines régions, ce sont eux qui mettaient les tampons et les bulletins dans l’urne.

Notre parti bénéficie des voix des Kurdes, mais également de Turcs. Dans les régions kurdes, nous pouvons atteindre entre 60 et 70 % des voix. L’année dernière, nous avons eu 25 élus, mais il faut obtenir 10 % des voix au niveau national pour siéger à l’Assemblée.

L’Etat se comporte au mépris des lois et depuis deux ans aucune activité politique ne nous est possible. Ces pressions sont d’ailleurs exercées contre les Kurdes en général. La politique actuelle, avec le problème Öcalan, est de faire disparaître tous les Kurdes. Il y avait déjà eu des tentatives de génocide dans les années 1925/1930 et en 1938, mais les Kurdes d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’avant, l’Etat non plus. La Turquie connaît une situation difficile avec Öcalan, qu’elle veut éliminer, comme elle l’a fait pour tous les autres leaders kurdes dans le passé. Mais aujourd’hui, les Kurdes veulent empêcher cela...

Un des buts de l’Etat était de nous empêcher d’obtenir de bons résultats aux élections. Les militaires pensaient qu'en l'absence de toute pression, le HADEP pouvait obtenir 8 à 9 % des voix. Cela les inquiétait et ils ont fait tout leur possible pour empêcher les gens de voter pour nous et la presse nous a totalement boycottés. Malgré cela, nous avons réussi à remporter près de 5 % des suffrages. 


Combien y a-t-il de Kurdes en Turquie ?

Le nombre de Kurdes en Turquie est estimé à environ 20 millions, mais ils doivent quitter leurs territoires et sont assimilés ; aussi, il est difficile d’avoir des chiffres exacts. La population arménienne est également importante, mais personne ne connaît les chiffres réels, d'autant qu'il est dangereux de se revendiquer en tant qu'Arménien.


Le HADEP est-il le seul parti à être menacé ?

Le 29 février dernier, la Cour de Sûreté a interdit certains partis. Cette Cour prend des décisions, joue le rôle de Parlement, mais ce sont les militaires qui dirigent. En Turquie, il existe un État caché derrière l’État, celui de la "contre-guérilla" qui travaille avec les Loups Gris (parti d'Extrême droite). Depuis l’enlèvement d’Öcalan, nous n’avons le soutien d’aucun autre parti, alors que nous avions de bonnes relations dans le passé avec des partis de gauche (ODP, SIP…) et c’est la même chose pour les syndicats ouvriers. Les relations ont été rompues, alors que nous avions des projets d’alliances. Ce n'est pas une réaction contre nous, mais de la peur. L’État essaie de nous isoler, mais nous luttons et nous tentons de maintenir nos relations. Pendant 15 ans, nous n’avons pas pu nous exprimer : nous dînions le soir avec des amis que nous retrouvions à la morgue le lendemain. C’est une sale guerre qui se déroule actuellement, terrifiante. 

Vous avez peut-être vu ces photos représentant des soldats posant avec des têtes de guérilleros coupées... La plupart du temps, les corps sont retrouvés entièrement dépecés. Les militaires se font des porte-clés avec des oreilles humaines. Il faut avoir vécu cela pour comprendre, d’autant que l’État prétend que c’est le Parti des Travailleurs du Kurdistan qui commet ces actes. Je suis personnellement contre le recours aux armes, mais les Kurdes n’ont pas beaucoup de solutions aujourd’hui.


Que pensez-vous du procès qui est fait par la Turquie à Öcalan ?

La Turquie accuse un seul homme, Öcalan, d’être responsable de la mort de plus de 30.000 personnes ! A travers lui, elle essaie de condamner tous les Kurdes. Nous demandons à l’Europe de se consacrer au problème Öcalan : c’est le plus important. Dans le passé, il y a des exemples tragiques de leaders assassinés et tout le monde craint la même chose pour lui. Nous demandons un soutien pour empêcher son exécution.


Avez-vous été personnellement menacé ?

