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Hasankeyf Citée perdue du Kurdistan ? Alors qu'en Turquie les sites antiques de Zeugma et d'Apamée disparaissent peu à peu sous les eaux du barrage de Birecik, le débat sur l'opportunité du GAP (Projet du Sud-Est Anatolien) qui doit recouvrir d'inestimables vestiges archéologiques prend une ampleur internationale. Derrière les motifs économiques évoqués par la Turquie se cache l'inavouable "Guerre de l'eau" à laquelle se livrent plusieurs pays du Proche et du Moyen-Orient, et dont le territoire sud-est anatolien où se situent les sources du Tigre et de l'Euphrate, est une pièce maîtresse. En effet, la Turquie, la Syrie et l'Irak se livrent depuis des décennies à un chantage politique et économique dont les deux clés majeures sont l'eau du Kurdistan et les aspirations indépendantistes des Kurdes. C'est dire à quel point ce projet de barrage est un atout crucial pour la Turquie, qui lui permettrait de contrôler la distribution de l'eau dans cette région. Aussi, dans ce projet dont le coût s'élève à plusieurs milliards de dollars, la valeur historique des sites qui devront être submergés, leur importance capitale dans le patrimoine mondial, ainsi que les déplacements de populations et les dégâts humains que cela occasionnera pèsent peu dans la balance. Parmi les sites menacés figure la ville d'Hasankeyf. Hasankeyf est un des lieux d'occupation les plus antiques de la région, avec des vestiges historiques d'importance majeure, dont les plus anciens remontent à 5000 ans. Mais si le barrage d'Ilisu est mis en place, 57 localités disparaîtront sous les eaux et plus de 16.000 personnes seront chassées des terres de leurs ancêtres. Hasankeyf, c'est le village troglodyte le plus remarquable de la Mésopotamie, par l'importance et l'ancienneté de ses grottes, c'est aussi une ancienne place-forte romaine, érigée pour faire face aux marches ennemies de l'empire perse ; c'est enfin une capitale médiévale qui abrita deux des plus prestigieuses dynasties de la région : les Kurdes ayyoubides et les Turcs artoukides. C'est dire combien l'histoire d'Hasankeyf est multiple. En témoignent les nombreuses étymologies dont l'imagination populaire a paré ce nom : Hasankeyf (plaisir de Hassan) ou Hösn Keyf (bonne humeur) ou Hossn Keïf (château de l'oubli) en turc, Hisn Kayfa en arabe, et avant cela Kiphas sous l'époque romaine, qui viendrait lui-même du syriaque Kayfa (rocher)... C'est en longeant le Tigre, au départ de Diyarbakir, la capitale historique du Kurdistan, que nous atteignons cette ville, en parcourant la vallée bientôt condamnée par les eaux. Sur la route, nous rencontrons peu d'habitations, quelques troupeaux, quelques paysans, beaucoup de barrages et de contrôles policiers. Aujourd'hui, le Kurdistan de Turquie est un pays presque désert : la guerre qui a duré quinze ans entre le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) et le gouvernement turc a déjà causé la destruction de près de quatre mille villages et provoqué l'exode de millions de Kurdes. Le Kurdistan de Turquie, c'était autrefois des montagnes boisées et giboyeuses, mais aujourd'hui brûlées, dont la pierre affleure de terre, des pâturages fertiles dont la transhumance animait la vie quotidienne des villages. Aujourd'hui, aucun arbre, aucune pâture n'anime un pays pourtant fertile. Les villageois et les bergers de ce pays sont en fuite ou emprisonnés, tandis que leurs enfants vendent des lacets et des cigarettes dans les rues d'Istanbul. Mais dans ce pays sinistré, le long du Tigre, les prairies et les arbres en fleurs forment un ruban coloré et joyeux qui égaient l'austérité pathétique du paysage : des vergers, quelques champs labourés, disent que toute la vie paysanne n'est pas morte, que cette terre pourrait revivre rapidement. A l'approche d'Hasankeyf, ce que nous voyons d'abord c'est l'immense citadelle en ruines perchée sur un rocher qui domine toute la ville et la vallée. C'est la forteresse qui a donné son nom à la ville. Point de jonction entre plusieurs vallées, la citadelle permettait de contrôler les communications