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Editorial janvier 2001 "Entre les lèvres et les dents, il avait plein de sable amassé ; et le sable, absorbant la salive, lui envahissait toute la bouche. Sur la terre battue de l’entrée, il se mit à cracher. Mais cracher ne servait de rien. Ce rêche lui restait, qu’il avait dans la bouche ; et sa bouche, même vidée et sèche, il la sentait parsemée de sable encore : tout comme si, lui sortant d’entre les dents, un sable nouveau, sans cesse et sans cesse, se fût reconstitué sous son palais."La femme des sables" - Abé Kôbô Le sable est un matériau insidieux. Plus qu’insidieux, il est tenace, pénétrant, invasif : par les dessous de portes, les interstices des fenêtres, il gagne le coeur des habitations, se glisse dans les vêtements, se mêle aux aliments. Vivre dans un lieu cerné par le sable, c’est être condamné à manger du sable, dormir dans du sable, vivre dans un univers de sable, sans rémission. Un grain de sable en appelle des milliers, des milliards d’autres qui finissent par tout envahir. On ne chasse pas le sable, on se laisse gagner par lui ou on le fuit. Plus difficile est de fuir un mouvement politique totalitaire pour se libérer de son emprise. Ainsi, la société kurde se laisse gagner et détruire plus par le totalitarisme qui prétend la défendre que par les années de guerre contre lesquelles elle a dû lutter. Il fallait exterminer «le féodalisme qui opprimait les masses» : on mit au point un appareil politique aussi performant qu’une Traban embarquée dans un Paris-Dakar, mais qui avait le mérite d’écraser efficacement l’individu, cette entité hautement suspecte. Il fallait «désaliéner l’homme kurde de ses fidélités familiales et tribales» : aux aghas locaux, on substitua dans l’esprit du paysan kurde un Guide Suprême(1) auprès de qui l’adoration que les sectateurs de Moon vouent à leur gourou semble un peu tiède. Et puis, tant qu’on y était - et avec des méthodes qui n'ont rien à envier à celles d'une secte - autant se débarrasser de toutes ces vieilleries sentimentales qui pouvaient encombrer l’Homme Kurde des temps nouveaux : le sens de l’honneur, la tolérance, l’amour de la poésie, le respect de l'amour, celui de la vie… Le totalitarisme, maladie du siècle éteint, est comme le sable : tenace, pénétrant, invasif. Cerné par lui, il est illusoire d’espérer garder une liberté intérieure. Il gagne l'esprit, grain par grain, bouche les oreilles, colle les paupières, crisse sous les dents, roule dans les plis des vêtements. Il reste longtemps vivace, même après sa défaite. Car avoir vécu, avoir pensé ou tenté de penser, avoir aimé ou tenté d’aimer, avoir été un être humain ou tenter de rester humain dans un système totalitaire, c’est souvent être condamné à mâcher ce sable jusqu’à la fin de ses jours. Il y a une façon de survivre qui vous gauchit à jamais. Penser, aimer, mourir même, rien n’a été préservé, rien n’est laissé intact. Celui qui prétend aujourd'hui vivre en homme libre, abandonner la mesquinerie et la lâcheté collectives actuelles pour vivre en fonction de valeurs plus humaines a peu de chances d'en sortir indemne : si la reprise en main ne réussit pas par la manière "douce", le système dont chacun se fait le complice plus ou moins volontaire n'hésitera pas à mettre en oeuvre des méthodes plus radicales avec la bénédiction des bien-pensant, gardiens de l'ordre et de la "moralité". Pour la société kurde, laminée par la guerre et la répression politique, le plus grand danger vient d’elle-même et de son triste héritage de guerre : l’intolérance politique, l'interdiction des sentiments, une aliénation sociale et intellectuelle qui afflige même les plus jeunes, et surtout la disparition de cette fierté kurde qui était si attachante parce que tendre, drôle et qui faisait de chaque Kurde le roi de sa montagne. Aujourd’hui, le "progrès" fait rage : il n’y a plus de rois, rien que des migrants ; il n’y a plus de montagnes : elles sont en cendres. Derrière les beaux discours d'appel à la paix et à la démocratie, derrière la façade qui dénonce le non respect des droits de l'Homme, des méthodes plus insidieuses et plus efficaces que celles des Turcs rongent et détruisent les valeurs fondamentales de la société kurde. Aujourd’hui, Mam et Zin sont toujours montrés du doigt et traqués, mais les poètes n’ont même plus le droit de les chanter... Allez, trêve de pessimisme, tout n'est pas encore perdu. Certains refusent la défaite et résistent devant l'effondrement de leur culture : à l'aube du troisième millénaire, un peu partout en Turquie et en Europe, des voix s'élèvent contre le totalitarisme. Une renaissance est toujours possible, et le sursaut vital qui a sauvé les Kurdes pendant des siècles peut surprendre tout le monde : peut-être en 2001 ?
Évidemment, on vous souhaite une bonne année... à tous ! Sandrine Alexie & Roxane (1) Toute ressemblance ou similitude avec des personnages existant ou ayant existé et enfermé(s) à Imrali serait fortuite (très) et involontaire... |