|
|
|
Éditorial août 2002 |
|
"Le passé est sans importance. Le présent est sans importance. C'est avec l'avenir que nous devons traiter." Oscar Wilde Les dernières réformes votées par le Parlement turc en faveur des droits de l'homme pour permettre à la Turquie de se rapprocher des critères de Copenhague ont été unanimement saluées, même si dans un deuxième temps, certaines réactions laissent supposer que tous les États membres de l'U.E. ne s'attendaient pas à une rapidité qui les oblige à faire face à leurs engagements. Si la Turquie vient en effet de faire une avancée notable en alignant sa législation, elle attend en échange, d'ici la fin de l'année, que les Européens tiennent leurs promesses et fixent un calendrier pour ses négociations d'adhésion, d'autant que le prochain rapport régulier qui doit être publié en octobre ne peut manquer de noter des progrès significatifs. Il ne faut cependant pas oublier qu'en cas de déception sur les réelles intentions de ses partenaires, elle est capable de reculer bien plus vite encore qu'elle n'a avancé. Dans ce contexte, il va être d'autant plus important de faire admettre à la susceptibilité turque qu'elle devra donner d'autres preuves de sa bonne volonté à l'Europe, en concrétisant notamment le vote de ses députés sur le terrain, ce qui risque de ne pas être simple quand on voit les déclarations d'Ecevit qui a tenté de bloquer des élections anticipées avec comme principal argument qu'elles risquaient de permettre aux Kurdes (officiellement 12 millions de citoyens turcs) d'avoir des représentants au Parlement. Et il ne s'agit pas là que des propos d'un premier ministre qui a peu de chances d'être réélu et qui tente ainsi de garder le pouvoir le plus longtemps possible : il n'y a qu'à observer les touristes turcs qui visitent le Sud-est et agissent en parfaits voyageurs étrangers, ou la police locale qui se comporte en force d'occupation du "Kurdistan", n'hésitant pas même à expliquer que dans cette partie du pays, il n'y a pas de Turcs. On peut en effet se poser des questions sur la réelle volonté démocratique de la Turquie pour qui, derrière le discours officiel, les Kurdes ne sont pas des Turcs, et qui menace toujours le HADEP (Parti de la Démocratie du Peuple) de fermeture : pourquoi la Cour Constitutionnelle qui devait statuer d'urgence sur le dossier en début d'année ne s'est-elle toujours pas prononcée ? L'épée de Damoclès qui met en danger depuis 1999 l'existence légale de ce parti, majoritaire dans le Sud-est, n'est pas de nature à assurer le jeu démocratique, surtout en période électorale, et cette situation est d'autant plus étonnante qu'elle fait celui du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan récemment rebaptisé KADEK, changement de nom sans incidence sur sa politique ou les méthodes employées), considéré officiellement comme l'ennemi public n° 1, et qui manœuvre en permanence pour tenter d'obtenir la mainmise totale sur la population d'origine kurde. Certes, le vote de certaines réformes déconcerte notablement la branche européenne du parti que ces décisions n'arrangent pas fondamentalement et qui doit improviser d'urgence un discours de rechange : avec quoi en effet alimenter dorénavant la propagande qui s'appuyait principalement sur la peine de mort visant Öcalan, ainsi que sur l'interdiction de droits culturels dont il n'a jamais eu que faire en réalité ? Il n'y a qu'à voir les réactions embarrassées de Media-TV (chaîne de télévision du PKK qui diffuse par satellite à partir de l'Europe) par exemple, dont un journaliste qualifie les réformes de "tout petit pas en avant" en précisant qu'il faut poursuivre la lutte, alors qu'en fait elles correspondent aux revendications au moins sur le papier, ou celles de la Maison kurde d'Alsace, prise au dépourvu, dont un membre s'est dit "soulagé" de voir Abdullah Öcalan échapper à la menace de la peine capitale... tout en se déclarant inquiet pour sa santé ! (source AFP). On appréciera au passage l'ironie de la réaction de la famille du leader kurde qui à l'annonce de l'abolition de la peine de mort, s'est empressée de célébrer la nouvelle - et de le faire savoir - en sacrifiant la vie d'un animal à cette occasion : en échange de celle de son précieux "agneau" ? Il devient en effet nécessaire d'édifier le public, quitte à recourir à des symboles éculés, car il va être de plus en plus difficile de remuer les foules maintenant que la tête du "Camarade Président Abdullah Öcalan" est sauvée, et que des droits culturels sont officiellement accordés aux Kurdes. Ceci, d'autant que les exactions du parti finissent par lasser aussi bien les politiques kurdes - pris en otage par le PKK d'un côté et perpétuellement menacés par la justice turque de l'autre, mais à qui paradoxalement chacun reproche de naviguer pour la partie adverse - que les "masses" qui doivent faire face à une situation économique catastrophique, au délabrement de leur société et se sentent laissées pour compte par leurs compatriotes et leur État. Le Sud-est est dans un tel marasme qu'il va devenir impossible à contrôler si des mesures ne sont pas prises de toute urgence pour soulager le sort de la population qui commence à se détourner de ses élus qu'elle accuse d'inertie, bien que ceux-ci n'aient aucun moyen de se faire entendre. En l'absence de représentants libres d'assurer leurs mandats et donc capables au besoin de canaliser la situation, la porte est grande ouverte à tout mouvement extrémiste : déjà, des jeunes exaspérés, sans repère et sans aucun espoir d'avenir, vont grossir les troupes de la guérilla (pour l'instant en position défensive) comme l'avaient fait avant eux leurs aînés pour lutter contre l'oppression. C'est aujourd'hui le chômage qui fait des ravages et les quelques "privilégiés" qui travaillent 12 à 14 heures par jour dans les grandes exploitations agricoles, le bâtiment ou la restauration, ne peuvent assurer leur survie et répondre aux besoins de toute une société avec un salaire moyen journalier n'excédant pas 2 €. Les dernières réformes, destinées à assurer plus de démocratie, sont évidemment les bienvenues, mais la situation se dégrade à une telle vitesse que bientôt elles seront complètement dépassées et n'auront plus la moindre utilité devant l'ampleur des problèmes à gérer, surtout si on considère qu'il y a une marge entre leur vote et leur application et qu'elles n'apportent de toute façon aucune réponse aux problèmes cruciaux immédiats. Là encore, l'Europe est concernée étant donné que le retour des réfugiés dans leurs villages d'origine - qui pourrait apporter un début de solution à la crise économique en permettant aux paysans de subvenir aux besoins vitaux - est bloqué par la Turquie qui craint que les candidats, dont beaucoup s'entassent actuellement dans des bidonvilles, ne portent plainte devant la Cour européenne des droits de l'homme pour obtenir la réparation des préjudices qu'ils ont subis. La nouvelle façade européenne de la Turquie risque fort de se lézarder rapidement si rien n'est fait dans le même temps pour consolider ses fondations, ce qui serait préjudiciable au pays tout entier, mais également à ses partenaires occidentaux(1) qui n'ont peut-être pas intérêt actuellement à ce que la région devienne instable. Roxane (1) La Turquie est devenue en juillet le premier débiteur du FMI (source : AFP) |