Editorial octobre 2000


Ubi solitudinem faciunt pacem appellant. 

"Lorsqu'ils font un désert, ils l'appellent paix." (Tacite) 


Il est possible, au Kurdistan de Turquie, de se rendre près du mont Ararat. Des "daily-trip", dans la petite ville de Dogubayazit, située au pied de la montagne, se font même fort de vous emmener visiter là-bas un village traditionnel "montagnard" (et non pas kurde, il ne faut pas rêver), celui d'Ararat, justement. Si l'on s'inscrit dans une agence locale pour la visite de ce village "ancien", un mini-bus vous emmène à quelques kilomètres de Dogubayazit, sur la route qui mène d'un côté à Agri et de l'autre en Iran. Etrangement, tous les barrages policiers et militaires qui jalonnent cette route laissent passer sans contrôle ces véhicules pour touristes, ce qui n'est pas le cas des minibus et des cars servant au transport usager et nécessaire des habitants, et qui eux, ont droit à des contrôles d'identité complets. Le mini-bus s'arrête enfin et vous vous retrouvez dans une plaine grise, un désert couvert d'une poussière noire. Le village "traditionnel", ce sont quelques bicoques, dont certaines en ruines ou inhabitées. Autour, pas de champs, pas de cultures, peu d'animaux. Pas d'eau, sauf une source, "celle d'Ararat", affirme le guide, sale comme un égout. Des femmes viennent pourtant s'y approvisionner. Peu d'habitants, encore moins d'hommes, et quelques gosses qui s'accrochent à vous comme des mendigots, en braillant d'une voix monocorde et sans relâche "Hello money !". Et le mont Ararat est bien visible, mais tout gris, dénudé, voilé par la poussière qui stagne partout et aveugle même les rues de Dogubayazit. Est-ce là le village montagnard traditionnel dont nous avions pourtant vu les photos sur les panneaux publicitaires de l'agence ?

L'explication est simple : il n'y a plus de villages de montagne. Ils ont été brûlés et détruits, comme toutes les plaines et les montagnes de la région, et le village d'Ararat aussi, sans doute, si bien qu'il n'y a plus de villages traditionnels à faire visiter, et que les guides se rabattent sur cela : un regroupement de maisons où des réfugiés tentent de survivre, coincés entre une route nationale, une caserne, et leurs montagnes en cendres. Les derniers habitants du mont Ararat… 

Dans le car qui va de Dogubayazit à Agri, ces scènes de désolation se multiplient. Une vieille Turkmène, qui voyage à côté de nous, nous montre avec tristesse les étendues dévastées, où même les pierres sont brûlées, noircies. Par endroits, des places laissées intactes nous laissent voir ce que devait être la vraie campagne d'Agri à Dogubayazit : des prés, des peupliers, des sources, des villages soignés, coquets… Puis de nouveau ces visions lunaires, où les ruisseaux ne se devinent plus qu'à leur lit asséché. C'est le Kurdistan d'après-guerre, le Kurdistan pacifié. 

Sandrine Alexie


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