Le PKK(1) d'Europe réticent à l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne


 

Malgré les déclarations du HADEP (Parti de la démocratie du Peuple) - représentant politique des Kurdes en Turquie -  qui se réclame en faveur de l'intégration de la Turquie dans l'Union Européenne, il semble que les Kurdes d'Europe boudent le message de leurs compatriotes restés au pays.

Bien au contraire ces derniers temps, le PKK en Europe multiplie les déclarations visant à troubler les relations entre la Turquie et les pays européens ou incitant les Kurdes de Turquie à la révolte, malgré les appels répétés de leur chef, Abdullah Öcalan, qui se déclare en faveur d'une résolution pacifique de la question kurde et demande à la Cour Européenne des droits de l'Homme de statuer sur la régularité de son procès.

Pour ne citer que quelques exemples, à l'approche du 15 février, date anniversaire de la capture d'Abdullah Öcalan au Kenya, le Conseil de présidence du PKK a appelé "le peuple du Kurdistan" à faire campagne pour réclamer des droits culturels :  "Notre peuple doit déclencher un mouvement de revendications politiques. Des actions telles que des manifestations, des marches et des grèves, des fermetures de magasins, le boycottage des écoles (...) doivent être engagées dans un large et continu mouvement de révolte. Les répressions (qui en découleront) doivent être considérées comme un inévitable sacrifice à la lutte..."(2). Cet appel à la révolte n'a pas été suivi en Turquie.

Il y a quelque temps, un journal italien annonçait la parution d'un livre écrit par les avocats d'Öcalan, sorte de journal de prison tenu par le chef du PKK à Imrali et qui aurait été communiqué oralement à ses défenseurs. Un "Comité du Kurdistan" en Italie avait authentifié le témoignage d'Öcalan - sur quels critères ? - avant que les avocats ne diffusent un communiqué niant catégoriquement l'existence d'un tel ouvrage.

le 27 février dernier encore, lors d'une conférence de presse donnée par Francine Bavay (porte-parole des Verts) au siège parisien du mouvement écologiste, un représentant du PKK(3) a mis en accusation la Turquie dans le problème des réfugiés de l'East Sea. Il a notamment déclaré "C'est une réponse de la Turquie à la France après la reconnaissance par Paris du génocide arménien" et a également expliqué que la Turquie avait la "volonté de nettoyer le Kurdistan des Kurdes, ce qui est une façon à ses yeux de régler le problème"(4). On se demande en ce cas, pourquoi la Turquie ne commence pas par se débarrasser des Kurdes qui sont sur son propre territoire, ceux de l'East Sea venant d'Irak ou de Syrie!

Quel est l'intérêt des militants du PKK en Europe de mettre de l'huile sur le feu quand le HADEP en Turquie "demande la démocratie et la paix et souhaite devenir un parti représentatif dans la vie publique turque"(5)  et insiste pour  "que le problème kurde soit résolu de façon démocratique : la Turquie doit siéger à l’Union Européenne. (...) Nous pensons que cela contribuera à la démocratisation" (...) Donc, nous sommes favorables à l'accession de la Turquie à l'UE et nous, en tant que HADEP, sommes prêts à aider en ce sens"(6).

Depuis 1993, le PKK - considéré en France, en Allemagne et en Grande Bretagne(7) comme une association terroriste - milite en faveur de la suppression de nos textes de loi de certaines dispositions qui empêcheraient toute organisation kurde sur le territoire français. Des associations françaises relaient régulièrement le message, ainsi que des représentants politiques : "Francine Bavay (porte-parole des Verts) a demandé l'abrogation d'un article de loi qui interdit l'existence légale des mouvements kurdes en France..."(4). Or, rien n'empêche les Kurdes, ainsi que toutes personnes en situation régulière sur le territoire français, de se regrouper en associations, qu'elles soient culturelles ou humanitaires. Les exemples sont nombreux et les associations dont les dirigeants sont étrangers ne manquent pas, y compris dans la diaspora kurde.

