Editorial janvier 2000


"Heureux les doux, car ils auront la terre en partage"  - Matthieu, 5, 4.


Notre millénaire, celui que nous avons imposé au monde, prend fin graduellement, au gré des fuseaux horaires. Il y a d'autres ères, d'autres calendriers, mais qui s'en soucie aujourd'hui ? C'est cette année zéro qui l'emportera cette nuit. Avec des lasers et des feux d'artifice, du champagne et des spectacles, les satellites et Internet, nous vivons depuis ce matin toutes les aubes 2000 de la planète. Bien sûr la moitié de l'Humanité ignore ce qui se passe maintenant, parce que la moitié de l'Humanité est exclue de l'unité du genre humain. Mais cette nuit et ce jour, nous sommes tout de même quelques milliards à partager les mêmes craintes obscures, la même émotion irraisonnée devant un seuil que l'on nous fait croire important, la fuite du temps sacralisée, l'inconnu de nos destinées, le pathos des civilisations qui tombent, celui des mondes qui naissent, ce que nous vivons tous les jours en somme, et sans y penser.

Mais puisque l'heure est aux bilans, nous rappellerons que ce siècle a voulu instaurer par dessus tout des frontières fixes, des états aux géographies stables, éternelles. Il s'est voulu le siècle des nations, des réveils indépendantistes, de la chute des empires. Et paradoxalement, ou par conséquent, il a été aussi celui des migrations, des exodes forcés, il a vu naître une nouvelle nation, peut-être la plus grande du monde contemporain, celle des sans-terre, des réfugiés : un groupe d'humains sans voix ni droits ni identité, sans lien entre eux sinon cette particularité d'être jugés par d'autres comme étant de trop sur la planète.

Au XX siècle nous avons inventé la nation de ceux qui n'ont pas le droit d'exister. Nous rappellerons que notre ère, celle dont nous fêtons avec tant de fracas le deux millième anniversaire, a débuté par la naissance d'un enfant démuni au sein d'une famille errante. Nous rappellerons aussi ces mots, ceux de l'article 13, paragraphe 2 de la Déclaration des Droits de l'Homme, dont depuis 1946, chacun peut se réclamer : "Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays".

Revenir dans son pays, tel sera l'exercice périlleux et éprouvant auquel se livreront les réfugiés du Troisième Millénaire, qu'ils soient Kurdes, Palestiniens, Tutsi, Bosniaques.... : Parce que naître dans un pays, avoir une terre, une identité, sont des stades de l'histoire humaine qu'il faut vivre pour mieux les dépasser. Alors même si les Etats-nations sont des inventions sanglantes et dangereuses, et si les frontières ne sont faites que pour être franchies, qu'on nous laisse d'abord être nous-mêmes, qu'on nous laisse réapprendre et rebâtir une identité de cendres, et relever un pays de cendres et après, seulement après, nous y renoncerons peut-être, car on ne peut atteindre à l'universalité du monde sans la conscience de sa singularité.

Sandrine Alexie


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