Editorial mars 2001


«Bioy, un peu affolé, interrogea les tomes de l’index. Il épuisa en vain toutes les leçons imaginables : Ukbar, Ucbar, Oocqbar, Oukbahr… Avant de s’en aller, il me dit que c’était une région de l’Irak ou de l’Asie Mineure. J’avoue que j’acquiesçai avec une certaine gêne. Je conjecturai que ce pays sans papiers d’identité et cet hérésiarque anonyme était une fiction improvisée par la modestie de Bioy pour justifier une phrase. L’examen stérile des atlas de Justus Perthes me confirma dans mon doute.» - Tlön Uqbar Orbis Tertius ; in Fictions, Jorge Luis Borges.


D’où sortent-ils, ces Kurdes fantomatiques, échoués la nuit sur un navire sacrifié, et débarquant par centaines sur nos côtes, égarés, frissonnants, ayant tout laissé derrière eux mais ne sachant pas où ils allaient, nouveaux pèlerins d’un nouveau May Flower ?

Des Kurdes… on croyait les tenir, pourtant. D’un côté il y avait ceux de Turquie, neutralisés, coincés entre les forces «anti-terreur» et une guérilla aux mains liées, traquée, ne pouvant plus ni se défendre ni attaquer. Deux petits millions en Syrie, totalement ignorés, des Kurdes d’Iran dont on ne parlait plus guère depuis l’assassinat de leurs leaders, rien ou presque…

Il y avait ceux d’Irak, ceux qui avaient fui par millions en 91, que l’opération «Provide Comfort» avait sauvé des hélicoptères irakiens, et qui mis à part les incursions répétées de l’armée turque venue en découdre avec le PKK, les affrontements successifs PDK-UPK, PDK-PKK, PKK-UPK, se tenaient à peu près tranquilles.

Et voilà que plus de 900 Kurdes débarquent… Rien à voir avec ceux qui triment dans les sandwicheries «grecques» ou les ateliers de confection parisiens, ou qui se regroupent, de moins en moins nombreux il est vrai, dans les démonstrations monotones et monocordes des «sympathisants» d’Apo. Ceux-là, non, c’est l’exotisme pur : Turbans, pantalons bouffants, ceintures, foulards de couleur, ils parlent de lieux inconnus ou quasi-oubliés : Mossoul, Sindjar… Et qu’est-ce que c’est que cette religion qu’ils disent pratiquer ? Le Yézidisme, vous dîtes ? Le zoroastrisme ? Encore maintenant ?

Ainsi donc, on peut encore écrire une «vie quotidienne des Kurdes sous Saddam Hussein», même après Provide Comfort. On les croyait tous exterminés ou protégés, en réserve !

C’est le problème avec les Kurdes. Il en sort toujours de là où on ne les attend pas. Déjà en février 1999, quand Öcalan a été kidnappé au Kenya, le monde assista avec stupeur à leurs manifestations. Il y en avait partout : en Europe, au Japon, en Australie, aux Etats-Unis… Chaque pays découvrait qu’il avait ses Kurdes, dérangeants soudain, accusateurs, revendicateurs… Parce que de ce malheur-là, il fallait se sentir responsable, en plus ? Bon, l'eau avait coulé sous les ponts, et une fois les Kurdes de Turquie quelque peu lâchés par leur héroïque leader, tout était rentré dans l’ordre.

Et voilà qu’ils font le coup des boat-people. On se pince, on ne peut y croire, il y a forcément une autre explication. C’est forcément une manipulation (de la Turquie, des US, ou de tout autre pays malveillant - rayer les mentions inutiles - …). Comment partir d’un pays aussi irréel, enclavé, traverser l’Anatolie, la Méditerranée, pour venir s’échouer précisément chez nous ? Il n’y a pas de hasard, il y a forcément complot (in-ter-na-tio-nal, comme ânonne le PKK à tous propos). Ou alors, ça voudrait dire qu’il en viendra encore ?

Finalement, sous le coup de la surprise, ne sachant trop comment réagir, nos dirigeants ne les ont pas refoulés. Attentifs à l’opinion publique, aussi : qu’allait-elle dire ? Alors que l’opinion publique était comme eux, bienveillante par perplexité. Ces Kurdes-là n’attisent même pas, ou si peu, les vieux réflexes anti-immigration. Ils sont si étrangers, si ahuris ! Comme ces Peaux-Rouges que l’on faisait venir par bateau pour les montrer au Vieux Monde. Des ingénus, lâchés dans la nature et «disposant actuellement de huit jours pour déposer une demande d’asile et régulariser leur situation auprès de la préfecture de leur choix.» Heureux Kurdes !

Sandrine Alexie


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