Je subis régulièrement des gardes à vue pendant lesquelles la pression psychologique est très grande : le pire est qu’on vous laisse sans vous dire ce qui vous est reproché. La dernière fois, c’était à l’occasion de l'enlèvement d'un membre du PKK, Cevat Soysal : on voulait nous faire avouer des liens avec ce parti et cette personne. J'ai fait alors une conférence de presse pour appeler les autorités turques ainsi que la presse à adopter une attitude plus responsable et modérée. Lors d'une perquisition antérieure, un rapport m'avait qualifié de "personnalité dangereuse", mais mes compagnons et moi avons refusé de signer de telles accusations. Ils ont même arrêté des peintres en bâtiment qui travaillaient dans nos locaux ! Ils ont confisqué les carnets d’adresses et ont cassé l’antenne parabolique (à cause de MED-TV). 


Recevez-vous un soutien européen ?

Beaucoup de délégations viennent nous rendre visite et nous apporter leur soutien : nous avons des relations avec les Verts allemands par exemple, avec la Grèce… C’est important car aucun de nos dirigeants ne peut se rendre à l’Étranger.


Quel est le programme de votre parti ?

Le point principal est la question kurde : Le HADEP ne demande pas l’autonomie, mais que les peuples vivent harmonieusement. Nous ne demandons pas l’indépendance, mais l’arrêt de la répression.

Nous luttons également pour l’abrogation de la Loi du 12 septembre 1981 décrétée par les militaires et revendiquons une loi démocratique et libérale, car nous pensons que la situation peut être résolue par la discussion. Il faut lever l’état d’urgence et dénoncer le système des protecteurs de villages qui sont entre 50 et 60.000 : ce sont des Kurdes payés pour tuer d’autres Kurdes.

Il y a eu près de 4.000 villages détruits et les villageois doivent pouvoir retourner sur leurs terres et rebâtir. L’État doit donner les mêmes droits aux Kurdes qu’aux autres citoyens et garantir leur sécurité. Il n’y a pas d’économie dans les régions kurdes où l’État a organisé un trafic de drogue par l’intermédiaire des protecteurs de villages. Entre 40 et 50 % de l’argent du pays provient des trafics et du blanchiment d’argent. Nous demandons également la reconnaissance du droit syndical.

Le plus grand problème ici est de pouvoir survivre : il y a eu plus de 4.000 assassinats, des centaines de disparitions, tous les jours des gens sont tués dans la rue. Nous pensons que ceci est dû à la politique de l’État. La Turquie doit respecter les Droits de l’Homme et les appliquer et non pratiquer la torture. Aujourd’hui, les assassins ne sont pas poursuivis, même lorsqu’ils sont connus.

Le système éducatif est également à revoir car il est nationaliste et chauvin. Le pays ne veut pas reconnaître ses problèmes et les rejette sur les autres. Il faudrait qu’il existe une possibilité d’expression de l’identité de chacun.


Qu’attendez-vous de l’Étranger ?

Les partis démocratiques étrangers peuvent nous aider à défendre les droits fondamentaux et démocratiques, comme par exemple pouvoir étudier dans sa langue maternelle. Les Kurdes veulent protéger leur culture  et garder leur identité. Nous voyons deux possibilités pour résoudre la question kurde : le génocide ou un adoucissement de la politique. L’État a choisi la première, mais nous pensons que cette politique ne mène à rien. 

C’est pour ces raisons qu’il est important que des délégations viennent, pour nous rencontrer.


Quel est le poids des États-Unis sur le problème kurde ?

Les États-Unis jouent un grand rôle, car ils veulent contrôler le Proche-Orient et font le nécessaire pour cela : Israël et la Turquie sont deux points stratégiques. Ce qui nous étonne, c’est que les Américains tentent de fédérer les Kurdes d’Irak et pas de ceux de Turquie. Ils sont opposés au PKK, parce qu’au Moyen-Orient c’est la seule force politique qui reste. Les États-Unis veulent la faire disparaître. Ils ont ligoté la Syrie, sans parler de la Libye et le grand barrage, c’est le PKK dont l’idéologie les dérange. Je pense qu’ils pourraient même aller jusqu’à accorder l’indépendance aux Kurdes de Turquie, si le PKK partageait les idées de l’UPK ou du PDK. Le problème des États-Unis est qu’ils n’arrivent pas à convaincre la Turquie de régler politiquement la question kurde, car la Turquie prétend que les Kurdes n’existent pas.


Propos recueillis par l'OFK - mars & juillet 1999 - Photo Roxane


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