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Editorial février 2000 "Loups, oiseaux, cerfs, guidez-moi, faites que mon fils et moi soyons à nouveau réunis..." Elif Tekin
"Je m'appelais Dunguz Tekin, Ferhat Tepe, Hasan Ocak. J'ai été enlevé, torturé et puis un jour l'on m'a tué enfin. Pour moi, c'était fini mais pour ceux qui m'attendaient et m'attendent encore, comment cela pourrait-il finir ? Ailleurs, dans le reste du monde, seule la mort apporte l'éternité, mais ici, dans ce pays, ce sont les vivants qui l'endurent, parce que pour eux le deuil n'en finit jamais. Nous ne sommes pas morts, simplement un jour on ne nous a plus revus. Et nos photographies vous regardent." Il y a trois visages sur l'affiche de Boran. En bas, c'est d'abord la photographie d'un jeune homme, coupé à mi-visage et dont on ne voit que les yeux et le front. Et ces yeux nous regardent, comme nous regardaient tous les portraits que l'on exposaient sur l'avenue Istiklal, à Istanbul. Au-dessus, il y a une femme, dont on ne voit aussi que les yeux et le front, qui tient haut devant elle la photographie de son fils. Et les familles des disparus tenaient de la même façon les photographies des absents avec ces mots : "Neredesiniz ? " ("Où sont-ils ?"). Et puis tout en haut de l'affiche, le visage d'un autre jeune homme. Il a les yeux bandés, la peau tuméfiée, les lèvres boursouflées. C'est Dunguz Tekin, tel que nous le montre la caméra d'Hüseyin Karabey, tel que sa famille n'a jamais pu le voir après son enlèvement, tel que ses bourreaux l'ont vu avant qu'ils ne l'abattent. Et l'histoire de Dunguz Tekin, de sa mère, Elif Tekin, c'est l'histoire de tous ces visages, muets et aveuglés, si inoubliables et si pesants sur les vivants. "Je m'appelais Dunguz Tekin, Ferhat Tepe, Hasan Ocak. Nous avons disparu un jour et depuis nos corps absents hantent le monde. Jamais de nous vous ne porterez le deuil. Comment le pourriez-vous ? Qui nous a inhumé ? Comment pleurer une mort aussi incertaine et s'en consoler enfin ? Nous pesons sur vous, sur nos familles, et pèserons longtemps encore dans ce pays, nous sommes des trous béants parmi les nôtres. Ils montrent nos portraits dans la ville parce qu'ils n'ont plus que cela à montrer, à raconter et à l'instant même où les hommes ont jailli de leurs voitures et nous ont jetés sur la banquette arrière, nous n'étions plus que cela : ces photographies qu'Istanbul regarderait en s'étonnant. "Qui étions-nous ? Qu'avions-nous fait ?" "Quand ils ont commencé à nous battre, nous étions déjà en train de mourir, et nous ne le savions pas tout à fait tandis que nos proches, eux, ne le sauraient jamais vraiment." Dunguz Tekin, Ferhat Tepe, Hasan Ocak… Le premier samedi de chaque mois, nous pouvions voir vos portraits et vos noms et nous demander : "Neredesiniz ?". Depuis l'été dernier, ce n'est plus possible et à la place, nous avons vu des voitures militaires et des fourgons de police cerner les grilles noires et or du lycée de Galatasaray. Et vous êtes rentrés dans l'ombre où l'on vous avait jeté. Sandrine Alexie |