Editorial décembre 1999


"Le monde, plongé dans la nuit, était noir comme l'aile d'un corbeau ; soudain la lumière se leva sur les montagnes, et tu aurais dit que le soleil eût versé des rubis sur l'azur du firmament."
Ferdousi, Le Livre des rois, I, 5, Zohak, trad. J. Mohl.


Il existe, entre les monts d'Arménie et la plaine basse de l'Irak, entre le plateau du Taurus et les contreforts orientaux du Zagros, un pays où les mots sont hors-la-loi et se figent et gèlent dans la bouche des hommes.

Ce pays est le Pays des mots gelés et ses habitants, les Kurdes, ont aujourd'hui une existence des plus mystérieuses. Ils furent là sans être là, ils sont là mais c'est un grand sans-gêne de leur part, car il a été prévu et décrété de toute éternité que jamais ils ne furent. Jamais. Les Kurdes n'existent pas, ce peuple est une invention, un brûlot d'agitateurs et depuis la plus haute antiquité il n'y eut sur ces terres que le vide. Les tumulus, les palais enfouis, les églises à coupole, les monastères de pierre, les bergers des montagnes, les nomades des tentes, les commerçants, les corsaires, les drogmans, les tisseurs de kilims, les seigneurs des châteaux, les guerriers redoutables aux beaux chevaux, furent et ne furent pas car depuis toujours, et pour toujours, il n'y a pas de Kurdes dans ce pays. Et tout ce qui affirme le contraire doit être détruit. Et comme les mots sont plus indiscrets que les hommes, ce pays eut la particularité d'y voir déclarer sa langue hors-la-loi, alors que ses utilisateurs, officiellement, n'avaient jamais vécu. Mots gelés, figés, interdits, mots honteux et clandestins sortis de bouches inexistantes.

Aussi, dans ce pays, la parole sourd des pierres, des montagnes et des villes (villes jamais habitées ni construites comme il se doit) : Amadiya, perchée sur son piton rocheux, clame sa légende par sa belle porte de pierre aux dragons entrelacés, aux taureaux et lions affrontés, aux guerriers à demi effacés sur la paroi, monstres et guerriers semblant sortir de l'histoire de Zohak et de Kawa (histoires jamais lues, jamais écrites, jamais racontées), formes majestueuses et torturées qui parlent, parlent à la place des hommes ; Mossoul et sa mosquée au minaret penché comme la Tour de Pise, la ville qui n'est ni kurde, ni arabe ni turcomane, ni musulmane, ni juive, ni chrétienne et tout cela à la fois ; et Diyarbakir la Noire, avec ses habitants courageux et tristes, persécutés par la police secrète et les arrestations ; et Mardin la Blanche, la cour si fastueuse des Artoukides, l'ombre d'al Djazari le faiseur d'automates. Les pierres parlent et les hommes se taisent.

Pendre ou ne pas pendre Öcalan, la Turquie dans l'Europe ?.... Séparatisme, islamisme, droits de l'homme, mafia, "résolution pacifique et politique de la question kurde", des mots, des mots et du bruit pour taire un pays fantôme, et OMC, UE, OSCE, beaucoup de sigles qui contrairement aux lettres hurufies, cachent au lieu de montrer, pays perdu, quelquefois un paradis, quelquefois l'enfer, Kurdistan, cauchemar des économistes et des stratèges.

Sandrine Alexie


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