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Editorial octobre 2001 |
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Giolitti
: "Ce n'est pas contre le programme d'un révolutionnaire qu'un état
doit se défendre, mais contre sa tactique"... L'attentat contre New York a causé la même stupeur et la même incrédulité que le sac et la prise de Rome en 451 : la Ville-Puissance, la ville inattaquable, la capitale du monde, abattue par quelques Barbares frustes et finalement pas si bien armés que ça, forts, comme au V° siècle, de la faiblesse de Rome. Et pourtant, il ne s'agit que de terrorisme et non d'une conquête militaire. Et le mot est venu dans toutes les bouches, a été lu dans les pages de tous les journaux, a été repris par tous les médias : la guerre. Même si par la suite, les dirigeants l'ont remplacé par des termes détournés, cette première impression conditionne fâcheusement toutes les réactions et déclarations faites contre ces attentats. La riposte sera donc de nature guerrière et totalement inadéquate. En 1931, Curzio Malaparte analysait dans sa "Technique du Coup d'Etat" les méthodes modernes de prise de pouvoir. Nous allons maintenant nous pencher sur ce vieux bouquin qui valut tellement d'ennuis à son auteur, en l'appliquant aux événements récents. Nous allons reprendre point par point cette bonne vieille recette, telle qu'elle fut innovée par Trotsky en 1917, reprise en 1922 par Mussolini, et plus ou moins réussie par d'autres putschistes, en faisant comme si elle avait été appliquée une fois de plus en ce jour du 11 septembre 2001. Pure fantaisie ? Non, il s'agit ici d'un exercice d'uchronie(1). Commençons par les faits. Les faits du 11 septembre 2001 sont simples et horrifiants. Tellement simples, qu'on ne s'attache qu'à leur côté horrifiant. Ces faits nous apparaissent comme des actes de destruction de très grande puissance, des actes de terreur même pas revendiqués, ce qui les rend encore plus barbares, encore plus sauvages, des actes gratuits. Et l'on a parlé abondamment de fanatisme, de violence furieuse, d'une haine inextinguible visant à faire le plus de dégâts possible et surtout attaquer les points les plus symboliques et les plus politiques des Etats-Unis. Or, dans la technique du coup d'état moderne, il ne s'agit nullement de s'emparer des organes de l'Etat, des ministères ou du Parlement, mais de paralyser sa vie publique en attaquant ses centres économiques et techniques. Les attentats du 11 septembre, même si le Pentagone doit être actuellement réduit à l'état de trigone et même si la Maison Blanche était aussi visée, n'ont pas eu pour effet d'abattre le gouvernement américain et de s'emparer des organes politiques et militaires des Etats-Unis. Qu'en auraient fait les "terroristes" ? Il ne fallait que paralyser assez efficacement le fonctionnement de la ville attaquée, et même toute l'Amérique, et même une bonne partie du monde, ce que Malaparte appelle tout bonnement "neutraliser les communications, les transports, l'énergie, par une série d'attentats, plus ou moins réussis contre l'organisation des services techniques de la ville." De fait, pendant plusieurs heures et même plusieurs jours, il n’y eut plus d’électricité, plus de transports, plus de bourse, plus de communications. Maintenant, passons aux auteurs de l'attentat. Tout de suite, dans les esprits, ce ne pouvait être que le fait de fous meurtriers, c'est-à-dire de fanatiques prêts à mourir en se faisant escorter au ciel (ou en enfer) par leurs milliers de victimes. Or les auteurs de ces attentats n’ont rien à voir avec le jeune kamikaze palestinien ou kurde qui se ficelle de la dynamiste sur le ventre et se fait sauter par désespoir et fierté d'être plus désespéré que les nantis heureux qu'il attaque. Non. Ces gens-là n’étaient que des techniciens, de bons, d'honnêtes techniciens. Car "pour s'emparer de l'Etat moderne, il faut une troupe d'hommes armés, commandés par des ingénieurs... " Et s'ils ont pu agir aussi efficacement, aussi sûrement, c'est qu'ils avaient acquis une connaissance parfaite de leur parcours. Ils ont pris des centaines de fois les navettes aériennes entre Boston et Manhattan, ils sont entrés des centaines de fois dans les tours du World Trade Center. Ils ont mémorisé les points névralgiques