entre l'Anatolie, la Haute-Mésopotamie et la Syrie du Nord. Son rôle militaire perdura sous Byzance. Après la conquête arabe, la ville passa d'abord sous le contrôle des califes de Bagdad, avant d'être disputée entre plusieurs émirats indépendants. Témoins de ce passé princier, les deux mausolées, érigés sur la rive gauche du Tigre, à l'extérieur de la ville. Le premier abrite la sépulture de Zaynal Beg, fils du prince turc Uzun Hasan, de la dynastie des Aq-qoyounlou (ou Moutons Blancs) dont l'empire immense couvrait l'Anatolie orientale, la Mésopotamie, une partie du Caucase, et une bonne partie de l'Iran. Uzun Hasan fut un grand prince et un habile politique puisqu'il épousa une princesse byzantine, faisant de sa descendance les héritiers des empereurs chrétiens d'Orient. Ce qui ne l'empêcha pas de donner sa fille en mariage au chef d'une confrérie chiite, promise à un grand avenir : les Kizil Bach ou "Têtes Rouges" qui s'emparèrent du trône d'Iran au XVI° siècle et régnèrent sur l'empire persan pendant deux siècles. Le tombeau de Zaynal Beg, ce fils de nomade turc apparenté aux familles régnantes des souverains d'Anatolie, de Byzance et de Perse, est un monument de briques et de pierres, caractéristiques de ces turbeh ou mausolées érigés en Asie Centrale, en Anatolie et dans le Caucase. A trois champs de là, un autre mausolée, plus petit, trapu, sans doute plus ancien, présente une forme plus archaïque de ces tombes princières. Pour entrer dans Hasankeyf, il faut d'abord traverser le Tigre. Aujourd'hui, on franchit le fleuve par un pont moderne et métallique, construit à côté de l'ancien pont datant de 1116, dont seules subsistent l'amorce, une arche, et trois piles de pierres morcelées qui jaillissent hors de l'eau sombre comme trois doigts pointés vers le ciel. Ce pont était fameux en son temps et le géographe arabe Yakut (1079-1129) le décrit comme un des plus beaux ouvrages qu'il ait jamais vu. Le dernier témoignage que nous avons de ce pont est celui du voyageur italien Barbaro, qui l'a vu encore en son entier en 1510. La ville d'Hasankeyf est située sur la rive droite du Tigre, au pied d'un ravin. Au temps de sa prospérité, sa vie économique était intense, et ses faubourgs étaient vastes, avec de nombreux entrepôts et marchés. Elle offre encore les vestiges d'une grandeur commerciale et politique, les monuments qui y figurent en témoignent : ainsi la mosquée al-Rizk, au nord-ouest de la ville, construite en 1409, dont le minaret culmine à 30 mètres, orné d'un décor raffiné de briques et de pierres, servant de nichoir aux innombrables cigognes de la région ; ainsi la mosquée Sulayman (13°-14° siècle) avec ses coupoles variées et sa voûte très richement décorée… L'islam n'est d'ailleurs pas la seule religion qui a marqué Hasankeyf de son empreinte. Hier comme aujourd'hui, la présence chrétienne y est très forte. Dès le V° siècle, Hasankeyf abritait un évêché syrien et les chrétiens bénéficièrent à la fin du Moyen-Âge, sous les sultans turcs, d'un certain régime de faveur. En effet, nouvellement arrivés, les tribus turcomanes se ménagèrent les bonnes grâces des populations chrétiennes, grecques et syriaques, pour faire face à l'hostilité des Kurdes et des Arabes musulmans de la région, qui acceptaient mal de perdre leur suprématie politique et militaire. Mais le monument le plus spectaculaire et le plus important, puisqu'il est à l'origine même de la ville, ce sont les deux montagnes d'Hasankeyf, dans lesquelles les constructions se mêlent de façon indissociable aux éléments naturels. Ces montagnes sont en effet truffées de grottes et de cavernes dont certaines auraient cinq mille ans et remonteraient donc à l'époque néolithique. C'est donc depuis la nuit des temps que ces habitations troglodytes existent, communiquant entre elles par des escaliers et des rampes taillés par les hommes. Au XIXe siècle, le voyageur anglais Taylor fouilla ces grottes et y exhuma des monnaies iraniennes datant des premiers siècles de notre ère, byzantines et arabes. Aujourd'hui encore, beaucoup de ces grottes sont agrémentées de fenêtres et de