Editorial novembre 2001


"Si nous avions un souverain, digne de la couronne,
Qui trouverait pour lui un trône,
La fortune nous sourirait.
Si ce roi avait une couronne
Notre destin et notre cours serait affermis."
Ahmedê Khanî - Mem et ZÎn, V : "La question Kurde"
Traduction : Sandrine Alexie et Akif Hasan


L’exposition présentée à l’Institut du monde arabe offre un aperçu de ce que fut la splendeur du règne ayyoubide, qui fut à la fois une période de grand tumulte politique et guerrier (en plein dans les Croisades) et aussi de grand raffinement artistique, notamment dans les arts mobiliers. La céramique, les bronzes incrustés, les verres émaillés atteignent une sorte d’apogée dans l’élégance et l’habileté technique, bénéficiant dans les ateliers syro-égyptiens des apports fatimides et des maîtres de Djezireh.

Ce que l’on sait de la famille de son plus célèbre prince, Salah ad-Din ou Saladin, c’est qu’elle était kurde, originaire de Dvin (act. en Arménie). Mais son père Ayyoub, et son oncle Chêrkoh, se retrouvèrent en Haute-Mésopotamie au service d’officiers turcs, les Zenguides, qui initièrent la reconquête des territoires de Palestine et de Syrie, qu’occupaient alors les Croisés.

Ayyoub, le père de Salah ad-Din semble avoir été quelque peu effacé devant la personnalité de son frère Chêrkoh, habile militaire et politique avisé, qui conquit l’Egypte des Fatimides chiites et barra la voie de l’expansionnisme franc. Physiquement, Chêrkoh est décrit par les chroniqueurs comme un homme petit, assez corpulent, et borgne. Lorsqu’il s’empara de la ville du Caire pour le compte de Nour ad-Din Zengui, Chêrkoh avait amené avec lui son neveu dans cette expédition. Or, comme celui-ci le raconta par la suite, le jeune Youssouf (le prénom usuel de Saladin) était à l’époque un jeune homme sensible, attiré par la religion et totalement ignorant du fait politique. Chêrkoh avait-il décelé en lui de formidables qualités? Toujours est-il qu’il ne tint pas du tout compte du refus de son neveu, et fit irruption dans sa chambre en lui intimant sans discussion possible : «Youssouf, fais tes paquets !»

Youssouf arriva donc en Egypte, avec les contingents kurdes et turcs et quand Chêrkoh mourut au Caire, il fut élu par les Kurdes à la tête de l’armée d’Egypte. Le sultan Nour ad-Din finit par prendre quelque ombrage de sa popularité, et tenta de le rappeler près de lui, à Damas, pour mieux le contrôler. Mais Nour ad-Din mourut fortuitement et plus rien n’empêcha Saladin de prendre Damas, puis Alep, en chassant les derniers héritiers de Nour ad-Din, et enfin Jérusalem, en 1185, après la défaite des Croisés à Hattin. Mais ces derniers s’accrochèrent à Saint-Jean d’Âcre, et le sultan mourut épuisé en 1192, sans avoir pu chasser totalement les Francs de Palestine.

Saladin laissait quatre fils mais ce fut son frère cadet, Malik al-Adil, qui s’imposa très vite dans le clan ayyoubide et mena une politique radicalement différente, nouant parfois des alliances avec des princes francs, (on parla même d’un mariage avec une sœur de Richard II Cœur de Lion !), cherchant plus une voie de compromis que de Djihad absolu, profitant de multiples trêves pour restaurer le commerce et l’économie très affaiblis par la guerre. Son règne (jusqu’en 1217) fut l’apogée de la puissance ayyoubide. Ses fils ou ses neveux étaient à la tête de tout le Proche-Orient, de la Djezireh jusqu’au Yémen. Ses successeurs poursuivirent la politique ambiguë et habile de leur père, alternant les offensives militaires avec les traités de paix. Ce fut l’Ayyoubide Al-Malik al-Kamil qui restitua même Jérusalem à l’empereur allemand Frédéric II contre un libre accès des Musulmans à leurs lieux saints.

Le dernier grand Ayyoubide, le sultan Nejm ad-Din mit en déroute les armées commandées par Saint-Louis en 1250, à Damiette. Mais il mourut dans la bataille en laissant un fils en bas âge, dont la mère, une esclave turque, portait un nom superbe, Shajjarat-Dour (Arbre de perles). Celle-ci s’imposa comme la régente (les régences féminines furent très fréquentes chez les Ayyoubides) et tenta même de se faire reconnaître comme Sultan d’Egypte, ce qui aurait été une première inouïe dans le monde musulman. Mais si les émirs kurdes ne firent guère de difficulté, le refus vint du Calife de Bagdad, le seul habilité, hélas, à délivrer ce titre. Elle dut, pour garder son pouvoir, épouser un capitaine turc, Aybak. Mais à la suite d’une querelle de ménage, Shajjarat-Dour fit assassiner ce mari encombrant et infidèle de surcroît. Seulement les autres femmes du harem voulurent venger Aybak et la malheureuse Arbre de Perle finit assassinée à coup de socques de bois dans les bains du palais. Les femmes en furie précipitèrent alors son corps du haut des remparts. Avec la mort prématurée du fils de Nejm ad-Din, ce fut la fin de la domination ayyoubide sur l’Orient, au profit des Mamelouks turcs, même si des émirats kurdes subsistèrent encore longtemps en Anatolie, en Djezireh ou en Syrie. Ainsi le grand historien Abou-l-Fida était lui-même un Ayyoubide, et gouverneur de Hama.

Sandrine Alexie


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