de l'Etat de New-York et de Pennsylvanie, les plans de Manhattan, de Washington, des aéroports... "Les gardes rouges agissent à coup sûr, car ils ont manoeuvré, invisibles, sur le terrain de la lutte." Quant à leur acte suicidaire et leur absence totale de compassion pour les victimes, elle est parfaitement compatible avec la froideur requise de techniciens. N'importe quel groupe secret peut être soudé par la haine. Le drill usuel de l'insensibilité envers un ennemi déshumanisé est des plus classique. Comme le remarque Bruce Chatwin, dans "Le chant des pistes" : "Toute la propagande belliciste s'est toujours ingéniée à rabaisser l'ennemi, à le présenter comme bestial, infidèle, cancéreux... Ou, à l'inverse, ce sont vos combattants qui doivent se transformer en bêtes sauvages, auquel cas les hommes deviennent tout naturellement leurs proies légitimes." Ôter toute compassion envers ses futures victimes n'est guère difficile, on le fait lors de toutes les guerres. Maintenant, faire accepter à ces bons exécutants que leur exploit ne pourra être accompli qu'avec leur mort, n'est peut-être pas si difficile qu'on imagine. Il faut y voir l'amour du travail bien fait, de la prouesse technique, et l'orgueil passionné du maître d'oeuvre. Dans son roman "De la Terre à la Lune", Jules Verne montre ainsi trois hommes, dont deux ingénieurs américains, cherchant à atteindre la lune à tout prix, en sachant qu'ils n'en reviendront pas. Qui penserait que ces héros positifs, ces avant-gardistes du progrès humain, ne sont en fait que des kamikazes ? Les conséquences de tout cela sur l'opinion publique américaine et le monde occidental ? La peur, le désarroi, l'incompréhension, "pourquoi tant de haine ?" Puis vient l'impression, aggravée par l'anonymat des auteurs, d'une menace diffuse, de l'idée que tout est menace. Et le choc provoqué par une action aussi spectaculaire et aussi meurtrière permet de ne pas répéter ces actes à une aussi grande échelle, tout en entretenant durablement leur effet. Quelques attentats de portée matérielle minime, et même quelques fausses alertes peuvent avoir un effet dévastateur. Dans l'état de nerfs où est la population, l'explosion d'un seul pétard dans une tour de plus de vingt étages devrait causer des défenestrations spontanées, et le cliquetis d'un coupe-ongle devrait paniquer à bon compte bien des passagers d'avion. Face à de telles attaques, la réaction prévisible d'un gouvernement est une riposte militaire ou policière, "war or justice", et aussi de chercher à unir toutes les tendances politiques, de former une union sacrée ou démocrate, ou légaliste, contre les agresseurs. Et c’est bien là l’erreur fréquente commise par les gouvernements menacés, celle de se défendre en usant de l’armée ou de la police, c’est-à-dire en protégeant des cibles militaires et politiques alors que la tactique de l'attaquant est celle du désordre et de l'infiltration des objectifs civils. Entretenir l'agitation des esprits, user de l'information comme de la désinformation, car "la liberté de la presse n'a jamais empêché les journaux de publier des informations fausses", susciter l'inquiétude, de n'importe quelle façon, et infiltrer les organes de liaison et de fonctionnement (aujourd'hui les téléphones, les télévisions, les satellites, les transports aériens, les cours de la bourse, les e-mails et tout ce que vous voudrez) qui au moment voulu seront coupés, contrôlés, ou détournés. "Partout dans les usines, les régiments, les banques, les administrations, des cellules (fascistes) constituent le réseau secret de l'organisation." Mais en quoi l’analyse d’événements s’étant produit en 1917 ou 1922 peut-elle s’appliquer à la journée du 11 septembre 2001 ? Le monde n’a-t-il pas changé entre temps ? Les enjeux, l’impact de la politique sur l’économie, sur la communication, le terrain de bataille des puissances, tout cela ne mérite-t-il pas d’être actualisé ? En effet, et c’est pourquoi dans la lecture ou la relecture de l'ouvrage mentionné, ou bien de ses citations, je propose de remplacer simplement "Etat" par "monde" et "coup d'état" ou "insurrection " par "contrôle du monde". Sandrine Alexie (1) «Uchronie, n.f. : utopie appliquée à l'histoire ; l'histoire refaite logiquement telle qu'elle aurait pu être.» Larousse 1913. |