portes. Des ânes, des chiens et des moutons circulent entre les habitations, des petits restaurants y ont installé leurs terrasses et le dimanche, les familles de la ville basse viennent pique-niquer en haut de la montagne. Au pied des rampes d'accès, des vendeurs de souvenirs proposent des tapis et des sacs en poils de chèvres et de moutons tissés et teints de couleurs vives. Pour gagner la citadelle, il suffit de grimper l'escalier de pierre. Au pied de la montagne, des gosses nous entourent spontanément, attirés par nos allures "européennes". Mais aux premiers mots de kurde échangés, les yeux s'arrondissent : depuis l'instauration de la république kémaliste, le kurde est une langue niée, bannie, et les Kurdes un peuple inexistant, considéré comme une variante montagnarde turque, eux qui figurent parmi les habitants les plus anciens de Mésopotamie et d'Anatolie. Aussitôt, les questions fusent : "Tu parles kurde ? Où l'as-tu appris ?" Du coup, c'est une escorte sympathique qui nous accompagnera, gardera nos sacs et nous guidera dans les salles les plus spectaculaires de la citadelle. Ce que l'on peut voir de la citadelle d'Hasankeyf, passées les premières terrasses où des restaurants de plein air proposent leurs brochettes, leurs buvettes et leurs jeux de tric-trac, c'est la tour-porche qui s'impose tout de suite aux yeux du visiteur. Le sommet de la tour a disparu. N'en restent que les deux tiers, dont nous admirons le bel appareil décoré de moulures. Le motif principal de ce décor est un bandeau cylindrique se terminant par une queue fourchue, évoquant vaguement la langue d'un serpent. Cela rappelle les dragons entremêlés qui ornent les mosquées et les tombeaux dans tout le Kurdistan, mais dont l'artiste n'aurait repris ici qu'une partie du motif, en le stylisant et en ne gardant que les lignes les plus abstraites. Sachant que les Kurdes, au rebours des prohibitions habituelles de l'islam en ce qui concerne la représentation figurée des êtres vivants dans les monuments et les lieux de culte, n'ont jamais hésité à sculpter dans la pierre hommes, animaux et créatures fantastiques, ce rigorisme serait exceptionnel. Des inscriptions arabes, dans une écriture très géométrique ornent aussi la paroi, tandis qu'une frise calligraphiée coupe la tour en son milieu. Après être parvenues au premier niveau de la citadelle, par un escalier taillé dans la roche et faisant le tour de la montagne, nous faisons face au premier palais. Ça et là, sous nos pieds, nous remarquons des trous profonds d'où s'échappent de la fumée : des cheminées sont encore actives, provenant des habitations les plus basses et nous veillons à ne pas atterrir brutalement chez l'habitant ! Du premier palais, il ne reste qu'une salle orientée vers la vallée et la ville d'Hasankeyf. De ce point de vue, le paysage est magnifique : à notre gauche, les deux turbeh ou tombeaux, et le pont ; sur la droite, les mosquées dont les minarets s'élancent au-dessus de la ville. Circulant entre les montagnes, les eaux du Tigre ont une couleur magnifique. Au XI° siècle Ibn Hawqual, un célèbre géographe musulman originaire de Haute-Mésopotamie, décrit la vue que nous avons sous les yeux : "Hisn Kayfa est une forteresse puissante et imprenable, car elle n'est accessible que par des gorges encaissées entre des montagnes, sauf du côté qui domine la rive occidentale du Tigre : ce sont donc des vallons et des défilés, où l'on pénètre difficilement. En bas de la cité on voit un faubourg peuplé, pourvu de bains, d'hôtelleries et de jolies demeures particulières : les édifices sont bâtis en pierre et en plâtre. De nombreux districts ruraux et des fermes prospères en dépendent." Levant les yeux, nous pouvons voir que tout est là, en place encore, la ville, le pont. Un autre historien, Ibn Shaddad, qui vivait à la fin du XII° siècle, parle des palais qu'abritait la forteresse, de la mosquée, d'un hippodrome et de terres cultivées, et de plusieurs autres constructions. C'était donc une ville à part, au-dessus de l'autre ville, ce que nous confirment l'importance et la splendeur des monuments qui