Editorial février 2001


"La mère en prescrira la lecture à sa fille." - La philosophie dans le boudoir, Sade.


Certains leaders sont dépités ! Nous parlons ici de ceux qui se sont appuyés sur les femmes... Depuis quelques temps, en effet, la déception s'installe. En Libye, Muammar al-Kadhafi voit se répandre le port du hijeb parmi ses concitoyennes, ce voile - islamique si l'on veut - quasiment tombé en désuétude il y a trente ans. Il peste aujourd'hui contre la réticence des femmes à user de leur droit d’expression : «Votre éducation est une perte de temps ! Vous êtes de vraies potiches !» (1). On le comprend, cet homme : lui qui s'était dressé contre la bigoterie corrompue des Émirats, de l'islam de Papa, avait tant compté sur ses bataillons de femmes, ses gardes du corps féminins... 

Et voilà qu'Abdullah Öcalan s'y met à son tour. Lui aussi, on le sent quelque peu déçu en ce moment : "Le corps de la plupart des femmes kurdes est mort, malodorant, froid et pataud. Elles ont l'âme terne, et aucune capacité intellectuelle" ; "Donnez la liberté à une femme et elle voudra être esclave (...) Chez nous, une femme ne peut s'éloigner de l'ombre de l'homme. Comment partager la liberté avec une personne si dépendante ?"(2). Finalement, malgré ses multiples tentatives en faveur de la libération de la femme kurde, il ne peut que constater son échec et (re)devient lucide. 

Au début, le calcul ne semblait pourtant pas mauvais. Il suffisait seulement de les persuader de leur sujétion familiale et sociale, en leur offrant de se libérer par l'entremise d'un leader bien-aimé, qui saurait les comprendre, qui les élirait entre tous. Pour vous affranchir des hommes, dévouez-vous à un seul, de façon inconditionnelle, absolue, volontaire !  Ces bataillons de militantes, masse docile, éperdue et fanatisée (comme toutes les masses), avaient l'avantage de ne pouvoir fournir aucune opposition dangereuse. En admettant même qu'une opposition féminine existât, quelle favorite a-t-on jamais vu comploter pour prendre la place du sultan ? Il suffisait alors de neutraliser les hommes, rivaux potentiels, mais qui n'avaient aucune chance au fond, car il ne s'agit plus d'affronter un homme,  mais un harem de quelques millions de femmes. Or, un harem, même de taille normale, on le soumet ou on se fait émasculer par lui. Des millions de femmes inconditionnelles, fanatisées, toutes regroupées autour du Père-Amant idéal, toutes à soumettre ou séduire...

Mais voilà, le vent tourne et les "libérateurs" sont mécontents. Non pas que les femmes se soient finalement avérées rebelles, peu fiables, gagnées par une idéologie déviante. Non, aucun risque de ce côté-là (hélas) ! C'est finalement le contraire qui se produit. C'est du moins ce qui transparaît des dernières déclarations de ces deux personnages politiques en qui on n'avait jamais soupçonné un attrait quelconque pour la liberté de penser. Mais trop c'est trop, il faut tout de même que les partisanes ne soient pas complètement lobotomisées, il leur faut quand même un minimum, de quoi leur permettre de remplacer définitivement leurs collègues masculins, sur qui on ne pourra jamais compter tout à fait. 

Or, s'il y a une chose contre laquelle, semble-t-il, même les plus grands hommes butent, c'est bien la soumission des femmes. Alors, demander aux femmes de libérer la femme ? De s'émanciper, d'émanciper leurs filles ? De leur permettre de vivre ? De se soutenir entre elles contre les hommes au lieu de s'entre-déchirer pour un homme ? D'instaurer un monde où les échanges entre les deux sexes ne seraient plus un enjeu de pouvoir et de mort, une monnaie de guerre, un tribut à payer aux parents, à la société, à ses dogmes, mais une alternative à la mort, une libération, une individualisation des corps, devenus sujets de plaisir et non plus masse "froide", "pataude" et reproductive ? 

Il semble bien que cela soit difficile. Une femme qui voudra s'émanciper ne pourra que se heurter toute sa vie durant à l'opposition furieuse et implacable des autres femmes : "Pour qui se prend-t-elle, celle-là ?". Malheur à celle qui prétend échapper à sa condition : à la moindre tentative pour sortir du rang, elle sera impitoyablement réprimée par "ses soeurs" qui trouvent souvent, elles, bien des avantages (inconscients ?) à leur rôle de "victime". Mieux encore, à la simple question : "Que pensez-vous des propos d'Öcalan sur les femmes kurdes ?", à part un : "Ignoble !" (3), nous n'avons récolté que des affirmations furieuses quand elles n'étaient pas tout simplement hystériques (4) : "Il n'a JAMAIS écrit ça !" ; "Il a TOUJOURS voulu libérer les femmes..."(5) ; "C'est un Complot International (décidément...) et en rapportant ces (ou ses ?) propos, vous insultez l'honneur du peuple kurde !" ??? La réaction la plus violente venant d'une "ex" du PKK qui nous a littéralement agressées et menacées en public (verbalement il est vrai : courageuse, mais pas téméraire loin de la protection du Parti), et a conclu rageusement : "Les Kurdes n'ont pas besoin des Européens, allez vous occuper des Africains !"(6).

Vous doutez encore ? Il n'y a qu'à observer les sociétés "traditionnelles" et celles qui le sont moins : ce sont principalement les femmes qui enferment les filles, les belles-mères qui martyrisent les brus, les mères qui mènent leurs filles à l'excision, elles encore qui font servir les fils par leurs soeurs. Quant au sexe, à la reproduction, ces moyens de tenir les hommes implacablement enchaînés à leur rôle de macho-tiroir caisse, ils servent finalement à fabriquer des soldats, de la chair à canon pour les dictateurs à qui la gente féminine prétend tout sacrifier. Allez au Kurdistan, en Turquie, en Palestine, en Israël, regardez les photos des morts que l'on montre partout, que les "mères des martyrs" brandissent à tout bout de champ, et demandez-vous pourquoi ce ne sont presque jamais les épouses que l'on exhibe de la sorte, mais toujours les mères qui s'approprient le culte du fils.

Il faut bien l'admettre : une femme qui n'a pas joui d'être femme permettra rarement à sa fille de le faire. Aussi, voilà ce que disent aujourd'hui les "dictateurs" pris à leur propre jeu  :"Femmes, encore un effort, si vous voulez être républicaines..."  

Sandrine Alexie & Roxane

 


 

Avec tout ça, on avait failli oublié : !

 


 

(1) National Geographic, novembre 2000

(2) "Comment vivre" rédigé en 1996 et édité en Turquie en décembre dernier (source : AFP)

(3) Ouf !

(4) Du grec hustera, nous précise "Le Petit Larousse" qu'on ne peut décemment soupçonner de faire partie du "Complot International" ! 

(5) De quoi se plaignent-elles alors ? Depuis le temps et avec son pouvoir quasi-absolu, Öcalan n'aurait pas réussi ?

(6) Elle a la mémoire courte, aussi bien pour elle que pour son Dieu vivant ! Souhaitons pour Öcalan que la Cour Européenne des Droits de l'Homme ne soit pas du même avis... 


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