Editorial novembre 1999


"Avez-vous de la peine à être vous-même ?"
Orhan Pamuk, Le livre noir.


Appartenir à un groupe, quel qu'il soit, nation, religion, langage, famille, clan, mariage, c'est s'exclure partiellement du reste de l'humanité, c'est s'enfermer dans le carcan de ce que l'on veut être et dans ce que l'on refuse. Mais cette personnalité rejetée, celle dont nous nous sommes privés pour être quelqu'un, ne disparaît pas pour autant, elle nous poursuit, elle pèse sur nous, dans ce rapport, cette poussée entre deux pôles, le Moi et l'Autre, celui contre qui je suis. C'est ce que j'appellerai notre personnalité négative.

Ainsi, toutes les nations qui se sont construites l'ont fait contre ce jumeau noir, invisible, qui les fortifiait dans leur choix : le Barbare ou l'homme hors-de-la-Cité, l'ennemi héréditaire ou plus anodinement l'Autre, l'Étranger. Et plus l'identité, la conscience nationale d'un peuple a été forte (c'est-à-dire sereine, non agressive, bienveillante), plus son rapport à cet Autre qui l'a construit s'est fait trouble, empreint de fascination, d'attirance pour cette âme perdue. Sans cela, sans cette assurance joyeuse à être, Homère n'aurait pas chanté les pleurs souriants d'Andromaque, Eschyle n'aurait pas écrit Les Perses avec les larmes et les regrets de l'ennemi.

En elle-même, l'histoire des peuples de langue turque est assez riche et prestigieuse pour satisfaire n'importe quel orgueil national. Durant des siècles, les Turcs avaient vécu au sein d'autres populations, quelquefois comme groupes linguistiquement, racialement et socialement allogènes, sans que cela altère leur identité ni assombrisse la conscience de leur identité. Sans doute le traumatisme que fut celui de l'effondrement de l'Empire Ottoman, de son dépeçage par les grandes puissances, et de son implosion causée par les nationalismes divers qui s'affirmaient en même temps que le nationalisme turc en étaient la cause. Les dernières décennies de l'Empire ont été une suite de massacres et de suspicion dont les populations chrétiennes, soupçonnées d'intelligence avec l'Europe, firent en premier les frais. Mais ensuite ? Une fois le danger passé, une fois que le Traité de Lausanne ait été remplacé par celui de Sèvres, pourquoi la pression ne s'est-elle pas relâchée sur les nations "minoritaires" ? Depuis 1923, quel danger d'anéantissement a couru la Turquie ? "La Turquie est environnée d'ennemis", "Un Turc n'a pour ami qu'un autre Turc", c'est pourtant ce qui ressort, de façon plus ou moins avouée, dans ses rapports avec les états voisins, et tout conflit avec ses minorités ne viennent que des agissements malveillants de "l'étranger".

Le 29 octobre 1923, la République fut proclamée en se fondant sur une seule nation. Non, parmi ces enfants d'Atatürk, pas un n'était issu de Ionie ou de Phrygie, de Constantinople, d'Arménie ou du Kurdistan, mais tous étaient les fils des Turcomans et tous avaient surgi des steppes d'Asie Centrale, derrière Gengis Khan et Timour Lang. "Je suis Turc/ Grande est ma race". Non, la Turquie souhaite n'avoir jamais été ni Grecque ni Arménienne ni Kurde, et c'est pourquoi l'Étranger est à ce point ressenti comme une menace, une négation de sa fragile et factice identité, un rappel dérangeant de son passé véritable, et c'est pourquoi elle ne peut avoir d'autre ami qu'elle-même. Mais la cible ultime de sa peur, son ennemi le plus redoutable, l'intrus qu'elle ne pourra jamais chasser, c'est elle-même, son passé, son âme, c'est l'Anatolie.

Sandrine Alexie


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