Editorial novembre 2000


«Car lorsqu’il fut tiré du néant, la date en était 1061H/1651.
Il est entré maintenant dans sa quarante-quatrième année.»


C’est ainsi qu’Ahmedê Khanî conclut son œuvre monumentale, l’histoire de «Mam et Zîn».

teyrant.jpg (6727 octets)Ahmedê Khanî est effectivement né en 1650/51, dans la province de Hakkarî. Cette région kurde avait déjà vu naître nombre de personnages remarquables qui enrichirent la civilisation musulmane : ainsi les Hakkariya, tribu puissante qui au Moyen-Âge tint tête au seigneur turc Zangî, mais soutint le pouvoir ayyoubide. L’un d’entre eux fut même un juge religieux éminent dont la juridiction s’étendait à tout le Proche-Orient.

Survenant quatre siècles plus tard, Ahmedê Khanî est certainement un des plus beaux fleurons de la province de Hakkarî et un des plus grands poètes de tous les temps : sa profonde connaissance du soufisme et de la philosophie musulmane est servie par une langue poétique d’une élégance et d’une richesse inouïes. 

Mais en plus d’être un grand poète, Ahmedê Khanî fut un penseur visionnaire de la nation kurde : alors qu’au XVIIe siècle les idées de « nation » et « d’identité culturelle » étaient plutôt confuses, il eut l’intuition d’une spécificité kurde qui dépassait la simple appartenance tribale. Les termes dont il disposait à l’époque, « netewa », « milet », désignaient plutôt des groupes ethniques ou religieux et ne le satisfaisaient pas. Ainsi, dans le passage de « Mam et Zîn », intitulé « La Question kurde », le terme utilisé est « kurdiya » (« kurdisme » ? « Kurdité » ?) qui correspond à ce que l'on entend aujourd’hui par « nation », c’est-à-dire le sentiment qu’a un peuple de son identité. Khanî est visionnaire aussi lorsqu’il analyse les maux de la société kurde et s’interroge sur la malchance  « innée » de son peuple et son incapacité à s’affranchir politiquement.  Il semble d’ailleurs se défier des pouvoirs politiques et beaucoup de passages sont des attaques lucides sur les méfaits causés par la tyrannie et l’arbitraire. En retour, il prône de façon très moderne le sens de l’Etat, l’instruction, le mécénat…

C’est enfin une poésie d’une très grande humanité, avec des indications précieuses et parfois savoureuses sur la vie quotidienne d’une capitale kurde au XVIIe siècle. Les réjouissances du Newroz, les fêtes, la musique, le vin, la chasse, les poètes, tout illustre à quel point cette société féodale fut brillante et raffinée, en même temps qu’elle se souciait peu de pratiquer l’austérité dévote et la pensée soufie l’emporte sur l’orthodoxie religieuse.

«Pourquoi en ce monde
Les Kurdes sont-ils tous affligés ?
Pourquoi sont-ils tous condamnés ?
Par le sabre, ils ont conquis la ville Renommée,
Ils ont soumis les pays de l'Effort.
Chacun d'entre eux est aussi généreux que Hatim
Tous sont des guerriers à l'égal de Rostam .
Vois ! De l'Arabie à la Géorgie,
La nation kurde est une citadelle.
Entre les Roums et les Persans,
Les tribus kurdes en tiennent les quatre coins,
Et de leurs flèches mortelles,
Les deux camps les prennent pour cible.»

Sandrine Alexie


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