Qui est l'AKP ?
par Mutlu Civiroglu


Introduction La création de l'AKP La religion et l’Etat La structure de l'AKP
Le cas Tayyip Erdogan Les thèmes populaires et l'AKP Conclusion Annexes

 

La Création de l’AKP

Afin de comprendre la création de ce parti, il est nécessaire de revenir sur la période du Parti du Bien-Etre (RP). Rappelons que le RP a connu une grande réussite, aussi bien dans les élections locales que dans les élections générales : la plupart des municipalités dont Istanbul et Ankara avaient été remportées par ce parti. Ce succès n'a jamais été indépendant de l’establishment militaire, au contraire, puisque celui-ci décida de mettre en place le RP et de le soutenir jusqu’à aujourd’hui. Dans son optique, ce parti devait être porté au pouvoir avant d'être affaibli, car le laisser dans l’opposition l’aurait renforcé et davantage radicalisé. De fait, le RP a été affaibli et son prestige aux yeux de son électorat et de ses sympathisants anéanti ; un accord avec Israël avait été signé par Necmettin Erbakan qui y était traditionnellement opposé. Après cette fameuse journée du 28 février 1997, le RP fut fermé et Erbakan interdit d’activités politiques.

Après la création du FP et le congrès de ce parti où Abdullah Gul se présenta comme le candidat de l’aile réformiste contre le conservateur Recai Kutan, et en dépit du fait que Gul perdit les élections, les réformistes démontrèrent leur pouvoir au sein du parti. Au bout de quelque temps, le FP fut aussi fermé par l’Etat. 

Durant cette période, les réformistes commencèrent à devenir plus populaires dans l’opinion publique. Les radios, les télévisions et les journaux firent tous des louanges de l’AKP et d'Erdogan, dès la création du parti. En novembre 2002, l’AKP a remporté aux élections une victoire historique en réunissant 34,3 % des suffrages. Pour la première fois depuis de longues années un parti forme seul son gouvernement.


 

La religion et l’Etat

La religion a toujours été un instrument vital pour les militaires et les dirigeants de la Turquie. Elle a toujours été utilisée contre le mouvement de libération kurde et les mouvements de gauche. Actuellement, il est très intéressant de noter que la plupart des écoles de l’imam islamiste Hatip donnant des cours coraniques ont été ouvertes pendant la période qui a suivi le coup d’état de 1980. Il est également évident de constater en étudiant le Hezbollah turc qu'il a été créé et soutenu par l’État. Il est de notoriété publique qu'il a été totalement sous le contrôle de l’État et n’avait rien en commun avec le véritable Hezbollah, excepté le nom. C’était une organisation anti-kurde qui causa la mort de milliers de patriotes kurdes et de militants des droits de l’homme. Elle a été utilisée comme un instrument de mort pour effrayer la population, l'empêcher de se joindre au combat kurde et renforcer la religion et son emprise sur le peuple kurde. Les mêmes militaires qui avaient créé cette organisation finirent par lancer de sérieuses opérations contre elle. 

Une autre utilisation de la religion par l’État a été la suivante : pendant les périodes électorales, les gens étaient toujours menacés, afin qu’ils ne votent pas pour le parti pro-kurde HADEP, mais pour le RP [ou les partis qui lui succédèrent, tels le FP et pour finir l’AKP]. De fait, en 1995, 1999 et aux élections de 2002, les partis religieux bénéficièrent d'un bon nombre de votes dans les provinces kurdes et remportèrent de nombreux sièges au Parlement, car le parti pro-kurde HADEP faillit à franchir la barre des 10 % de votes. Ainsi, lors des dernières élections, près de 45 sièges sur un total de 52 remportés par la liste pro-kurde DEHAP [Ndt : qui réunissait quatre partis dont le HADEP] ont été attribués à l’AKP. 

S’il n’en était pas ainsi, comment expliquer l’existence du Département des Affaires Religieuses (DIB) qui a un budget plus important que le Ministère de la Santé et de l’Education ? Peut-on imaginer, dans un état si "laïc", dont la société est multiculturelle, où diverses religions sont représentées telles que l’alévisme, le judaïsme, le yézidisme [une antique religion kurde], le christianisme, ainsi que l’athéisme, que tous  soient présentés comme Turcs et musulmans et que cette institution représente la foi avec des opinions islamiques rétrogrades. Si la Turquie est un véritable état démocratique et laïc, cette institution doit être abolie le plus rapidement possible. L’État doit maintenir la balance égale entre toutes les religions et les identités ethniques dans le respect des croyances de ses citoyens. Comment se fait-il que dans un état laïc, les citoyens ne soient pas interrogés sur leur appartenance religieuse, mais déclarés automatiquement comme musulmans ? Les Alévis, les Yézidis et d’autres peuples non-musulmans sont toujours insultés. Ces citoyens ne devraient pas être enregistrés comme musulmans sur des documents officiels, et chacun devrait être libre de mentionner et de vivre sa croyance. Les 99 % de Musulmans énoncés publiquement n’ont pas de sens. Dans un pays où les citoyens sont contraints d’être Turcs et musulmans, il est évident que 99 % des gens seront Turcs et musulmans, et qu'ainsi il n’y aura plus de Kurdes... 

