Éditorial Février 2003


Mamma, li Turchi !(1)

«La guerre ! C'est une chose trop grave pour la confier à des militaires.» - Georges Clemenceau


Saywan Barzani - Photo RoxaneDepuis le temps qu'on se promettait de passer les voir la semaine prochaine, on a enfin réussi à bloquer un après-midi !

Donc, direction la représentation parisienne du gouvernement du Kurdistan irakien, où malgré le fait que nous n'avons pas pris de rendez-vous et qu'ils sont pas mal occupés en ce moment, c'est Saywan Barzani qui nous accueille.

Ca tombe bien, le mieux pour savoir où en sont les Kurdes d'Irak étant effectivement de le demander directement aux représentants des Kurdes d'Irak, plutôt que de suivre aveuglément les avis des spécialistes en tous genres de la question kurde (à quelques rares exceptions près, on sait ce qu'ils valent sur la Turquie) !

Alors tout d’abord, une très bonne nouvelle qui est passée pratiquement inaperçue, mais que l'OFK ne pouvait manquer de remettre à sa vraie place dans le contexte international, d'autant qu'elle va booster le moral des troupes : la talentueuse équipe de foot d’Erbil a battu Kirkouk 6 à 1. On oublie en effet trop souvent de rappeler que les Kurdes ont une équipe de 1ere division ! Vous allez nous dire que Kirkouk est kurde aussi. Oui, certes, mais voilà : pour cause d’arabisation forcenée de la ville, l’équipe de foot est arabe. Donc la prochaine fois, si Kirkouk veut avoir une chance de l'emporter, il faudra que son sélectionneur pense à mettre du Kurde dans son moteur...

Autre nouvelle de taille : le journaliste (télé) présent - qui est venu demander des infos pour préparer le voyage de son équipe - ne pourra pas sur place obtenir d'interview du leader kurde dont la photo est accrochée dans le bureau : Mustafa Barzani ! Quand on pense que leur job, c'est d'informer l'opinion publique...

Ils ont bouffé du lion ces derniers temps les Kurdes d’Irak, et pas juste pour le foot : ils viennent tout bonnement d'interdire aux Turcs d'entrer au Kurdistan avec leurs chars ! De mémoire de général turc, on n'avait jamais vu ça, d'autant que l'autorisation avait été demandée poliment et dans les règles.

Les Kurdes - à la stupéfaction douloureuse des valeureux fils du Touran - ont non seulement refusé de rendre ce léger service pourtant si naturel et légitime entre voisins, mais ont en plus menacé l'armée turque de se défendre si elle passait outre, ceci au mépris des règles de la plus élémentaire courtoisie !

Devant ce manque évident du sens de l'hospitalité, un officiel de l'armée turque qui avait pourtant bien précisé qu'il ne s'agissait en aucun cas d'une invasion, simplement de passer la frontière avec des chars et de stationner quelques temps dans le coin (NDLR : pour pique-niquer ?) a tenu à rappeler : "Mais on ne voulait pas rentrer sans votre accord, on a demandé la permission !".

Du coup, les Texans se grattent le crâne (sous le stetson caché sous le casque militaire), sentant confusément que tout cela ne va peut-être pas être très simple à gérer, après. Heureusement (pour eux), les Texans sont de grands optimistes et ont pleinement conscience qu'ils sont dans le camp du Bien, celui qui triomphe toujours. Quand on est dans le camp du Bien, voire le Bien lui-même, on finit toujours par tout arranger et par réconcilier les gens... C'est connu, il n'y a qu'à observer le conflit israélo-palestinien pour le constater !

Les Turcs avaient pourtant avancé des arguments béton à l'appui de leur demande et pour en justifier le bien-fondé.

Tout d’abord, il y a des Turkmènes qu'il convient de protéger au Kurdistan d’Irak. Des Turcs, donc de malheureuses minorités condamnées à vivre en territoire majoritairement kurde et dont les droits nationaux seraient injustement bafoués depuis au moins l’An Mil... Un million, prétendent les Turcs ! 8.000 tout au plus, rétorque le représentant du GRK à Paris : «Ils sont là depuis 14 ans, très dispersés, et au surplus 6 à 7.000 d'entre eux sont pro-kurdes(2)». Ils jouissent au Kurdistan d’Irak de plus de droits et d’autonomie que les Kurdes de Turquie en Turquie : ils ont deux chaînes de télévision quand les Kurdes de Turquie peinent à avoir leurs médias, leurs écoles où l’on enseigne leur langue, leurs journaux, et 12 partis politiques...

Ces légers détails n'aidant pas beaucoup les Turcs à convaincre le GRK de l'utilité de leur présence dans la région, ils n'ont pas tardé à ressortir l'argument massue justifiant leur insistance à vouloir envahir – pardon, protéger – le Kurdistan d’Irak : oui, pro-té-ger ! Et contre un adversaire de taille, puisque qu'il s'agit du PKK, alias KADEK, à qui on peut faire confiance quand il s'agit de rendre de menus services à la Turquie.

Depuis 1994, les Turcs ont multiplié les incursions au Kurdistan irakien, sous prétexte de liquider les bases du PKK, apparemment sans grand succès donc ! Quinze ans de tentatives pour s'en débarrasser chez eux n'ont d'ailleurs pas plus obtenu le succès escompté si l'on en croit les dernières dépêches et les sempiternelles menaces d'Osman Öcalan - qui accessoirement détiendrait à lui seul les comptes du PKK/KADEK (NDLR : ce qui expliquerait effectivement bien des choses) représentant le budget annuel du GRK... On voit assez mal dans ces conditions comment la Turquie pourrait protéger les Kurdes d'Irak contre une menace devant laquelle elle n'arrive pas à faire face à l'intérieur de ses propres frontières.