Pourquoi cela pose-t-il un problème au PKK ? Il y a peut-être un début d'explication dans le fait que celui-ci, bien que se prétendant représentant des Kurdes de Turquie préfère ne pas répercuter leur message. Il est d'ailleurs souvent étonnant de discuter là-bas avec des Kurdes et de retrouver de retour en France un discours différent attribué aux mêmes personnes ! L'explication est simple si on a la possibilité de communiquer sans intermédiaire : en effet, presque toutes les interviews ou déclarations de représentants kurdes vivant en Turquie, et qui s'adressent aux pays européens, passent par l'intermédiaire d'un traducteur...  Pour preuve, l'intervention d'Osman Baydemir, responsable de la Ligue des Droits de l'Homme (IHD) à Diyarbakir, lors du colloque sur la question kurde organisé à Paris à l'Assemblée Nationale en mai dernier : à une remarque d'un militant du PKK qui s'insurgeait contre les conditions de détention d'Öcalan à Imrali, Osman Baydemir a répondu que des milliers de prisonniers en Turquie subissaient des conditions d'incarcération dramatiques. Il l'a d'ailleurs confirmé en septembre dernier à Diyarbakir, sans traducteur(8), et sans jamais évoquer le cas personnel du leader du PKK, demandant simplement que la Turquie respecte les critères de Copenhague, ce qui est loin des propos que lui faisaient tenir les Kurdes en Europe !

Pourquoi le PKK ici va à l'encontre de la volonté des Kurdes qui vivent en Turquie - et agit ainsi à leur détriment - en ce qui concerne l'adhésion de celle-ci à l'Union Européenne en tentant plutôt d'accentuer les tensions existantes ? La Convention du  27 septembre 1996 relative à l'extradition entre les Etats membres de l'Union européenne apporte une réponse. En effet, elle "renforce la détermination des Quinze de rejeter toute possibilité de refuser l'extradition pour une infraction de type terroriste, aurait-elle une nature ou une inspiration politique très marquée. Elle dispose que les Etats de l'Union ne peuvent émettre aucune réserve favorable à un tel refus, dès lors que les infractions concernées sont de nature terroriste ou procèdent de faits qualifiés de conspiration ou d'association de malfaiteurs en vue de commettre une ou plusieurs infractions de cette nature (art. 5-2) (9)". En résumé le caractère éventuellement politique d'un acte terroriste ne peut être invoqué par un Etat membre pour refuser à un autre Etat membre l'extradition demandée par le second, même s'il concerne l'un des ses ressortissants.

Vu sous cet angle, les représentants du PKK en exil n'ont pas intérêt à ce que la Turquie accède à la qualité de pays membre de l'Union Européenne, d'autant que la France, l'Allemagne et la Grande Bretagne considèrent déjà cette organisation comme terroriste et illégale et l'ont interdite sur leurs propres territoires. Les dirigeants du PKK européen sont donc conscients qu'aucun pays de l'Union ne pourrait les protéger d'une demande d'extradition par la Turquie qui a juré d'éliminer leur parti qu'elle considère comme son ennemi public numéro un et qu'elle rend responsable de 15 ans de guerre, ainsi que de la mort de près de 36.000 personnes.

Roxane - Avril 2001

(1) Parti des Travailleurs du Kurdistan

(2) Özgür Politika, quotidien d'information en turc du PKK destiné aux Kurdes de la diaspora et disponible en anglais sur Internet

(3) Condamné en France fin 1998 à une peine de prison avec sursis pour "association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte terroriste"

(4) Reuters 27/02/2001

(5) Interview de Sefik Türk, maire HADEP de çarikli (Diyarbakir) - OFK septembre 2000

(6) Interview d'Osman Özçelik, élu Président général adjoint du HADEP lors de son congrès de novembre 2000 - Turkish Daily News 27 janvier 2001

(7) Depuis le 1er mars 2001 pour cette dernière

(8) Interview OFK septembre 2000

(9) "Le terrorisme", Yves Mayaud, Editions Dalloz - 1997

 


Sommaire