Entretien avec Edip Yildiz

Edip Yildiz fait partie de la centaine d’avocats turcs (en général de gauche) et kurdes qui ont demandé à défendre Öcalan : ce nombre ne cesse d’augmenter à l’approche du procès. L’un d’entre eux a été désigné par le leader kurde pour assurer la coordination de sa défense, mais pendant le procès, seules 5 à 7 personnes prendront la parole, les autres leur apportant un soutien logistique.

Dans quelles conditions les avocats de la défense travaillent-ils actuellement ?

Difficiles. Malgré notre demande, nous n’avons eu accès à ce jour à aucun dossier, pas plus qu’à l’acte d’accusation, et nous devons faire face à de lourdes pressions : des équipes de police nous suivent en permanence et nos téléphones sont constamment sur écoute. Quand nous rendons visite à notre client, nous sommes accueillis par des groupes qui nous menacent et nous insultent, en prétendant qu’Öcalan a tué l’un de leurs proches. En fait, ces soi-disantes familles sont parfaitement renseignées sur les jours et les heures de nos visites. Il ne fait aucun doute pour nous que ce sont des agents de l’État.

Quant aux pressions… Parmi les avocats qui ont pu rencontrer Öcalan, deux d’entre eux ont déjà été arrêtés. Ils sont actuellement sortis de prison, mais bien que pour l’instant le barreau d’Istanbul ne prévoit pas de les radier, cette menace n’est pas écartée.

Comment se sont déroulées les entrevues avec Öcalan ?

A ce jour, les avocats de nationalité turque (Öcalan est aussi défendu par des avocats européens) n’ont réussi à voir leur client que pendant trois heures, dans des conditions qui ne permettent pas de préparer sa défense. La première rencontre a duré vingt minutes et s’est déroulée en présence d’un juge et de deux hommes masqués. La deuxième rencontre a duré quarante minutes en présence d’un « gardien » placé à un mètre, qui était en fait chargé d’écouter la conversation. Les deux rencontres suivantes, d’une heure chacune, ont eu lieu dans les mêmes conditions. Pour parvenir jusqu’à notre client, nous subissons trois contrôles, dont une fouille systématique, alors qu’en temps normal seule une détection électronique est utilisée et qu’un gardien ne reste près de la porte que pour assurer une surveillance, sans écouter les entretiens.

Quant aux avocats européens d’Öcalan, ils ont porté plainte à Strasbourg contre ses conditions d’incarcération : il est en effet isolé et aucune information ne lui est communiquée. Cependant, ils ne pourront pas plaider pour sa défense en Turquie, car les lois du pays prévoient qu’il faut avoir la nationalité turque pour exercer certaines professions comme avocat ou médecin.

La procédure judiciaire engagée contre Öcalan est-elle conforme à la législation turque ?

En Turquie, la désignation d’un avocat s’effectue habituellement selon la procédure suivante : en cas d’arrestation, le prévenu est placé en garde-à-vue pendant 10 jours, avant d’être mis en détention. Après ce délai, le détenu ou sa famille désigne un avocat, mais un défenseur peut également se proposer spontanément. Dans tous les cas, il est nécessaire d’obtenir l’accréditation du directeur de la prison.

Dans le cas d’Öcalan, une Commission de Crise a été constituée à la demande de la Cour de Sûreté de l’Etat et nous avons dû déposer notre demande auprès des juges d’instruction. Cette procédure, mise en place spécialement pour Abdullah Öcalan, ne repose sur aucune base légale. Dans ce dossier, la Loi anti-terrorisme qui autorise tous les excès sert constamment de référence. L’Etat veut en fait expédier le procès sans témoins et le plus rapidement possible (4 ou 5 jours) et nous dénonçons le caractère plus politique que juridique du procès.

Le principe de la Commission de Crise (dont personne ne connaît la composition) avait été arrêté en 1997. Il avait été décidé que si un cas exceptionnel se présentait, elle aviserait sur demande de la Cour de Sûreté de l’Etat (créée en 1987, celle-ci est composée d’un juge civil ou militaire et de trois magistrats : 2 civils et un militaire).

