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Éditorial février 2002 |
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"Le
vent était venu. Ce n'est pas la nature qui a horreur du vide, ce sont les sociétés humaines. Enlevez à un monde, à un peuple, sa culture et toutes ses références : il ne restera pas longtemps sans cadres. Un peuple déraciné, sans repère, ne pourra pas s'assimiler à une autre société et ne sera pas plus capable de s'en recréer d'autres, car on ne fonde jamais une culture à partir de rien, on transforme ou on prolonge seulement ce qui a été. Ce peuple devient alors la proie facile de n'importe quel système - qu'il soit totalitaire ou mafieux - qui se nourrit justement d'un renversement ou d'une absence totale de valeurs. Ainsi, les Kurdes de Turquie dont la culture et le passé ont été détruits par un régime turc répressif, puis par le dogmatisme totalitaire du PKK, sont maintenant en passe d'être gangrenés, parasités, récupérés par la mafia. En effet, pour des millions d'entre eux, l'appartenance à ce peuple ne veut plus rien dire. Leur culture reposait sur une organisation tribale et paysanne et il n'y a plus de village, il n'y a plus de villageois, seulement des réfugiés qui s'amassent dans les bidonvilles de Turquie ou les banlieues d'Europe. Il suffit de voir, à Istanbul ou Ankara, les petits cireurs de chaussures ou les vendeurs de lacets ou de mouchoirs : beaucoup sont des enfants de Kurdes, parlant un épouvantable sabir, mélange de mots turcs et kurdes, eux-mêmes incapables d'en discerner l'origine. Les parents ? Ils sont morts ou en prison, ou bien ils mendient eux-mêmes dans les rues, leur situation le plus souvent dramatique les rendant totalement incapables de transmettre les valeurs et la culture paysanne ancestrales dont ils sont les derniers dépositaires. Quant aux gosses, ce sont d'évidentes futures recrues pour la prostitution, la vente de drogue ou toutes autres activités illégales, donc rentables, exploitées par des cercles peu scrupuleux. Est-ce que les réfugiés d'Europe y échappent ? Pas plus qu'ils n'ont échappé à la guerre. Là où le PKK - affecté par la perte de la majorité de ses militants - ne peut plus guère se permettre un racket trop visible, la mafia s'approprie le terrain. En fait, ce sont les mêmes : des ex-militants reconvertis dans les "affaires". Les trafics "honorables" et "l'impôt révolutionnaire" avaient au moins le mérite d'afficher un objectif avouable : le financement de la guérilla qui devait libérer les Kurdes de l'oppression. Mais à présent qu'il n'y a plus de guérilla, que les bureaux politiques s'enlisent dans leurs contradictions et l'incapacité de s'affranchir d'une pensée politique totalitaire et obsolète, la collecte continue. Les réseaux sont à la base les mêmes que ceux mis en place par le PKK, avec les mêmes passeurs, les mêmes circuits, les mêmes rançonnés. Ils ont simplement évolué pour se professionnaliser et répondre aux exigences nouvelles du marché : aux trafics d'armes et de drogue s'ajoutent désormais les nouveaux produits que sont les enfants, la prostitution et les réseaux de passeurs. Et ceux qu'Öcalan dénonçait lui-même récemment comme étant des "profiteurs de guerre" n'ont plus besoin de la lutte pour prospérer. Tirant avantage de la crédulité des masses et du système instauré par le Parti, il suffit de prétendre faire de la politique ET des affaires. Mieux, sous couvert de servir la politique, il est aisé d'acheter un commerce, un journal, un restaurant... une élection qui permettra - sous prétexte de représentation - de faire régulièrement et en toute "légitimité" le grand tour européen entre Istanbul, Cologne, Bonn, Paris, Ankara... Le recrutement des agents pose moins de problèmes que celui des militants qu'il fallait convaincre du bien-fondé de la cause, et se fait naturellement par entraide entre membres du Parti-mafia : "Si tu ouvres tel magasin pour vendre à Paris des produits que tu nous achèteras en Turquie, le Parti te soutiendra" (traduction : te fournira les fonds et les appuis nécessaires contre un "modeste" pourcentage de ton chiffre d'affaires et la possibilité de blanchir ses capitaux). Au besoin, la menace et les meurtres viendront à bout des plus récalcitrants. Naturellement, les quelques purs incorruptibles qui s'obstinent à faire de la politique se retrouvent peu à peu encerclés dans leur propre parti, menacés, tenus en échec et en minorité et parfois séquestrés par ces nouveaux élus, si fortuitement entrés en politique ou "élus" bien à propos à des postes de Direction après l'arrestation d'Öcalan et l'arrêt des combats. Aujourd'hui, les vrais dirigeants sont ceux qui tiennent leur pouvoir de l'argent et de la compromission, pas d'élections légitimes : côté scène, gentils "élus" en discrète représentation en Europe ; côté cour, mafieux faisant régner la loi du Milieu dans les bureaux politiques. Même Abdulhah Öcalan, peu coopératif et cerné par des avocats à la solde de l'État turc ou du Milieu - et ne voyant pas son intérêt dans ces trafics - est habilement évincé au profit d'un frère peu charismatique, mais malléable et dont l'immense avantage est de porter le même nom de famille que son aîné, les masses avec le temps et le matraquage d'une propagande efficace finissant par prendre les paroles de l'un pour celles de l'autre. Quant aux dissidents du PKK, traqués par leur ancienne organisation, par les polices européennes, les menaces d'extradition, sans moyens de subsistance en Europe, ils ne peuvent d'évidence que se faire récupérer par leurs anciens camarades qui se sont reconvertis avant eux dans les "affaires". Mais là où les anciens fugitifs du PKK avaient trouvé à s'abriter sans contrepartie dans leur famille ou chez des compatriotes, la mafia ne donne jamais rien pour rien. Logés, payés, "protégés" par le Milieu certes, mais à condition de ne jamais en sortir, d'y travailler, de s'y marier, en fait d'épouser le Milieu, de lui jurer fidélité et assistance, sachant que ce type de mariage ne peut être résilié par aucun divorce, seule la mort - parfois très opportune - d'un des conjoints affichant des velléités d'indépendance pouvant provoquer sa dissolution. Ainsi, les Kurdes peu à peu apprennent d'autres valeurs que les anciennes règles du féodalisme si décriées. La peur et la soumission en place du courage et du militantisme, le meurtre sous couvert de "crimes d'honneur", l'intimidation dans "l'intérêt de la cause", le flicage permanent pour éviter les fuites (essayez donc de rencontrer seuls, en tête-à-tête les vrais politiques), l'interdiction de quitter le "Parti" ou d'avoir des relations en dehors de celui-ci... et le "buisiness" s'abritant derrière la politique. Le PKK avait pour objectif de casser l'ancien système tribal kurde. Bientôt, les Kurdes n'appartiendront plus à aucune tribu, mais seront tous membres de la Grande Famille - au moins ceux des diasporas turque et européenne - s'ils sont du "bon" côté, et victimes exploitables et exploitées par un système peu scrupuleux pour les autres. Sandrine Alexie & Roxane |
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