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Editorial décembre 2000 "Un discours aux morts de la guerre, c'est un plaidoyer hypocrite pour les vivants, une demande d'acquittement. C'est la spécialité des avocats."La guerre de Troie n'aura pas lieu, Acte II, scène 5, Jean Giraudoux Après la reconnaissance du génocide arménien par le Sénat, le Président de la République française et son Premier ministre ont tenu à assurer à Ankara que "la France souhaite continuer à entretenir et à développer avec la Turquie des relations de coopération étroite dans tous les domaines" et qu'elle "continuera à oeuvrer pour le rapprochement de la Turquie avec l'Union européenne" (source : AFP). Pourquoi notre gouvernement ne semble-t-il pas appuyer le vote du Sénat ? Tout simplement et comme d'habitude, c'est droits de l'Homme contre intérêts financiers ! Les assurances de nos dirigeants répondent aux menaces du Parlement turc qui a estimé que ce "vote allait affecter les relations économiques bilatérales, notamment dans le secteur de l'industrie de défense, où la France brigue en particulier un gros contrat pour la co-production de 1.000 chars d'assaut." (source : AFP). Au reste, cet enjeu de "reconnaissance" de crimes contre l'humanité ou de génocide est assez curieux, car c'est bien le seul cas où une question portant sur les droits de l'Homme réussit à contrarier de rentables relations commerciales. En règle générale, les minorités ou les individus persécutés ne perturbent pas beaucoup la bonne marche de ce monde. Un chef d'état en visite dans un pays peu soucieux de démocratie "calmera" les défenseurs des droits de l'Homme par quelques phrases sur "la nécessité de"... Ainsi, Bill Clinton au Vietnam, ainsi tous les dirigeants occidentaux qui font leur tournée en Chine, en Afrique, ou n'importe où ailleurs... Il n'est que dans ces affaires passées que le débat prend une ampleur étonnante. Les morts sont plus lourds dans la balance que les vivants qu'il est encore possible de sauver. Si l'on examine chacune de ces grandes affaires, on s'aperçoit qu'un cadavre en cache toujours un autre, un peu plus récent, un peu plus dérangeant. L'engouement américain pour les nations indiennes, cet apitoiement sur les massacres du siècle passé, cette auto flagellation de l'homme blanc envers les "natives" ne s'accompagnent pas d'une grande compassion pour les "afro" et "hispano" qui vivent pourtant sur le même sol. Ces déshérités-là sont moins romantiques, sans doute, et surtout plus nombreux, plus présents, plus dangereux. Irriter à ce point la Turquie pour la reconnaissance de tueries dont les dernières remontent à 1917 laisse rêveurs ceux qui se soucient actuellement d'empêcher un génocide kurde. Ces mêmes politiciens, qui répugnent à trop prononcer le mot "kurde", de peur de fâcher ce grand état laïque et républicain qu'est la Turquie, n'hésitent pas à oublier toute prudence quand il s'agit de l'Arménie passée. Et la reconnaissance de la Traite des Noirs, ce mea culpa sur l'esclavage, alors qu'il est plus urgent de sauver le continent africain des ravages de la guerre et du sida conjugués, la reconnaissance de la torture en Algérie, alors que nos préfectures font expulser sans vergogne d'innombrables Algériens menacés de mort sur leur sol, que faut-il en penser ? Est-ce une tactique éprouvée, habile, bien pesée, pour faire diversion ? Même pas, au fond, car dans ce jeu ambigu, les victimes tiennent aussi leur rôle destiné à pallier une culpabilité, une blessure d'exil. Le culte de la mémoire, cette crispation sur le passé, est toujours plus fort chez les membres des diasporas, alors que les Arméniens d'Arménie, les juifs d'Israël, les Africains qui n'ont pas été déportés sur le continent américain sont aux prises avec d'autres problèmes plus actuels et plus cruciaux pour leur survie, et non plus celle de leurs grands-parents. Quant aux Occidentaux, Américains ou Européens, qui se prêtent avec tant de complaisance à ce jeu, il leur est plus facile de décharger leur conscience des crimes de leurs parents que de faire face à leurs propres responsabilités. Nous sommes les citoyens de pays dont les représentants, tous les jours, serrent la main d'assassins, sans grands dommages pour les consciences. Et nos petits-enfants s'excuseront un jour pour nos coupables relations avec la Chine, la Turquie, le Maroc... Souhaitons que dans vingt ou trente ans, les Kurdes ne soient pas réduits à une diaspora nostalgique dont le seul acte identitaire serait de réclamer la reconnaissance d'un génocide devant les pays démocratiques et civilisés qui auront laissé faire. Un peuple bien vivant trouve en lui-même de quoi fonder ses propres mythes et faire son deuil pour progresser. Il n'attend pas des autres la reconnaissance de torts lointains, sauf pour décharger sa conscience de ses propres erreurs et faillites présentes. Trop honorer les martyrs du passé peut aussi signifier qu'à cette heure, on manque singulièrement de héros... victorieux ! Sandrine Alexie & Roxane |