Les trois juges d’instruction chargés du dossier n’ont toujours pas fixé la date du procès, qui aura probablement lieu après les élections législatives du 18 avril, vers le mois de mai, ou probablement plus tard.

Où Öcalan sera-t-il jugé ?

La loi turque admettant la légalité d’un jugement « sur-place », la construction d’une salle est en cours dans l’île d’Imrali pour y accueillir le tribunal qui jugera Öcalan. Il sera placé derrière une vitre blindée, s’il est présent. Dans le cas où la Cour de Sûreté de l’Etat accepterait des délégations étrangères, le procès serait traduit en anglais. Nous craignons cependant qu’aucune délégation ne puisse assister au procès et que le gouvernement turc invoque des problèmes techniques (salle trop petite, pas de bateau pour se rendre sur l’île…), ou des problèmes de sécurité pour Öcalan, afin d’empêcher la présence d’observateurs internationaux.

Quant à l’issue du procès, elle ne fait aucun doute en Turquie. La peine de mort sera prononcée contre Öcalan, accusé de séparatisme. L’Etat turc prouvera sa culpabilité en se fondant sur les actions de la guérilla dont il le tient pour responsable. Dans le cas où les avocats feraient appel, il ne faut pas espérer un changement de verdict, cet appel n’étant déjà envisagé par la défense que comme étant de pure forme. En effet, l’appel doit être déposé auprès du procureur et sera examiné par cinq juges désignés par la hiérarchie judiciaire, elle-même désignée par les militaires. L’application de la peine de mort est habituellement votée par le Parlement, mais en tout état de cause, cela dépendra essentiellement de la position de l’Europe et des pays qui ont joué un rôle dans l’arrestation d’Öcalan. Pour ma part, je pense que si la communauté européenne réagit, l’Etat turc ne se risquera peut-être pas à le pendre. C’est pourquoi je souhaite le soutien des barreaux européens et l’envoi d’observateurs de chaque pays, afin que les états européens soient informés de la situation et que des délégations puissent sensibiliser l’opinion publique sur la situation du peuple kurde en dénonçant les agissements de la Turquie.

Qu’en est-il de l’état de santé d’Öcalan ?

Lors de la première rencontre, il s’est plaint de maux à la gorge et aux oreilles, provoqués par un produit irritant qui imprégnait les pansements qui le bâillonnaient lors de son enlèvement. Il n’a pas fait état de maltraitance physique, mais a dénoncé la torture psychologique dont il fait l’objet. Il est en effet totalement coupé du monde, malgré les allégations des autorités turques qui prétendent que sa cellule comporte une fenêtre et qu’il dispose d’un poste de radio. Il n’a en fait aucun moyen technique pour préparer sa défense et la surveillance dont il fait l’objet est constante. Il lui est interdit d’établir des contacts physiques, de serrer la main à ses défenseurs, d’avoir communication du moindre document. Aucune confidentialité n’est possible et le secret de la correspondance n’est pas assuré, pas plus que celui de la défense, malgré les accords internationaux signés par la Turquie.

Öcalan sait qu’il va être condamné, mais il ne semble guère s’en soucier et insiste sur la situation de son peuple. Sa principale préoccupation est qu’à travers lui, c’est le procès des Kurdes que va mettre en place la Turquie. Il est de fait à craindre que l’exécution d’Öcalan provoque une grande révolte dans la communauté kurde, une guerre civile que selon beaucoup de Kurdes en Turquie, le PKK lui-même ne pourrait empêcher, pas plus que l’Etat turc. Le sentiment général est que la puissance du PKK ne faiblira pas avec la mort d’Öcalan, tant ce parti bénéficie d’un grand soutien de la communauté kurde à l’intérieur du pays et au-delà de ses frontières.

Propos recueillis par Roxane - 22 mars 1999


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