Ce sur quoi je veux attirer l’attention, c'est que la religion et les courants religieux ont toujours été soutenus par le système "laïc" en Turquie, comme un instrument utilisé contre le mouvement de libération kurde et les mouvements de gauche. La religion a toujours été considérée comme un facteur très important pour contrer ces deux mouvements. Le système en Turquie a toujours accordé un rôle et une importance particulière à la religion et aux courants religieux. Regardant la religion comme un outil incontournable, il l’a toujours soutenue et renforcée. Ce soutien a continué jusqu’à ce que le monstre créé soit devenu très puissant et échappe à tout contrôle. La religion et les mouvements religieux, qui avaient servi le système durant des années, se changèrent en une menace pour l’État. Pour cette raison, une sérieuse intervention fut nécessaire pour stopper et affaiblir ce monstre créé par le système lui-même. C’est pourquoi le RP fut d’abord porté au pouvoir avec un soutien financier et politique de l’État dans les administrations locales et nationales. Les ghettos des métropoles devinrent de puissants soutiens pour ce parti. Paradoxalement, durant cette campagne électorale, il a toujours utilisé les slogans de la Gauche ainsi que ses valeurs, telles que l'égalité entre riches et pauvres, un ordre de justice pour la société, la fin de toutes sortes de discriminations, alors que la Gauche est morte et toute opposition de gauche complètement abolie en Turquie. Un autre facteur de taille est que le RP a utilisé avec un grand succès le concept de fraternité fondé sur l’Islam. Il ne faut pas oublier que, comme cela a été vécu pendant de récentes élections, la mauvaise administration des partis précédents ont amené les gens à voter RP en réaction. Après les élections, le RP a formé un gouvernement de coalition avec le DYP. Mais ce gouvernement fut le début de la fin pour la tradition du RP. Comme il est mentionné plus haut, ce parti fut très affaibli par les militaires par cet accord avec Israël et d’autres événements tels que ceux de la Nuit de Jérusalem, organisée dans le district de Sincan (Ankara), où des troupes furent envoyées pour la réprimer. Avec cette fameuse Décision du 28 février 1997, plusieurs écoles religieuses, fondations, organisations et tarikats [ordres religieux] furent fermés ; il fut également interdit d’entrer dans les administrations et les écoles avec le foulard, etc. Ce processus s’acheva avec la fermeture du RP et l’interdiction d’Erbakan de la vie politique.

Il ne faut pas penser que ce fut alors une sincère et véritable opération menée par l’État pour se débarrasser de la religion et des activités religieuses. Selon moi, ce fut seulement pour arranger la situation et limiter un pouvoir qui commençait à être une véritable menace pour le système. L’État n’hésitera jamais à les réutiliser, et lors des dernières élections, la venue de l’AKP en est la preuve la plus évidente. Un nouveau parti tel que l’AKP, avec de fortes composantes religieuses, mais tout de même plus conciliant et plus modéré que le RP ou le SP, est un parfait outil pour un système qui connaît une faillite politique, une société pessimiste et démoralisée et une économie ruinée. Ce parti bénéficie d'un énorme soutien politique national et international, d'un leader charismatique avec Erdogan qui promet d’améliorer la situation économique et politique, alors que tous les autres partis ont été rejetés hors de la scène politique.

Pour autant que l’AKP continuera à servir l’establishment militaire, il survivra et restera populaire. Cependant, il n’y a pas la plus petite chance qu'il devienne plus fort et soit une grande menace pour lui, puisque la demande de fermeture du parti pourrait revenir à l’ordre du jour. Peut-être celui-ci sera-t-il divisé comme ce fut le cas à l’époque pour le FP, et récemment pour le plus grand perdant, le DSP d’Ecevit.


Introduction La structure de l'AKP Le cas Tayyip Erdogan Les thèmes populaires et l'AKP
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