Interview

Sefik Türk - Maire de çarikli (Diyarbakir)

Septembre 2000

 


Ces vingt dernières années, la violence qui a prévalu a changé notre mode de vie et nous en connaissons tous le résultat : villages brûlés, personnes déplacées, vies détruites... Après 20 ans de guerre, le dialogue commence cependant à s'instaurer. Il y a un terrain d'entente plus souple à présent, même si ce n'est pas exactement celui que nous souhaitons, mais comparé au passé, des développements constructifs sont apparus. Nous ne sommes pas préparés à ce mode de vie, mais nous pouvons dire la même chose de l'Etat qui doit faire face à la nouvelle situation. Tout le monde tente de s'adapter et de comprendre ce nouvel environnement, ce qui n'est pas simple. 

Certains - dont des membres du gouvernement - soutiennent la violence passée, ce qui explique les actes de provocation qui surviennent encore de temps en temps. Il y a un combat entre les partisans de la paix et ses opposants, les partisans de la démocratie et ses opposants. Le débat à ce sujet dans la presse est pour nous important et positif. Les mentalités ne vont pas changer facilement, et il faudra du temps pour nous faire entendre et nous organiser. Des sacrifices et des efforts seront nécessaires pour permettre l'instauration de la paix et devront être consentis par tous : démocrates, travailleurs, fonctionnaires… Actuellement, nous ne disposons pas d'un recul suffisant pour juger les événements. 

Dans la région, il n'y a pas de répression directe, mais une oppression indirecte qui pose le problème de la liberté d'expression individuelle, de la pratique de notre culture, de notre langue et de notre musique. Ces dernières années, 57 cassettes en kurde ont été interdites, des associations des droits de l'Homme ont été ou sont encore fermées. Les choses ne vont pas changer  facilement et nous devons lutter pour que les gens aient la possibilité de retourner dans leurs villages et cultiver leurs terres. Rien n'est prévu pour qu'ils puissent rentrer chez eux : leurs maisons ont été brûlées, parfois ils viennent le matin dans leurs villages et repartent le soir. Nous voulons que ce problème soit résolu le plus rapidement possible et il est nécessaire pour cela d'indemniser les villageois afin qu'ils puissent reconstruire... Bien sûr, cela prendra beaucoup de temps. 

La Turquie est candidate à l'Union Européenne et les pays européens doivent  également faire face à leurs responsabilités en agissant principalement sur le Parlement. Ils peuvent exiger l'instauration de circonstances favorables à la démocratie, en usant de leur influence. En Turquie, il y a des changements notables comparé aux années 70 : des membres du Parlement, des leaders de partis souhaitent des évolutions, mais ne peuvent s'exprimer librement. Ainsi par exemple, Mesut Yilmaz est venu à Diyarbakir et a parlé de l'entrée dans l'Union Européenne, mais il ne peut s'exprimer de la même façon au sein de son propre parti. Devlet Baçale (MHP) est également venu rencontrer les maires de Diyarbakir, ce qui fut positif, mais il n'a pas le même discours quand il s'adresse à son parti ou au public. S'ils avançaient dans cette voie,  cela aiderait à développer la démocratie et la paix, mais il y a de telles intimidations, qu'ils doivent auparavant préparer l'opinion publique. 

Çarikli est une commune située à environ 8 km de Diyarbakir et a nouvellement accédé au rang de municipalité. Il n'est pas facile d'être un maire HADEP et nous devons faire face à des problèmes multiples. Après les élections, nous n'avons reçu aucune aide et nous avons dû affronter beaucoup de difficultés : il y a eu des pressions, des interventions contre nous, mais cela a un peu diminué à présent. 

La population ici est d'environ 7.000 personnes et nous sommes confrontés à des problèmes de canalisations, d'eau, de voirie... La cause principale est que 90 % des habitants viennent des villages détruits et sont sans abri. Ces réfugiés sont  pauvres et nos services n'ont pas les moyens de les aider : nous ne recevons de l'Etat ni aide matérielle, ni aide financière. La situation économique  est très mauvaise et ne permet pas à nos administrés d'aider la commune financièrement, même si leur soutien moral nous est acquis, ce qui est important pour nous. Certains habitants travaillent comme des bêtes de somme ; il y a peu de travail dans les champs ce qui oblige la plupart à en chercher dans les métropoles. Des centaines de familles  sont dans le besoin, ce qui explique qu'elles ne peuvent envoyer leurs enfants à l'école et que ceux-ci effectuent des travaux très pénibles dans les champs de coton. Il n'y a pas de travail, et certains font de 700 à 900 km sans en trouver. 

La situation de la commune est également difficile. Nous avons peu de moyens car notre municipalité a été créée récemment. Par exemple, depuis un an, nous louons un taxi pour pouvoir travailler. L'Etat donne des moyens de transport aux autres municipalités, mais pas à la nôtre, alors que nous manquons de camions de pompiers, de bulldozers, de matériels..., mais nous ne recevons aucune aide et nous devons faire face avec nos propres moyens. C'est pourquoi nous attendons l'appui de l'Europe. Ici, les gens s'organisent, même s'ils ont des problèmes, ils s'unissent pour soutenir leur municipalité. Les Français et les maires français peuvent user de leur influence pour nous aider, notamment en ce qui concerne les transports. Il y a 7.000 personnes ici, mais nous ne disposons pas de voiture, d'ambulance, etc. Nous transportons les malades en taxi ou en minibus : c'est très difficile. 

Nous croyons qu'il est possible de surmonter ces difficultés malgré tout et malgré l'opposition de l'Etat. Nous ne baissons pas les bras devant les problèmes, car nous sommes là pour aider les gens et voulons nous montrer dignes de la confiance de ceux qui nous ont élus en leur apportant tout le soutien dont ils ont besoin. Nos administrés connaissent la situation, la différence de traitement qui est faite à notre municipalité. Nous la connaissons aussi et essayons d'y remédier.

L'année dernière, je me suis rendu en Europe pour nouer des relations avec des municipalités européennes, mais je n'ai pas eu de résultat, et cela m'a attristé. Les villes européennes peuvent nous apporter l'aide et le soutien dont nous avons besoin et informer l'Europe de notre situation.

Il y a eu une grande répression contre le HADEP, ce qui nous empêchait de travailler, mais la situation change et nous bénéficions de l'appui de nos administrés. Le HADEP demande la démocratie et la paix et peut devenir un parti représentatif dans la vie publique turque. Il s'adresse à tous, est majoritaire dans la région et peut le devenir dans toute la Turquie et entrer au Parlement. 

Il y a encore des pressions indirectes, notamment par le biais de procédures engagées contre les représentants du HADEP, car certains n'acceptent pas son succès  et craignent qu'il remporte d'autres municipalités.

Une procédure est d'ailleurs en cours contre Murat Bozlak, notre président, ce qui l'empêche d'avoir des activités politiques et beaucoup de nos représentants sont dans ce cas. Malgré cela, il tente de créer une initiative dans un esprit démocratique, afin d'unir les Turcs et les Kurdes et de renforcer l'unité de notre parti.


Propos recueillis par Roxane et Sandrine Alexie - Photo Roxane - Septembre 2000


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