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Editorial juin 2001 "Je suis libre parce que je cours toujours" - Jimi Hendrix
Tombeau pour un renard Quand tu es né, tu étais un renard. Un homme-renard. Enfant tu avais déjà ce nez long et pointu, ces yeux vifs et malicieux à l'éclat de braise, ce corps gracile et souple comme une flèche, toute une fragilité alerte qui dès lors et pour toujours te marquait aux yeux des hommes comme une bête de proie promise à la fuite. Tu es un renard toujours poursuivi par les meutes des hommes. Les uns veulent te déchiqueter, ce sont les hommes-chiens, les autres veulent simplement t'enfermer et t'exhiber ensuite, bête soumise au collier, flamme pour toujours encagée. Tu as fuis, toujours, pour être libre. Ta vie est une longue course hachée, en zigzag, en détours, en ruse, pour échapper au collier et aux chiens. Petit renardeau tu as mis du temps à comprendre ta nature, car tu es né renardeau dans un monde de petits dogues. Tu te battais comme eux, et plus qu'eux encore, tu te battais toujours et tu étais battu, au village, à la ville, à l'école tu étais toujours battu et puni.
Un jour tu as compris. Tu as découvert les armes des renards contre le monde des hommes et des chiens : la fuite et la ruse. Il ne servait à rien de dire "non", ils étaient tous plus nombreux et plus forts que toi. Tu étais seul, ils étaient tous. Ta famille voulait que tu sois riche et toi tu étais déjà poète. Ils ont dit "tu seras ingénieur, mon fils". Tu n'as pas dit non, tu as appris que tu ne savais dire non, que ce n'était pas là ta nature, tes crocs de renard. Ce sont les dogues qui grondent, se battent, et finissent par se soumettre. Tu as souri et tu t'es laissé docilement emmené en ville. Au dernier moment, tu leur as souris, avec ton sourire de miel, et tu les as berné, tu ne t'es pas inscrit là où ils voulaient. Tu as appris à être poète, et sous leurs hurlements tu te taisais, tu fuyais, ne jamais affronter les dogues. Tu as grandi et tu faisais ce que tu aimais et tu avais beaucoup d'avenir. Naturellement, on voulait te marier ; "tu seras un homme, mon fils", et le nouveau collier qui te menaçait alors, c'était cela, femme, enfants, cris, pleurs, argent, robe, bijoux, dettes, enfants encore, mariages à gérer, la famille comme une pieuvre gigantesque, séculaire, des tentacules partout. Tu t'es enfui, là encore. Tu es entré dans le Parti. Là il n'y avait pas de famille qui tienne, pas d'avenir, pas de femmes, pas d'enfants. C'était d'autres règles, aussi dures, à travers desquelles il fallait passer. Un monde totalitaire dans lequel les gémissements familiaux n'avaient plus cours "mon fils, mon mari, ma mère, mon père !", mais étaient remplacés par d'autres : "masses opprimées, femmes opprimées, martyrs valeureux, vaillants guérilleros !" Tu avais sauvé ton corps, et maintenant tu t'employais à sauver ton esprit : matraquage totalitaire, mensonge, délation, surveillance continuelle, chacun étant l'ennemi de l'autre, auto-critique, viol de l'âme, qu'est-ce que l'âme d'ailleurs, il n'y a rien, nous sommes les instruments dépersonnalisés de la révolution des masses et de la libération du peuple. Tu n'as pas perdu ton âme. Tu as souri, tu as triché, louvoyé, tu étais brillant, suspect, insaisissable, à la fois contre et dans le système, à la fois dans les plus hauts cercles du parti mais aussi l'éternel négateur, renard roulant dans la farine le roi lion, toujours à portée des crocs des dogues de la cour, mais assez souple pour les éviter, d'un coup de rein. Puis le Parti s'est effondré, retourné contre lui-même, menaces, épuration, tribunaux populaires, les dogues se mangeaient entre eux. Toi le renard tu as souri, avec gentillesse, tu étais si docile et si doux, avec ton sourire de miel, et au dernier moment, tu leur as faussé compagnie. Tu étais seul, et la course commençait à être longue. Tu n'étais plus un jeune renardeau plein de santé. Tu avais vieilli et tu étais malade. Tu avais faim, tu étais sans toit, sans soin. Tu étais traqué et une famille t'a recueilli, une famille qui était la Famille, tentaculaire, internationale, la Mafia des familles, la Mafia féminine, la Mafia des mères et des filles qui pleurnichent, une Mafia gémissante qui ne donne jamais rien pour rien et où les hommes ne sont que des pantins tiroir-caisses, payant pour tout, et tu vas payer à jamais, et on te le répète, c'est parce que l'on t'aime, c'est pour ton bien, tu n'es plus nomade, ne fais plus de peine à ta famille, tu as fui si jeune mais ils te rattrapent renardeau et le collier est tout près : il n'y a pas de liberté possible, tu es seul et ils sont tous.
Sandrine Alexie |