Editorial juillet 2000


"On ne cultive ici que la bonté du coeur, on ne demande que ça et c'est absolument le passeport dans chaque société... mais je ne me prosterne que devant l'esprit libre, je n'adore que le bon sens" 

Lettre de Henriette de Schuckmann à Casanova, 13 février 1796


La bêtise cultive toujours la bonté du coeur, qu'elle oppose à la raison. C'est pourquoi il n'y a pas de parti ou d'institution totalitaire qui ne fasse appel aux bons sentiments. 

Ainsi, le procès d'Öcalan ne fut qu'un défilé de familles éplorées, de photos des fils turcs tués à la guerre, de "victimes innocentes" sur lesquelles s'attendrissait la presse turque. Et Öcalan, la main sur le coeur, y allait aussi de sa larme sur les victimes de cette guerre, demandant pardon aux mères des soldats, demandant pardon aux mânes des soldats, aux Turcs en général, oubliant subitement que les trente-six mille victimes qu'on lui reprochait et pour lesquelles il demandait pardon étaient surtout Kurdes et n'avaient pas été égorgées par les couteaux du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan)...

Mères de soldats morts au combat pleurant leurs fils, et le portrait d'Atatürk, "notre père à tous", que l'on avait trahi indignement et qu'il s'agissait de défendre, ainsi que la patrie sacrée... Dans le même temps, dans toute l'Europe et en Turquie, le PKK promenait dans les rues ses mères de martyrs, les photos de ses martyrs et le portrait d'Abdullah Öcalan, "notre trésor national", sans s'inquiéter de la façon dont celui-ci bradait la résistance kurde et lâchait sans état d'âme les milliers de combattants qu'il avait lui-même envoyé au combat, en annonçant l'arrêt de la guérilla sans aucune contrepartie. Mais un homme pour qui tant de personnes se sont immolées ne peut pas se tromper, jamais...

Finalement, le jugement d'Imrali n'a fait jusqu'ici qu'une seule victime : l'intelligence. Pour preuve, le principal avocat d'Öcalan, Ahmet Zeki Okçuoglu (lui-même sur la liste noire du PKK depuis des années), qui avait souhaité faire du procès un débat historique et réfléchi sur les responsabilités de la Turquie et du kémalisme dans le problème kurde fut écarté au profit d'une défense atone, qui s'est contentée d'applaudir les protestations de bonne volonté et les regrets du leader kurde, ouvrant un site Internet où figuraient des dessins et des lettres d'enfants adressés à leur chef. Un homme tant aimé des enfants et du peuple ne peut qu'avoir raison, c'était là l'argument... 

Le revirement politique du PKK, parce qu'il n'est pas politiquement raisonné, n'oppose que des bons sentiments à ses opposants qu'il traque  : la paix est toujours souhaitable et ceux qui critiquent cette paix ne sont que des esprits bellicistes insoucieux du sort des martyrs ; la démocratie est une chose admirable, et celui qui a pour lui la majorité n'a pour opposants que les ennemis du peuple dont il faut se débarrasser (démocratiquement ?)... Car un mouvement qui lâche des colombes dans le ciel ne peut qu'avoir toujours raison.

Sandrine Alexie


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