Editorial mars 2000


"Les deux camps ont fait du peuple kurde une cible pour la flèche du destin" - Ahmedê Khanî (tr. Joyce Blau)


Les couleurs du printemps kurde sont au nombre de trois : vert, rouge, jaune. On dit que c’est le vert des montagnes, le rouge des fleurs dans les montagnes de printemps, et le soleil du printemps.

Au Kurdistan, ce sont des couleurs proscrites, elles aussi, comme la langue, la musique, le peuple kurde en général. Mais peut-on interdire les montagnes, les fleurs et soleil  ? On dit aussi que ces couleurs sont celles des montagnes la douleur et le sang, le feu de la guerre : vert, rouge, jaune.

On traque ces couleurs partout au Kurdistan : dans les feux de circulation, dans les écharpes de laine que portent les écoliers, sur les sacoches des mulets. On traque ces couleurs, on change les feux, on arrache les écharpes des écoliers, on bat les mulets. Mais le vert, le rouge, le jaune se trouvent partout.

Au Newroz (Nouvel An : 21 mars), on se met à danser dans les rues. Le premier jour de l'année est hors-la-loi lui aussi. Qu’importe ! Comme les Kurdes sauvés par Kawa le Forgeron, au moins pour ce jour il faut danser. Et les Kurdes dansent en sachant qu’à la fin ils seront tout de même rattrapés par Zohak.

Les Kurdes dansent la ronde et autour les soldats observent. Tirer, ne pas tirer ? Tirer ?

Une année, un tout jeune adolescent, pris par cette folie de printemps, a empoigné un foulard aux trois couleurs, vert, rouge, jaune, et a tournoyé sur la place, toupie fragile, fleur des montagnes, boule de lumière, météore, oiseau de feu plus brillant que le Simourgh, trois couleurs, cible, cible, cible.

Peut-on tuer les montagnes, les fleurs, le soleil ? Oui, on peut. Le soldat a tiré et le danseur est tombé. Une pluie de feu et de sang sur les montagnes, les fleurs, le soleil. Le garçon est tombé et ne s'est pas relevé. Le vert, le rouge et le jaune ont terni et se sont mélangés dans la poussière et le sang.

Sandrine Alexie 


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