De plus, les troupes du KADEK (enfin ce qu’il en reste si l’on exclut les déserteurs et les prisonniers pour déviance politique) seraient principalement retranchées en Iran, et représenteraient environ 3.000 "combattants", malgré la propagande inflationniste du parti qui les a fait se multiplier singulièrement en quelques semaines : la presse est passée brusquement de 5.000 à 10.000 ! La Turquie pourrait peut-être commencer par "protéger" l’Iran pour en venir à bout ? Ceci, d'autant qu’il ne resterait pas plus de 150 PKK complètement paumés au Nord de l'Irak, mais dont l'obligeante présence fournit un prétexte opportun à l’Etat-Major turc pour passer la frontière.

Autre argument des Turcs : la guerre risquerait de provoquer un afflux de réfugiés kurdes en Turquie. Or, si en 1991 les Kurdes d’Irak ont effectivement afflué en Turquie, c’est qu’il n’y avait pas d'autre lieu pour les recueillir et les protéger avant la frontière. Depuis, le Gouvernement Régional du Kurdistan a reconstruit 3.500 villages, des hôpitaux, 2.800 écoles, des bâtiments publics qui peuvent recevoir les réfugiés comme nous le confirme Saywan, quand bien même ils viendraient des zones kurdes contrôlées par Saddam Hussein. D’ailleurs, certains ont déjà rejoint la région sous administration kurde plutôt que de tenter de passer en Turquie.

Donc, objection logique du GRK : si les Turcs ont si peur de voir investir leurs frontières par des réfugiés kurdes, ils n’ont qu’à bien les garder (leurs frontières, pas les Kurdes). Après tout, ils savent faire, puisqu'ils ont déjà fermé dans le sens Silopi/Zakho (et ça occuperait les chars prévus pour entrer au Kurdistan) : même les journalistes ne peuvent passer. D’ailleurs accessoirement, on se demande pourquoi les Américains veulent aussi passer par là : ce n’est pas le plus court chemin pour Bagdad !

Bref, récapitulons : il est certain que les Turcs veulent entrer au Kurdistan d’Irak parce qu’ils ne supportent pas l’idée d’un état kurde si proche de leurs propres régions kurdes, ce n’est un secret pour personne. Mais il est certain aussi que la majorité des Turcs – y compris la classe politique – ne veut pas de cette guerre, d’autant que la Turquie n'a rien à y gagner. En plus de 15 ans, elle n’a pas réussi à venir complètement à bout d'une guérilla qu’Öcalan ne se souciait pourtant guère d’armer et de nourrir convenablement, alors un pays entier de Kurdes habitués à vivre libres et à se battre contre plus méchant qu’un jandarma ?

Pour mater les Kurdes d’Irak, il faudrait utiliser les mêmes méthodes que Saddam Hussein, et la Turquie pourrait difficilement se le permettre : les observateurs internationaux risqueraient en effet d'être plus sourcilleux et plus virulents sur les agissements turcs en terre irakienne qu’intra muros. De plus, il serait difficile d’admettre l’entrée dans l’UE d’une Turquie enlisée dans une nouvelle guerre coloniale, d'autant que son prochain rendez-vous européen, c'est en 2004, c’est à dire l’année prochaine…

Il serait bon que l’Europe - y compris les voix qui se sont prononcées pour un contrôle exigeant des avancées démocratiques turques - s’exprime fermement à ce sujet et fasse comprendre à son futur partenaire qu’il faut choisir : s’intégrer à l’Ouest ou se fourvoyer au Sud.

Que la Turquie intègre l’UE, que ses Kurdes, comme ses autres minorités, bénéficient de la liberté de culte et de langue dont bénéficient tous les citoyens européens, et qu’elle laisse les Kurdes d’Irak s’arranger avec les autres Irakiens sur les modalités de leur futur gouvernement. Ce serait nettement plus profitable que de remettre la pression sur le Sud-Est qui n'a eu que trois mois pour reprendre espoir et qui est brusquement replongé dans l'oppression, avant même que la guerre contre l'Irak soit déclarée ! Le nouveau gouvernement avait pourtant annoncé qu'il montrerait aux Européens que la Turquie était capable de remplir les critères de Copenhague un an avant la date fixée, soit fin 2003. Alors ?

Sandrine Alexie & Roxane
D'après un entretien du 26/02/2003 avec Saywan Barzani, représentant PDK (Parti Démocratique du Kurdistan) du Gouvernement Régional du Kurdistan (GRK)

(1) Titre emprunté de façon éhontée à Gabriel Matzneff, mais il nous pardonnera s’il se souvient de sa visite à l’émir Bedir Khan le 31 janvier 1964 (L’archange aux pieds fourchus, La Table Ronde). Retour au texte

(2) "Une partie des Turcomans du Kurdistan irakien se dit opposée à une opération militaire turque au Kurdistan et refuse de servir de prétexte à une intervention turque qui risquerait de se retourner contre eux (...) "Nous avons la même position que les Kurdes sur la question", affirme Jawdat al-Najar, ministre turcoman chargé des questions de sa communauté au sein du gouvernement d'Erbil, dans la région contrôlée par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK). S'il le faut, "les Turcomans se battront contre les Turcs avec les Kurdes", n'hésite-t-il pas à ajouter alors que le ton monte entre responsables turcs et kurdes (source : AFP - 05/03/2003) Retour au texte


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