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Editorial mai 2000 "C'est une paix sinistre, plus funeste que toute guerre". Ismaïl Kadaré, Le pont aux trois arches. Il y a deux piles de pont ruinées, tronquées, dont il ne
reste que la base et ces blocs de pierres déchiquetés émergent des eaux
vertes et bleues du Tigre.
Ce pont est celui de la ville d'Hasan Kayf (ou Hisn Kayfa). Hasan Kayf est une ville kurde, située entre Batman et Mardin. Hasan Kayf fut une ville princière au XII° siècle, quand elle devint résidence de princes artoukides, à une époque où les Turkmènes de la région protégeaient et embellissaient Diyarbakir, Mardin, Hisn Kayfa, Mayyafariqin et Kharpout, au lieu de les anéantir par le feu ou l'eau, jusqu'à ce que les Kurdes ayyoubides reprennent la ville en 1132. Mais ce sont les Mongols qui l'ont abattue en 1260 et dès lors cette forteresse princière s'endormit doucement hors des routes de caravanes, peu troublée par le passage des armées. Aujourd'hui Hasan Kayf risque de disparaître, noyée par un des barrages que la Turquie veut implanter dans "l'Anatolie du sud-est". Et cette photo d'un pont déjà détruit, nous la voyons un peu partout sur les affiches d'une campagne lancée pour préserver la vallée. Mais qu'on ne s'y
trompe pas, si de là-bas on lève les yeux,
Et tout en haut des montagnes se font face la demeure d'un prince kurde et l'ancien palais des sultans, construction fabuleuse dont les vestiges s'enroulent autour de la montagne : porte-forteresse décorée de queues de dragon, grandes salles de pierres et de briques aux arcs persans, pavillons et cour pavée. Et c'est de la citadelle que l'on peut voir le pont invisible bondir sur les eaux du Tigre, et le Tigre faire fleurir les jardins de ses rives, tandis qu'enclavés moitié dans les cavités naturelles des grottes moitié dans les anciennes salles du palais, les habitants troglodytes continuent de vivre avec chiens, poules, moutons. Le dimanche, nous avons vu des familles monter en pique-nique et se faire photographier avec dans le dos la vallée condamnée. Ils nous ont montré le pont, la plaine et les tombes et les arbres en fleurs. Ils nous ont dit : "Il faut sauver tout cela..." La Turquie, en ce moment, se soucie beaucoup des Ouïgours de Chine. Parce qu'ils ont des liens raciaux, religieux et linguistiques avec eux, les Ouïgours doivent être un pont d'amitié entre la Turquie et la Chine, voilà ce qu'a déclaré un diplomate turc. Sandrine Alexie - Photos Roxane |