Les couleurs du
printemps kurde sont au nombre de trois : vert,
rouge,
jaune. On dit que c’est
le vert
des montagnes, le
rouge des fleurs dans les montagnes de printemps, et
le soleil du
printemps.
Au Kurdistan, ce sont des couleurs proscrites, elles
aussi, comme la langue, la musique, le peuple kurde en général. Mais peut-on
interdire les montagnes,
les
fleurs et
soleil
? On dit aussi que ces
couleurs sont celles des
montagnes la douleur et le sang,
le feu de la
guerre : vert,
rouge,
jaune.
On traque ces
couleurs partout au Kurdistan : dans les feux de circulation, dans les
écharpes de laine que portent les écoliers, sur les sacoches des mulets. On
traque ces couleurs, on change les feux, on arrache les écharpes des
écoliers, on bat les mulets. Mais le vert,
le
rouge, le
jaune
se trouvent
partout.
Au Newroz (Nouvel
An : 21 mars), on
se met à danser dans les rues. Le premier jour de l'année est hors-la-loi
lui aussi. Qu’importe ! Comme les Kurdes sauvés par Kawa le Forgeron, au
moins pour ce jour il faut danser. Et les Kurdes dansent en sachant qu’à la
fin ils seront tout de même rattrapés par Zohak.
Les Kurdes
dansent la ronde et autour les soldats observent. Tirer, ne pas tirer ? Tirer
?
Une année, un
tout jeune adolescent, pris par cette folie de printemps, a empoigné un
foulard aux trois couleurs, vert,
rouge,
jaune, et a tournoyé sur la place,
toupie fragile,
fleur des montagnes,
boule de lumière, météore, oiseau de feu plus brillant
que le Simourgh, trois couleurs, cible,
cible,
cible.
Peut-on tuer les
montagnes,
les
fleurs,
le
soleil ? Oui, on peut. Le soldat a tiré et le
danseur est tombé. Une pluie de feu
et de
sang
sur les montagnes, les fleurs,
le soleil. Le garçon est tombé et ne s'est pas relevé. Le vert,
le
rouge et
le jaune
ont terni et se sont mélangés dans la poussière et le
sang.