Editorial mai 2001


"Pour parler correctement le russe, apprenez d'abord l'anglais : ça vous permettra de vous rendre compte que ces deux langues n'ont absolument aucun rapport entre elles" Pierre Dac


Le Ministère turc de l'Intérieur a donné récemment quelques leçons de vocabulaire et publié un guide, afin que les journalistes de la Télévision Nationale Turque puissent s'exprimer de façon clairvoyante et en toute objectivité sur le problème kurde en Turquie.

C'est bien volontiers que nous relayons cette démarche intellectuelle qui, n'en doutons pas, contribuera à résoudre cette épineuse question, et dans un esprit démocratique, nous tenons même à l'agrémenter d'un guide-miroir élaboré à l'aide de la précieuse documentation fournie gracieusement et à volonté par le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) sur le même sujet. Ainsi, les lecteurs qui survivront nerveusement et intellectuellement à cette descente en plongée abyssale seront à même de s'exprimer en toutes circonstances et devant toutes les parties belligérantes sur la question, sans commettre d'impairs.

Pour dire "guérilla" ou "rebelle", le gouvernement turc recommande d'utiliser les termes de "terroriste", "facteur terroriste", "hors la loi" ou "bandit". C'est effectivement très recommandable si vous vous trouvez à voyager entre Erzincan et Tunceli et qu'un contrôle militaire vous débarque de votre bus en vous expliquant poliment que vous ne continuerez pas plus avant, dans le louable souci de garantir votre sécurité. En remerciant les braves soldats d'être à ce point attachés au confort de votre voyage, ne dites pas  : "Ah, il y a encore la guérilla dans le Dersim ?" Vous risquez de les vexer inutilement, en insinuant que quinze ans de guerre ne leur ont pas suffit à venir à bout des rebelles kurdes. Dites plutôt : "Ah, il y a un facteur terroriste dans la région ?" Sous-entendu : "Heureusement que vous êtes là !" 

De même, en s'adressant à des partisans du PKK, il n'est plus vraiment de bon ton de parler de la "guérilla". Là encore, on pourrait croire que vous insinuez que quelques milliers de combattants sont actuellement coincés dans les montagnes sans plus pouvoir ni attaquer, ni se défendre, sacrifiés sans le moindre scrupule pour sauver la tête d'Apo. Parlez plutôt des "ex-forces combattantes, mais contribuant par un cessez-le-feu unilatéral et unanimement approuvé par elles à l'avancée de la paix et de la démocratie". Ils verront bien que vous, au moins, avez saisi le message politique de leur Septième Congrès Extraordinaire. Si vous avez quelques heures (jours ?) à perdre, vous pourrez peut-être même leur expliquer le sens du Projet de Paix élaboré lors de ce congrès. 

En parlant du PKK, justement, les autorités turques préfèrent de beaucoup l'utilisation de  "l'organisation terroriste sanguinaire". Quelques esprits sarcastiques ayant déjà demandé ce que pouvait être une "organisation terroriste pacifique", nous leur conseillons de se reporter à l'auto-définition du PKK :  "Forces patriotiques de la révolution contribuant à la paix et à la démocratie en Turquie".

Pour ce qui est des opérations militaires, appelées auparavant "opérations de sécurité" ou "opérations de sauvegarde de la paix", le Ministère turc recommande d'éviter les détours de langage et de dire carrément  "poursuite de criminels", ce qui a le mérite d'éviter toute confusion avec le discours du PKK qui depuis son 7e congrès ânonne constamment les mots paix et démocratie, probablement en espérant qu'un jour la répétition inlassable en fera enfin comprendre le sens à quelqu'un, et avant tout au PKK lui-même. Là encore, des "opérations militaires" qui n'en finissent pas depuis 15 ans pourraient faire douter de l'efficacité de l'armée turque et vous valoir un regard réprobateur du Nième militaire de la journée qui contrôle vos papiers. D'ailleurs, le PKK lui-même ne reconnaît plus qu'il y a une guerre turco-kurde. Il ne voit dans certains incidents "qu'un regrettable effet de l'incompréhension et de la défiance du gouvernement turc à l'égard du processus de paix lancé par notre camarade Président Abdullah Öcalan et douloureusement déploré par ce dernier". Mais les choses vont sûrement s'arranger, personne n'en doute...

D'ailleurs, comment pourrait-il y avoir une guerre "turco-kurde", alors qu'il n'y a pas de Kurdes en Turquie ? En effet, pour "origine kurde", "citoyen d'origine kurde" ou "peuple de race kurde", le ministère de l'Intérieur préconise l'utilisation de "citoyen turc" ou "nos citoyens définis kurdes par les cercles séparatistes". En poussant les recherches un peu plus loin (du côté PKK), on peut cependant appréhender l'existence de certains groupes un peu spécifiques localisés dans l'Anatolie du sud-est ou dans les bidonvilles des métropoles turques, et appelés "masses patriotiques toutes entières dévouées à la libération de leur leader national Abdullah Öcalan."

En parlant de ce dernier,  il pourra être, selon les circonstances et les interlocuteurs, désigné comme "le terroriste Öcalan" ou comme "Apo, Notre Président Bien-Aimé dont les conditions de détention sont si effroyables que personne n'a jamais connu pires et ne peut les décrire" (et de fait, personne ne les décrit, pas même Özgür Politika). A ce sujet et si vous êtes d'humeur taquine, à l'évocation des souffrances cruelles infligées à Öcalan et l'attitude courageuse qu'il y oppose, n'hésitez pas à interroger les militants du PKK notamment en Europe : "Qu'en penserait Mazlum Dogan ?" (NDLR : merci de nous envoyer les réponses).

Pour "leaders kurdes", les Turcs parlent simplement  de "chefs de tribus" ou "chefs dans le nord de l'Irak." Le PKK est un peu plus nuancé, preuve qu'il a davantage creusé la question. Les leaders de l'UPK et du PDK sont en effet appelés "chefs mafieux criminels dans le Kurdistan du Sud", alors qu'Abdullah Öcalan et le Conseil de Présidence sont les "Gardiens de la révolution kurde et les défenseurs de la paix et de la démocratie en Turquie et dans le monde entier et à l'écoute de toutes les revendications des masses internationales opprimées."

Il peut être utile également, si vous voyagez en Turquie, de ne pas prendre des "villages désertés par le peuple" pour des "villages évacués ou des villages incendiés" et de ne pas froisser vos interlocuteurs en abordant le sujet de "la lutte kurde pour la liberté" : de toute évidence, vous confondez avec "les activités terroristes" et ça vous vaudra une fouille de bagages supplémentaire et un interrogatoire en règle, si ce n'est une expulsion.

Il reste ainsi une foule de termes et de définitions très utiles à recenser et qui seront, nous le souhaitons, d'un grand secours pour la linguistique comparative, la philologie et la Faculté uqacienne de 'Pataphysique (Fu'P). Aussi, nous invitons tous ceux qui le désirent à venir enrichir notre petit guide turco-kurde des termes relatifs à la Question Kurde, qui s'intitulera désormais et au choix "complot séparatiste international" ou "complot fasciste in-ter-na-tio-nal". Tiens, pour une fois les Turcs et le PKK sont d'accord sur 2 mots ! Il y a de l'espoir...

Sandrine Alexie & Roxane


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