restent. C'est un dédale de salles souterraines ou extérieures, dont les fenêtres s'ouvrent soudain sur le vide, à une hauteur vertigineuse, ou des pans de murs effondrés et béants semblent avoir été ouverts exprès pour laisser voir la vallée et les prés en fleurs. Nous passons dans des couloirs voûtés et sombres, évitons de justesse quelques chausse-trappes, dénichons au hasard plusieurs inscriptions arabes, enfouies depuis des siècles sous des couches de plâtres rajoutées par la suite, brusquement ramenées à la lumière du jour, par fragment. En nous enfonçant dans de simples trous sombres creusés dans le roc, nous débouchons souvent sur des salles splendides à coupole et décor sculpté. C'est dimanche aujourd'hui et de nombreuses familles se promènent, se prenant en photo sur le site. Elles parlent kurde, turc et même arabe. Beaucoup viennent nous voir et nous questionnent, intrigués par nos relevés et nos prises de vue. Ils nous parlent du barrage, de leur attachement à cette ville. Aucun d'entre eux ne veut partir, la plupart de ces familles occupent le site depuis des siècles. Elles semblent fonder leur dernier espoir sur la campagne internationale, dont le retentissement ne parvient pas à les rassurer tout à fait. Ils nous demandent de tout photographier pour montrer leur ville en Europe : peut-être pourrons-nous les défendre contre un appareil bureaucratique impitoyable, qui se soucie peu de la valeur historique et humaine d'un site. Le temps presse en effet car l'inondation est prévue en deux temps : c'est d'abord le nord de la vallée qui sera recouvert par les eaux, avec les deux mausolées et le pont bâti par les princes d'Hasankeyf. Puis viendra le sud, la ville elle-même, les grottes les plus basses. Ne resteront du site que les sommets, la citadelle aura les pieds dans l'eau et du village rupestre ne resteront que les cavernes supérieures. Et Hasankeyf, cette ville étrange et magnifique deviendra la "cité perdue" du Kurdistan, comme on commence déjà à la nommer. Le haut de la montagne, ainsi que les parties supérieures de la citadelle et quelques grottes habitées : c'est tout ce qu'il restera dans peu de temps du passé d'Hasankeyf, si le barrage d'Ilsu est construit. Sandrine Alexie - Avril 2000 |
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Palais des Artoukides (12e).
Palais des Artoukides (12e). Le décor bichrome se retrouve sur beaucoup de constructions dans la région, ainsi qu'en Syrie du Nord (citadelle d'Alep).
Certaines des habitations troglodytes seraient occupées depuis l'époque akkadienne (3e millénaire avant J.C.).
Vallée nord – Vue du Tigre.
Turbeh (mausolée) de Zaynal Beg, prince turcoman dont le père régna sur un empire qui s'étendait jusqu'aux marches de l'Indus.
Minaret de la mosquée al-Rizk (1409).
Pont construit sous l'émir Fakhr ad-Din Kara ibn Daoud en 1116.
Minaret de la mosquée Sulayman (13e- 14e).
Au XIXe siècle, Hasankeyf fut fouillée par le voyageur anglais Taylor. Mais la région fut interdite aux étrangers durant presque tout le 20e siècle. Aujourd'hui encore, elle reste difficile d'accès et les autorités turques sont réticentes à laisser photographier le site.
Hasankeyf est une région rurale dont l'activité économique reste traditionnelle.
Le premier palais est situé dans la forteresse qui domine au sud toute la ville. L'architecture est à la fois militaire et palatiale, les voûtes sont constituées de tubes creux de terre cuite qui isolaient les salles des températures extérieures, souvent extrêmes et empêchaient les bruits de la citadelle de résonner dans la vallée.
Tour-porche de la citadelle Epoque artoukide (12e).
Ce motif de "queue de dragon" figure sur beaucoup de monuments kurdes ainsi que sur les objets d'art (bronzes, céramiques…).
Vestiges du 2e palais (12e– 14e).
Coupole effondrée de la mosquée.
"Il n'y a qu'un Dieu et Muhammad est son envoyé".
Corridor de la mosquée de la citadelle. Une inscription arabe mentionne une date : 1394.
Habitation troglodyte.
Les Kurdes furent longtemps un peuple de pasteurs et de bons cultivateurs.
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